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I
LES SLAVES.
TOniE PREMIER.
Paru _ Imprimi-rit- il»^ L MttTt\tr r«^ *f.
i
LES SLAVES
/ 1 ' { /
COURS
PROFESSÉ AU COLLÈGE DE FRANCE
PAS
(1840-i8M).
ET PUBLIÉ d'après LES NOTES STÉNOGRAPHIÉES.
TOME PREMIER.
Les pays slaves et la PologiM. Bistalre et Llttératare.
PARIS.
%
^U COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
O C01I0«( . ÉDITE» C
OL'AI MALAQLAm, V Ifx
1849.
*f9nr7 •
PREFACE
DE I/ÉDÎTigN ALLEMANDE.
Je dois au public quelques explications sur les
circonstances au milieu desquelles s'est formé cet
ouvrage dont je me reconnais auteur, bien que je ne
l'aie point écrit.
Le gouvernement français ayant créé y au Collège
de France, une chaire de langues et litlératurei; sla-
ves, et m'ayant appelé à l'occuper, je quittai Lau-
sanne, où me tenait tout ce qui peut attacher un
exilé à la terre étrangère : j'acceptai ma charge de
professeur, à Paris , comme le devoir d*uti serviteur
dans la cause de la Pologne et des pays slaves , dans
la cause de la France.
Privé le plus souvent de documents historiques à
consulter, je dus commencer avec mes seules res-
sources, avec mes souvenirs. Ce que j'avais senti et
observé pendant mon séjour dans les divers pays sla-
ves; ce que j'avais retenu de mes anciennes études sur
leur histoire et leur littérature ; ce qui surtout étai t en-
tré en moi de l'esprit qui anime actuellement ces peu-
ples; voilà tout ce que je possédais : je le partageai
îivec mon auditoire. Un cours littéraire au Collège de
France a pour but l'exposition des résultats acquis à
II PRÉFACE.
la science plutôt que la recherche approfondie des
détails; parmi ceux qui fréquentent le Collège de
France, il y. en a qui connaissent les détails aussi bien
que le professeur et ne peutent pas être enseignés
comme des étudiants. Mon public était, en majeure
partie, composé de Slaves. Toutes ces considérations
ont exercé une grande influence sur la forme exté-
rieure de mon cours.
Chaque fois que j'avais à parler à mon auditoire, je
me présentais sans discours préparé , souvent même
sans la moindre note écrite. Un sujet entamé m'ame-
nait souvent à pénétrer au cœur des questions litté-
raires ou philosophiques qui s'y rapportaient et à
livrer, d'une manière improvisée, et les résultats de
mes études passées , et mes sentiments personnels
les plus intimes.
Quelques Tins de mes auditeurs commencèrent par
prendre des notes à mesure que je parlais ; plus tard ,
ils appelèrent un sténographe à leur aide. D'après ces
notes et sténographies, ils composèrent et firent im-
primer une traduction polonaise, qui elle-même fut
traduite, en allemand, par mon ami ot compatriote
Gustave Siegfried.
Dans le texte polonais et, par suite, dans le texte
allemand, beaucoup d'erreurs de dates, chiffres ou
noms, et quelquefois des vices d'expression ont passé
inaperçus. Ces inexactitudes , choquantes pour un
public littéraire aussi sévère que le public allemand.
PRÉFACt. 111
ra'impf)scnt l'obligation do Fairo observer que je n'ai
pas eu le temps do revoir d'une manière suffisante
l'édition polonaise; que cette publication a été faite
en grande partie par des émigrés polonais qui , conti-
nuellement occupés de l'intérêt si grand et si vital de
leur patrie, ne peuvent donner à la littérature et à
la philologie qu'une attention de second ordre. Ce-
pendant, malgré ces foutes de détails, que chacun
pourra facilement rectifier lui-môme , l'idée générale
qui a présidé à mes leçons est restée la môme.
Dans la partie de mon cours renfermée dans les
deux derniers volumes, que je recommande plus
particulièrement à l'attention de mes lecteurs, je me
suis efforcé de faire voir clairement comment l'idée
du messianisme , germée au sein des peuples slaves ,
sortie de l'intérieur moral de la nation polonaise,
franchit aujourd'hui ces premières limites, devient
le besoin religieux et politique de la France, et, per-
<;ant le chaos de la philosophie allemande, devient
l'idée européenne. *
Les ouvra{;cs de poésie et de philosophie que nous
avons analysés dans ce cours, et môme cette publi-
cation actuelle, ne doivent ôtre regardés que comme
(les lueurs éparscs , tombées de cette idée pour com-
mencer à disperser les ténèbres de notre atmosphère
politique, philosophique et littéraire.
rarii,(;e 5 avril 1841.
A MES LECTEURS.
Les dates de ce Cours. indiquent l'époque à laquelle je Y
'commencé et celle à laquelle j'ai été obligé de le Éinii*. Ai
jourd'kui, j'aurais dû, peut-être, le modifier en quelques poin
de détails ; mais je n'aurais rien à changer au fond de l'idi
capitale que j'y ai traitée.
Le temps nécessaire pour faire de ces leçons un ouvra{
plus complet m'a manqué jusqu'ici , car j'ai eu , coom
Polonais , de nouveaux devoirs à remplir envers mon pays
depuis huit ans, j'ai été sous la préoccupation de l'idée que
dével<^pais dans mon cours ; aujourd'hui, je suis sous celii
plus grande encore, des événements que cette idée fait surg
sur le vaste champ de la politique.
Néanmoms, le public français trouvera , dans cette éditioi
plus de correction que dans les deux éditions , polonaise
allemande , qui Tout précédée.
A. HICKIEWICZ.
Pjns« ce 31 BM I$I9.
*-*ftii
PREFACE
DE i;ÉDÎTI(JN ALLEMANDE.
Je dois au public quelques explications sur les
circonstances au milieu desquelles s'est formé cet
ouvrage dont je me reconnais auteur, bien que je ne
Taie point écrit.
Le gouvernement français ayant créé , au Collège
de France , une chaire de langues et lillératurei? sla-
ves, et m'ayant appelé à l'occuper, je quittai Lau-
sanne, où me tenait tout ce qui peut attacher un
exilé à la terre étrangère : j'acceptai ma charge de
professeur, à Paris , comme le devoir d'uti serviteur
dans la cause de la Pol(^e et des pays slaves , dans
la cause de la France.
Privé le plus souvent de documents historiques à
consulter, je dus commencer avec mes seules res-
sources , avec mes souvenirs- Ce que j'avais senti et
observé pendant mon séjour dans les divers pays sla-
ves ; ce que j'avais retenu de mes anciennes études sur
leur histoire et leur littérature ; ce qui surtout était en-
tré en moi de l'esprit qui anime actuellement ces peu-
ples; voilà tout ce que je possédais : je le partageai
avec mon auditoire. Un cours littéraire au Collège de
France a pour but l'exposition des résultats acquis à
II PRÉFACE.
la scienco plutôt que la recherche approfondie des
détails; parmi ceux qui fréquentent le Collège de
France, il y. en a qui connaissent les détails aussi bien
que le professeur et ne peutent pas être enseignés
comme des étudiants. Mon public était, en majeure
partie, composé de Slaves. Toutes ces considérations
ont exercé Une grande influence sur la forme exté-
rieure de mon cours.
Chaque fois que j'avais à parler à mon auditoire, je
me présentais sans discours préparé, souvent même
sans la moindre note écrite. Un sujet entamé m'ame-
nait souvent à pénétrer au cœur des questions litté-
raires ou philosophiques qui s'y rapportaient et à
livrer, d'une manière improvisée, et les résultats de
mes études passées , et mes sentiments personnels
les plus intimes.
Quelques uns de mes auditeurs commencèrent par
prendre des notes à mesure que je parlais ; plus tard,
ils appelèrent un sténographe à leur aide. D'après ces
notes et sténographies, ils composèrent et firent im-
primer une traduction polonaise, qui elle-même fut
traduite, en allemand, par mon ami ot compatriote ^
Gustave Siegfried.
Dans le texte polonais et, par suite, dans le texte, '
allemand, beaucoup d'erreurs de dates, chiffres ou
noms, et quelquefois des vices d'expression ont passée '
inaperçus. Ces inexactitudes , choquantes pour un
public littéraire aussi sévère que le public allemand,
PRÉFACi:. 111
L imposent l'obligation de faire observer que je n'ai
»as eu le temps de revoir d'une manière suffisante
'édition polonaise; que cette publication a été faite
en grande partie par des émigrés polonais qui, conti-
nuellement occupés de l'intérêt si grand et si vital de
leur patrie > ne peuvent donner à la littérature et à
la philologie qu'une attention de second ordre. Ce-
pendant, malgré ces fautes de détails, que chacun
pourra facilement rectifier lui-môme , l'idée générale
qui a présidé à mes leçons est restée la même.
Dans la partie de mon cours renfermée dans les
deux derniers volumes, que je recommande plus
particulièrement à lattention de mes lecteurs, je me
suis efforcé de faire voir clairement comment l'idée
du messianisme , germée au sein des peuples slaves ,
sortie de l'intérieur moral de la nation polonaise,
franchit aujourd'hui ces premières limites, devient
le besoin religieux et politique de la France, et, per-
lât le chaos de la philosophie allemande, devient
l'idée européenne. •
Les ouvrages de poésie et de philosophie que nous
îvons analysés dans ce cours, et môme cette publi-
cation actuelle, ne doivent ôlre regardés que comme
ies lueurs éparses , tombées de cette idée pour com-
mencer a disperser les ténèbres de notre atmosphère
politique ^ philosophique et littéraire.
Parî», ce 5 avril imr.
l'an*
- Inipninrrir firl. IVl*nriN tr , nie Migiiun
('iuallici (le rKroU-ilelVl^ilriiur).
A MES LECTEURS.
Les daUîs de ce C<>ui*s .iiHli<iueiit l'é|MK{ue à laciuelle je l'ii
'commence et celle à la(|uelle j'ai été obligé de le finir. Ai-
jourd'hui, j'aurais dû, i^eut-étre, le modifier en quelques poioti
de détails ; mais je n'aurais rien à changer au fond de l'idà
capitale que j'y ai traitée.
Le temps nécessaire pour fain* de ces leçons un ouvragi
plus complet m'a man([ué jusqu'ici , car j'ai eu , coauu
Polonais , de nouveaux devoirs à remplir envers mon pays
depuis huit ans, j'ai (lUi sous la préoccupation de ridéeqoej
développais dans mon cours; aujourd'hui, je suis sousodie
plus grande encore, des événements que cette idée fait surgi
sur le vaste champ de la politi([ue.
Néanmoins, le public français trouvera , dans cette édition
plus de correction que dans les deux éditions, polonaise f
allemande , qui l'ont précédée.
A. MICKIEWICZ.
Paris, ce 51 mai 1849.
PREMIERE LEÇON.
Difficultés (le renseignement. — Paris et la Krancc, centres d'attrac-
tion des peuples. — Les Slaves. — Dialectes slaves. — Importance
deTétude de la littérature slave. — Pologne contre Russie : Slaves
contre Slaves. ~ Zaluzianski, Ciolek-Vitellio , Nicolas Kopernik.
— La nation polonaise , le Kopernik du monde moral.
Mardi, 22 décembre 1860.
(Les auditeurs accueillent le professeur par de chaleureux
applaudissements.)
Messieurs,
Ces marques de sympathie ([ue vous me iémoifjnez
me sont bien chères; mais je ne me trompe pas sur
leur signification .'Vos applaudissements me prouvent
combien vous sentez la nécessité de m'encourager en
présence des obstacles périlleux qui environnent la
tâche que je me suis imposée. Quand vous oublieriez
les impressions que vous avez reçues en écoutant les
illustres professeurs de cette école; quand je fer-
merais les yeux sur les difficultés inséparables du
sujet que j'ai à traiter, comment pourrais-je faire
taire le sentiment intime que j'épi:ouve en présence
I. I
2 DIFFICULTÉS m: l/iLNSKIGNEMENT.
du désavantage apporté ici avec moi , et qui est
inhérent à ma personne?
Je suis étranger, Messieurs , et cependant il faut
que je m'exprime dans une langue qui n'a rien de
commun dans son origine, dans ses formes, dans son
caractère, avec celle qui sert habituellement d'organe
à ma pensée. Je n'ai pas seulement à vous traduire
littéralement mes idées et mes sentiments dans un
idiome étranger pour moi , il faut encore , avant de
les rendre, (Jtie j'en transforme complètement l'ex-
pression. Ce travail intérieur si pénible est pourtant
indispensable dans un cours de littérature; car on
n'y procède pas d'après une méthode connue et choi-
sie d'avance, on ne s'attache pas à une formule qui
permette à la pensée de se développer sans le secours
du style, comme cela peut se faire pour les sciences
exactes. Quand nous serons sortis de l'étude de la
grammaire et de la philologie, j'aurai à vous faire
connaître , à vous faire juger des monuments littérai-
res, des œuvres d'art : or, dans un cours, vouloir faire
connaître un monument d'art ou de littérature, c'est
vouloir faire passer dans l'âme de son auditoire l'en-
thousiasme qui l'a inspiré. Les études préparatoires,
lors même que nous aurions le temps de nous y livrer,
pourraient-elles donner la puissance d'extraire, d'un
chef-d'œuvre, cette vie mystérieuse et cachée qui est
le véritable secret de l'art? Non! Messieurs; pour
qu(î cette vie cachée, cette étincelle puisse jaillir,
il faut prononcer une parole créatrice à son tour; or,
on ne prononce une telle parole qu'en possédant tous
les secrets de la langue dont on se sert. Un étranger
DIFFICULTÉS 1)K L KNSfllGPiEMENT. 3
peul-il y parvenir jamais? El cl ailleurs, y rôussimt-
il;» il lui feudrait encore accomplir un second Ira-
vaii loul aussi difficile : celui de rendre exactement
la forme extérieure, cette partie inséparable, sou-
vent capitale, des produits de l'art : un mot impropre,
ou employé à tort, ou même mal prononcé, suffît
quelquefois pour détruire l'effet de toute une expo-
sition.
Ces difficultés me sont connues, Messieurs; à cha-
que mouvement de ma pensée, je sens le poids de la
chaîne comme vous en entendez le bruit. Si je ne
consultais que mon amour -propre littéraire, si je
ne m'incjuiétais que de mon intérêt d'artiste et de ma
dignité personnelle, je renoncerais au dangereux hon-
nenr de me faire entendre dans cette enceinte ;
il est pénible de se présenter devant le public, quand
on ne se sent pas possesseur de cette force que don-
nent la facilité et la grâce de l'expression; mais des
considérations très graves m'attachent à cette chaire.
J'ai été appelé à prendre la parole au nom de peuples
aveclesquels ma nation est intimement liée par son
passé et par son avenir; j'ai été appelé à prendre la
parole, dans un temps où la parole est une puissance
bien grande, dans une ville, je puis le dire, moi étran-
ger, qui est la capitale de la parole : aucune consi-
dération ne doit donc plus m'arrêter.
L'un des caractères de notre époque , c'est le sen-
riment mutuel qui pousse les peuples à se rappro-
cher. Il est reconnu que Paris est le foyer, le ressort,
l'instrument de cette tendance : par l'intermédiaire
de cette grande cité, les peuples de l'Europe par-
4 SUPÉRIORITÉ DR LA FRANCE.
viennenl à se connaître les uns les autres, quelque-
fois à se connaître eux-mêmes. Il est {glorieux pour
la France de posséder une telle puissance d'attrac-
tion, c'est une preuve du pro{;rùs où elle est parve-
nue ; car cette attraction est toujours en raison directe
de la force du mouvement intérieur, de la masse
de chaleur spirituelle et de lumière qui la produit.
La supériorité do la France, comme fille aînée de
l'Église , comme dépositaire de toutes les inspirations
de la science et d(» l'art, est à la fois si évidente et
d'un si noble caractère , que les autres peuples ne
se sont pas sentis humiliés de reconnaître sa préémi-
nence sous ce rapport.
Le désir de se rapprocher du reste de TF^urope,
de former des liens.étroits avec les nations de TOc-
cident, n'est nulle part aussi vif, aussi général que
chez les peuples slaves.
Parmi ces peuples , les uns ont obéi au droit des ca-
pitulaires, d'autres suivent encore aujourd'hui le Code
Napoléon; tous, ils ont reçu de l'Europe la religion,
l'organisation militaire, les arts et les métiers, et ont
réagi matériellement sur l'Occident. Cependant, ils
sont encore aujourd'hui presque inconnus sous le rap-
port moral et intellectuel. L'esprit européen semble
les tenir au seuil et les écarter de la communion chré-
tienne. N'ont-ils donc aucun élément de civilisation
qui leur soit propre? N'ont-ils donc rien apporté au
trésor commun des richesses intellectuelles^, des
biens moraux de la chrétienté? Le doute, hcoA égard,
serait pour les Slaves une grande injustice.
Afin de prouver le droit qu'ils ont d'apparlenir à
Lt:s M..VVI.S. .>
la coiniiiuiiaulê chrôUoiuiis l(»s Slu>es rssai('nlil4't|mis
queh{iic temps ilo prendre (Mi\-iiiOnies la paroli», de
parler votre lan{T[iie, de pousser leurs (eu\res dans
le courant de votre littérature. Mais eel essai, jus-
qu'ici entrepris dans TinténM d'une personni», d'une
opinion ou d'un parti, n'ayant pas réussi, on com-
mence à comprendre que , pour fixer l'attention des
peuples de l'Occident, distraits par tant de secousses,
si diversement préoccupés, il ne suffit pas de leur
montrer çà et là quelques points lumineux; mais (|u'il
feul leur découvrir tout le champ de la littérature
slave. Le {jouvernement français, en instituant c«»tte
chaire, a fait ce que les Slaves désiraient hî plus. Il
serait malséant à moi de retarder plus longtemps l'effet
de ce grand acte.
J'ai pensé aussi que quelcpies circonstances de
ttia vie passée me permettaient de répondre à la
mission qui m'est confiée : un long séjour dans les
différents pays slaves, les sympathies que j'y ai
rencontrées, les souvenirs qui se sont gravés pour
toujours dans ma mémoire, m'ont donné de sentir
lunilé de notre ract? plus que je n'aurais pu le faire
par la seule étude» et les raisoiuiements tliéoriques;
les causes de nos divisions passées , les moyens d'ar-
river à notre réunion future n'ont jamais cessé de me
préoccuper. Le plan de mon cours est dés lors tout
trouvé, et je crois, dans ce cas, qu'il m'est plus facile,
qu'à aucun autre parmi les Slaves , de me garantir de
l'influence des préjugés, des passions; de me placer
au-dessus du ]>oint de vue étroit , exclusif des ia-
tért^ts de parti. La partialité serait un obstacle à l'iu-
6 LKS SLAVKS.
térèt de notre grande œuvre nationale, elle répondrait
mal, d'ailleurs, à la pensée du {jouvernement qui a
institué celte chaire.
Ce qui frappe le plus dans la littérature , dans les
langues slaves, c'est leur étendue, leur surface géogra-
phique, si l'on peut s'exprimer ainsi. Cette littérature,
ces langues appartiennent à une population immense ,
à un territoire considérable. Soixante-dix millions
d'hommes, qui couvrent la moitié de l'Europe et le tiers
de l'Asie, parlent des dialectes de la langue slave. Si
on tire une ligne du golfe de Venise à l'embouchure de
l'Elbe , on trouve en dehors de cette ligne, et sur toute
sa longueur, les restes , les débris des populations
slaves refoulées vers le nord par la race germanique et
par la race romane. Leur existence posthume , ici,
n'appartient déjà plus qu'au passé ; mais plus loin, vers
les Karpats , ce rempart séculaire de la Slavie , aux
deux extrémités de l'Europe, on voit les races slaves
engagées dans des luttes acharnées. Sur la mer Adria-
tique, elles combattent l'islamisme; et, sur la mer
Baltique, soumises d'abord à une race étrangère , elles
se sont relevées , elles prennent aujourd'hui le des-
sus. Entre ces points extrêmes, le tronc slave s'étend
dans toute sa force et jette deux branches, l'une vers
l'Amérique , l'autre à travers les Mongols et les Cau-
casiens, jusque dans le sein de la Perse et presque
de la Chine, regagnant ainsi dans celte partie du
monde ce qu'il a perdu de ses possessions en Europe.
La race slave renferme en elle, à l'époque pré-
sente, toute la série , toute la diversité des formes
politiques et religieuses dont Thistoire ancienne el
DIAI.KCTKS SI.AVKS. 7
rhistoire moderne fournissenl des exemples. Je men-
tionnerai en première ligne les vieux peuples mon-
ténégrins dont les mœurs rappellent les montagnards
d'Ecosse; mais, plus heureux, les Highlanders de
l'Adriatique ont réussi à défendre leur indépendance
contre les empires turc, grec, allemand, français,
et peut-être même contre l'empire ron)ain. Dans
Raguse, nous trouvons une Venise slave, rivale de
cette puissante Venise qui, par parenthèse, doit
aussi son origine aux Slaves. Ces peuples se retrou-
vent dans l'antique Illyrie, la Bosnie, THertzogowine,
le royaume de Bohême, une portion de la Hongrie,
les contrées composant la majeure partie de l'Au-
triche, l'empire russe et tout l'ancien royaume de
Pologne. En ajoutant à tant de noms ceux de la Ser-
vie, de la Bulgarie; en mentionnant tous les éléments
slaves répandus au milieu des peuples romans de la
Moldavie et de la Valachie , nous aurons ainsi le ta-
bleau complet de tous les pays ou plutôt de toute la
race slave.
La langue d'une race si nombreuse ne peut manquer
de se diviser en un grand nombre de dialectes; cepen-
dant ces dialectes conservent le caractère de l'unité.
C'est une seule et même langue , mais sous des for-
mes diverses et à différents degrés de développement.
Ainsi , parmi eux nous trouvons la langue morte et
sacrée dans le slave antique, la lanjfue de la législa-
tion et du commandement dans le russ(i , la langue
(l(» la littérature et de la comersalion dans le polo-
nais, la langue de la science dans le bohème, enhn
la langue de la poésie et de la musi(pie dans les dia-
8 DiAl.tCTtS SLAVES.
leclos dos lllyri(Mis, des Monténégrins et des Bosnia-
ques. De sorte qu'un jurisconsulle Russe, occupéd'unc
législation qui semble, par sa science , par son éten-
due, appartenir aux temps de Justinien, peut se ren-
contrer et s'entendre avec un poète de l'Ukraine, qui,
lui-même, peut être pris pour un contemporain des
lyriques grecs. Ce poète, à l'inspiration, à l'éclat, à
Tart d'un Grec et d'un Romain, joint la fraîcheur
d'une jeune et riche imagination , et une forme des
plus acJievées ; il a su rendre le souffle de la vie à tout
le passé de sa nation : chacun devine que je veux
parler de notre Bohdan Zaleski. A côté des législa-
teurs et des poètes, les savants bohèmes entreprennent
et achèvent des travaux d'érudition que nous pour-
rions comparer a ceux de l'école d'Alexandrie, s'ils
n'avaient ce caractère tout particulier d'être inspirés
par un enthousiasme national, presque religieux,
dont on ne trouverait d'exemple que parmi les anciens
commentateurs de la Bible. Mettons enfin en lumière
tel poëte illyrien ou serbe, vieillard aveugle, chan-
tant sur sa guzla ces rapsodies qui ont frappé d'ad-
miration des critiques comme Grimm et Ekstein,
que Herder et Gœlhe n'ont pas dédaigné de tra-
duire , et nous verrons ainsi , résumés , accom-
plis par les dialectes d'une seule langue, tous les
rôles , toutes les destinées réparties d'ordinaire entre
les différentes langues comme par exemple en Orient,
entre le sanscrit, le lurc, l'arabe et le persan. C'est
un spectacle étrange , unique en son genre. De la
connaissance d'une telle langue, on peut tirer une
nouvelle lumière capable d'éclairer beaucoup de
IMPOUTAÎSCK DK l/hltHE, KTC. 9
questions relatives à la philosophie et à l'histoire , à
l'origine des langues et des peuples, à la nature et à
la vraie signification des dialectes, enfin au dévelop-
pement naturel du langage lui-môme.
Pour l'histoire intellectuelle de l'iiumanité, l'étude
d'une pareille langue n'est-ellc pas tout aussi impor-
tante que le serait, pour la connaissance» des lois de
la création, la découverte d'un être organique qui,
après avoir passé par tons les états, (conserverait en
lui la vie végétale , la vie animale et la vie humaine,
chacune d'elles dans sa totalité , dans toute la ma-
turité de son développement?
Dans l'étude que nous commençons aujourd'hui ,
nous ne nous bornerons pas à la connaissance d'une
seule des langues slaves : nous ne nous proposons pas
uniquement d'ajouter un chapitre de plus h la gram-
maire universelle, d'enrichir le musée linguistique»
d'un nouvel individu , mais d'étudier, de connaître
toute une famille de langues.
Avant d'entrer dans la littérature proprement dite?,
([u'il me soit permis d'indiquer quelques résultats
qu'on pourrait tirer de nos études pour l'histoire
universelle , l'histoire des sciences exactes et celle
des sciences morales et politiques. J'ai avancé que les
peuples slaves ont déjà agi sur l'Europe. Le poète
bohème KoUar a dit : c< Tous les peuples ont pro-
» nonce leur dernier mot; maintenant, Slaves, c'est
» à notre tour à parler! » Il me semble que les Slaves
ont déjà parlé plus d'une fois ; ils ont parlé, à leur
manière, à coups de lance, à coups de canon; il
serait raisonnable de chercher à pénétrer le sens de
10 importance: de l'i^^tude
ces paroles. Ces peuples entrent déjà comme une
force dans les calculs de la politique : pour combattre
cette force ou pour la diriger, la prudence ordonne-
rait d'étudier son point de départ, de mesurer le
chemin qu'elle a parcouru , d'apprécier sa tension ,
de deviner son but. La série d'observations qui con-
duirait à ces utiles résultats , est l'étude de l'his-
toire. Or, on sait aujourd'hui s'il est possible de
comprendre l'histoire d'un peuple sans avoir péné-
tré le fonds de sa littérature. Les nations éclairées
doivent à la postérité de tourner le flambeau de
l'histoire du côté des peuples les moins civilisés.
Tout ce que nous savons des Barbares , nous l'avons
appris des Grecs et des Romains. A l'époque de la
grandeur de l'Empire , Tacite composa un écrit très
court sur les Germains; sa parole est devenue pour
notre temps la source de précieuses, do nombreu-
ses connaissances. Avec les dissertations et les com-
mentaires composés sur les quelques lignes de Tacite,
on ferait aujourd'hui toute une bibliothèque. Nous,
qui de Barbares sommes arrivés à occuper la place
des Grecs et des Romains , nous gémissons de leur
laconisme à l'endroit de nos ancêtres. Ne nous expo-
sons pas à mériter de la postérité le même reproche.
Les Slaves ont pesé et ils pèsent encore sur l'Occi-
dent. De leurs contrées sont sorties ces foules qui
ont détruit Rome , Rome qui ne voulait pas songer
aux Barbares, tandis que ces Barbares s'occupaient
avidement de tout ce qui se passait à Rome! Ne foi-
sons pas comme la ville éternelle, ne dédaignons
pas les Barbares !
DE LA IJTTitliATllKK SLAVE. 11
L'histoire modorne des Slaves est étroileiiieiit liée
'à celle des nations de rOf-rident. Dans des temps peu
éloignés, on a vu une armée slave (l'armée russe)
sur tous les champs de hntaiUe y dans toutes les
capitales de l'Europe. Oîltcî armée, partout où elle
mettait le pied, était sûre de rencontrer une antre
armée slave (les légions polonaises) qui, sortant de
dessous terre comme une onihro vengeresse , se dres-
sait devant elle en Italie, la suivait du Niémcm à
Moscou, puis revenait lui barrer le passage à la Béré-
sina et sous les murs de Paris. ¥a après la chute du
héros du siècle, quand toute l'Europe fut tranquille,
on la vit de nouveau surgir tout a coup , frapper l'ar-
mée russe dans ses cantonnements, en{;ager avec elle
une lutte terrible, remplir le inonde de bruit, ébran-
ler les peuples de sa race ; et les autres , amis ou
ennemis , les enflammer d'une brûlante inimitié ou
d*une sympathie plus brûlante encore ; disparaître,
enfin, eu laissant derrière elle un long retentissement
de douleur et de gloire. Partout Taigle de Russie s'est
rencontrée avec Taigle de Pologne ; toujours derrière
le hurra russe s'est fait entendre le cri de guerre des
Polonais. Si nous tournons nos r(;gards vers le passé,
qu'entendons -nous encore? sinon l'écho répété de
f^ette lutte où les deux armées combattent souvent
pour une cause en apparence étrangère, où elles ne
portent point leurs propres couleurs, où elles se re-
connaissent seulement, a dit un poète, à la vigueur
des coups; de cette lutte qu'un Russe, le prince Wia-
zemski, a appelée « uncThébaide sans Hn. »
Quelle est la cause de cet antagonisme? Quelle en
12 IMPOUTANCE DE L ÉJ IDE
sera Tissue? Il serait important d'en étudier Torigine
et le. vrai caractère ; mais les vues politiques ne peu-
vent nous occuper maintenant. Ce ne sont pas seule-
ment les faits guerriers des Slaves , leurs excursions
dans ces temps barbares , leurs exploits pour la dé-
fense de la chrétienté, enfin leur influence sur les
affaires politiques qui méritent d'éveiller notre at-
tention.
L'Occident croit que le Nord lui doit tout ce
qu'il possède de lumière; il peut y avoir, en ef-
fet, beaucoup de ses semences dans un état de vé-
[{étation et d'épanouissement conforme à la nature
du sol. Mais il y pourrait reconnaître aussi la
préexistence de plusieurs découvertes, qu'il regarde
comme exclusivement siennes. Notre naturaliste
Zaluzianski , cent cinquante ans avant Linné/, avait
observé le sexe des plantes. Çiolek, surnommé Vi-
tellio , a trouvé , dès le \uv siècle , une théorie de
l'optique, appuyée sur les mathématiques. Je passe
sous silence d'autres illustrations , pour arriver à \
celui de nos savants qui est le plus généralement :1
connu, à Nicolas Kopernik, qui a saisi les lois du
monde solaire.
Nous chercherons à nous expliquer comment, dans
un pays peu avancé en civilisation, des penseurs ont
pu s'élever à cette tension d'intelligence ; comment
ce qui est partout le résultat d'un long travail, et ne
se rencontre qu'après des recherches scientifiques '
sans nombre, semble, là, le produit d'une divination,
et a pu apparaître à l'aurore même de la science.
Nos pays étant a{;ricoles, nous verrons que la I)ola-
DE LA LlTTÉRATl RE SLWE. I 3
nique a dû naturellement occuper les méditations
des hommes et s'enrichir des observations (jui
circulaient dans le domaine public. Vitellio dit
dans la préface de ses (imvres, que c'est en re-
gardant briller les vagues de la petite rivière qui
passe devant sa maison , qu'il a conçu , pendant les
heures de repos champêtre, les premières idées de
son système. Un grand écrivain français a dit que
Kopernik, lisant la Bible, est arrivé à la haute pen-
sée du vrai système solaire : coAio conjecture p(Hit ne
pas Mto sans fondement. Mais un de nos compa-
triotes a deviné le vrai mobile, la vraie analogie
de ces découvertes ; il a ou raison (,1e dire que Koper-
nik a trouvé les lois du monde physique connue la
nation polonaise a pressenti celles du mouvement du
monde moral. Kopernik a détruit les anciens préju-
gés en montrant que le soleil est le foyer central des
planètes ; la nation polonaise a lancé sa patrie autour
d'une grande unité; la môme inspiration qui a fait
de Kopernik un grand philosophe a fait de la nation
polonaise le Kopernik du monde moral.
Toutes ces considérations méritent à coup sur
rattention des étrangers , et doivent exciter en euv
nne légitime curiosité. Il leur importe de connaltn;
des peuples peu étudiés jusqu'ici, d'autant plus que
ces peuples se croient appelés à prendre une part
active aux mouvements de l'Europe, et que leur foi
en cette destinée se révèle plus \i\o de jour en jour.
J'ai indiqué des points de vue, j'ai posé des ques-
tions que je suis forcé de laisser sans réponses, io
tendrai à les résoudre pnr la rout(* la plus simple.
I
ti IMPORTANCE DE l'ÉTIDE, ETC.
la plus directe, celle de la littérature. La littéi'ature
est un champ où tous les peuples slaves apportent
les fruits de leur activité morale et intellectuelle,
où ils se rencontrent sans se refouler ni se haïr. Plaise
à Dieu que cette rencontre pacifique sur ce noble
champ, soit l'emblème de leur réunion future sur un
autre terrain!
DEUXIEME LEÇON.
\ii»«ion du professeur. -- La œnnaissance de rtij.sfoire des Slaves
nécessaire à rOccidenl. — - FMerre le Grand. — Les races du Nord.
— Iiivasioo des Barbares. — Kévolution slave dans le vi' siècle. —
.Naissance des empires slaves. - I^es Polonais, les Bohèmes, ie»
Moraves , le duché de hussie. — Les Goilis et les Osfrof^oths. — La
race mongole. — Gen-Gis-Khan. - Causes des invasions mongoles.
Lutte de la Russie contre la race mongole, et de la Pologne
contre les Turcs.
Mardi, 39 décembre 18A0.
Messieurs ^
Nous avons montré quels résultats on f>ourrait
obtenir en étudiant le monde slave , en appelant
sur lui l'attention de rOccident , surtout de la
France. Peut-être maintenant serons -nous assez
heureux pour éveiller l'intérêt sur le principal objet
de notre cours , sur la littérature slave. Celte litté-
rature nous apparaît dans un \ague éloigné, comme
un tableau qui échappe à la vu<» : <-<î qui en constitue
IT) LA CONNAISSANCK 1)K l/lUSTOII\E DES SLWKS
l(»s formes, le coloris, ne peul ^tre apprécié qu'en h
rapprochant du spectateur. C'est la mission qui m'es
donnée.
Je ne m'arrêterai pas pour le moment sur ce qu
peut se trouver d'instructif dans l'organisation de 1
société slave. Les publicistes, cependant, qui s'occu
peut des questions sociales , pourraient y puiser beau
coup de lumières et prévoir à l'avance quels seron
les derniers résultats de leurs systèmes. Bien de
idées, qui, ailleurs, ne sont encore qu'à l'état d
pures conceptions , qui n'ont point encore produi
leurs conséquences logiques déjà réalisées chez le
Slaves, y ont rencontré une solution dans les faits
Si on se donnait la peine de comparer les théories d
l'Occident, si avidement saisies par les Slaves, ave
la vie pratique de ces peuples si inconnue à l'Occi
dent, on épargnerait à l'humanité nombre d'expé
riences vaines et douloureuses. Pierre le Grand, pî
la hardiesse de ses conceptions et l'énergie d(
moyens , ne le cède en rien aux conventionnels frai
çais ; il est à lui seul tout une Convention : il conc(
vait et exécutait lui-même. Même plus heureux qv
les réformateurs français , il parvint à réaliser ii
système qui existe encore aujourd'hui; qui, apr<
s'être développé , porte des fruits. Ce système pol
tique individuel, imposé à toute une nation par
volonté d'un homme de génie, il faudrait l'examine
De cet examen pourraient sortir des éclaircissemen
touchant les rapports qui ^existent entre l'école po
tique dogmatique et l'école historique.
Je m'étonne que l'on n'ait pas étudié davantî^
NÉCRSSAIUE A |/<)CCII>ENT. 17
rinfluencedes doctrines slaves. H est surprenant que
Texpérience de ces peuples en matière religieuse
n'ait pas été plus consultée par l'Europe : Jean Hus
cependant a précédé Luther. Des sectes nombreuses,
issues du protestantisme , sont arrivées dans le Nord
à un état social de complète maturité ; elles avaient
leurs tribunes , leurs assemblées législatives , leur
pouvoir exécutif; en un mot, elles avaient donné,
comme société, les derniers fruits des t(;ntatives et
des réformes dont l'Occident aurait pu , en les étu-
diant chez les Slaves, s'épargner les douloureux
essais.
Quant à l'histoire proprement dite, nous trouve-
rons dans celle des peuples du Nord le moyen de ré-
soudre une question qui intéresse l'Europe et la
France, celle des invasions des Barbares. Jusqu'à l'é-
poque de la formation de la société européenne , jus-
qu'à l'établissement du royaume chrétien en France,
tout ce qui concerne les rapports de l'Occident avec
les races du Nord est enveloppé d'obscurité. Une ligne
sépare ici le connu de l'inconnu, et le connu ne
commence qu'à l'époque de l'invasion des Barbares.
Ce qui s'est passé avant dans les pays barbares esl
ignoré. Quel est le mouvement qui poussait les Bar-
bares vers l'Occident, qui les portait de Constanti-
nopleaux embouchures du Bhin et à Bome? Qu'est-ce
qiiia poussé et arrêté ces hordes? Qu'est-ce qui a
feit monter et descendre cette marée de la barbarie?
Toul cela est peu compris encore , et l'on ne pourra
^'en rendre compte qu'en l'étudiant dans ses ori-
?"ïes, c'est-à-dire dansl'hisloire primitive des peuples
18 LES MONGOLS.
du Nord. Par cette étude seulement, on arrivera à
counaître les vraies causes qui arrêtèrent jadis la
marche des peuples asiatiques vers l'occident de
l'Europe.
Rappelons-nous la configuration du territoire slave
qui se trouve placé entre les montagnes de la Grèc<
et la Baltique , de cette plaine immense qui sépan
l'Europe de l'Asie. C'est dans ce bassin, dans cetti
mer slave, que tout le torrent des peuples nomadei
tombait et s'accumulait lentement avant de débouche
vers l'Occident. Or au vi'^ siècle , une révolution eu
lieu sur cet immense territoire, elle en change
toute la configuration. La religion commença à agir
la vie organique , émanée de Rome et de Constan
tinople , y circula. Alors surgirent des empires ; c
fut l'ère mythique des Slaves. Les Polonais, le
Bohèmes, les Moraves apparaissent; plus tard s
montre le grand duché de Russie. Les Russes oppo
sent dès lors une résistance active aux envahisse
ments des nomades qu'ils absorbent ou qu'ils par
viennent à chasser : la séparation de l'Europe et d
l'Asie s'accomplit.
Cependant le péril que couraient les peuples d
l'Occident exposés aux invasions des tribus guerrière
des Goths et des Ostrogoths , n'était rien en compa
raison de celui dont les menaçait la race niongoh
Les guerriers germains ressemblaient aux troupe
régulières ; elles vivaient aux dépens des cultivateur
mais ne les détruisaient pas, tandis que la race mo
gole, tarlare ou ouralienne , qui n'a rien de commt
avec la race indo-germanique , et dont l'Europe &
LES MONGOLS. 19
immensément à souffrir, faisait disparaître, anéan-
tissait les empires sur lesquels elle fondait.
Au-delà du territoire slave commence l'Asie. Le
cours de la Dvina et du Don trace la limite qui sépare
le territoire slave du continent ouralien. Celui-ci est
habité par une race immense qu'il importe de con-
naître; car elle a plus d'une fois bouleversé le monde.
Cette race nombreuse , qu'il ne faut pas confondre
avec la race slave , comprend les Finois, les Mongolo-
Tartares et les Chinois. Nous laisserons de côté les
Finois et les Chinois , dont l'histoire a peu d'impor-
tance ici, pour ne nous occuper que des Mongolo-Tar-
tares. Les steppes de l'Asie , qui jusqu'à présent
portent encore le nom de Tartario , surpassent en
étendue l'Europe entière; la population n'en est que
de quatre à six millions d'habitants , tous soldats.
C'est de cette région que , selon la supposition des
savants, est venu le mythe du centaure, figure
d'homme à peine dégagée de la nature animale.
Le Tartare est encore cet homme brut, ce centaure ;
il est mal formé; ses jambes sont débiles et n'ont de
force que pour étreindre le cheval sur lequel il passe
sa vie, et dont il fait pour ainsi dire partie. Sa tête,
disgraciéusement ronde, ne semble faite que pour
maintenir l'équilibre de son corps, machine destinée
à courir à cheval. Son regard respire le matérialisme,
et le feu qui l'anime est semblable à celui d'un char-
l>oa déjà noir prêt à s'éteindre. Le Tartare est très
intelligent, mais dépourvu de tout sentiment, de
^uie idée religieuse ; on ne trouve chez lui aucun
vestige de mythologie , aucune trace d'une religion
â(l LES MONGOLS.
primitive. Los anciens auteurs qui parlent des Mon
{fols prétendent qu'ils vénéraient Tépée comme sym
bole de la force brutale. Les Slaves disent, ainsi qu
le témoignent leurs chansons populaires, que les Tar
tares honorent chaque jour une divinité différente
C'est là un mythe significatif, dont le sens est que le
ïartares n'ont de culte que pour le fait matériel, l
succès du jour. Ces peuples représentent l'idéal d<
l'obéissance passive ; ils reconnaissent naturellemen
des supérieurs; cette maxime que là où il y à deu?
soldats , il y a un supérieur et un inférieur, leur i
été instinctivement révélée. Leurs chefs réunisseni
toutes les qualités et tous les défauts de leur race.
Ils naissent philosophes; ils ne croient à rien et
ne se servent de la religion que suivant les besoins
de leur politique ; ils n'ont jamais été fanatiques !
Chacun d'eux est né général , possédant l'art de la
stratégie au plus haut degré. On connaît les exploits
d'Attila et de Gen-Gis-Khan, qui ne savaient ni lire ni
écrire, qui même ignoraient l'histoire de leur race.
Assis sous l'étoile polaire, ils envoyaient des ordres à
leurs armées, dont les unes saccageaient l'Allemagne,
tandis que les autres ravageaient la Chine . Les guerriers
mongols ont tous un talent militaire prodigieux : il est
arrivé souvent que l'armée restée sans guides et sans
chefs, devinait le plan général et exécutait des mou-
vements sans en avoir reçu l'ordre. Toute cette racp
est mue par l'infaillible instinct des bêtes féroces-
Leschefs ouraliens n'étaient pas barbares ; on pourrai i
même affimer qu'ils étaient civilisés ; s'il est vrai de
dire que la civilisation consiste seulement dans l'ha-
LES MONGOLS. 21
bileté à deveuir riches et puissants. Us doancèrenl,
sous ce rapport, les économistes modernes; ils pro-
tégeaient l'industrie et le commerce. Lorsqu'ils pre-
naient une ville d'assaut , ils en massacraient tous les
habitants^ à l'exception des ouvriers, comme n'appar-
tenant à aucune nation. Ils créèrent aussi le service des
courriers et des postes : les postes de Gen-Gis-Khan
s étendaient de la Chine à la Pologne. Il voulut établir
onsvstème uniforme de mesures et de monnaies ; selon
unhistorien anglais, il avait déjà eu l'idée des lettres
de change et des billets de banque. Tout ce qui a
rapport au commerce était très bien compris par lui ;
son œuvre fut la réalisation la plus complète du sys-
tème matérialiste conçu par une haute capacité ins-
tinctive et servi par une grande puissance de moyens.
Si maintenant on demande pourquoi et dans quel
but les expéditions des Mongols étaient entreprises,
il me serait difficile de répondre. Les chefs n'atta-
chaient aucun prix à la richesse tout en la recher-
chant; ils n'avaient d'autre but que la destruction.
Dans le conseil d'un de ces chefs, il fut un moment
question de massacrer tous les Persans et de changer
tout leur pays en pâturages libres; il fallut les plus
grands efforts pour empêcher l'exécution de ce projet.
Ce chef se croyait destiné à humilier et à détruire le
monde; cette terrible croyance, la descendance de
Gen-Gis-Khan ne l'a pas encore abandonnée.
On voit quels dangers courut l'humanité en pré-
sence des innombrables armées des Tartares, Il est
'''î préjugé historique qui ne soutient pas l'examen;
^^ prétend (jue ces armées étaient faciles à repousser,
It LUTTR DKS SLAVES
et qu'elles n'ont dû leurs succès qu'à la lâcheté ou à
l'inexpérience des peuples qu'elles attaquaient. Il
suffit de lire l'histoire pour se convaincre que ces
masses étaient bien disciplinées et commandées par
de grands généraux. Les Slaves eurent à lutter pen-
dant des siècles contre la formidable race des Mon-
gols, La Russie, vaincue et écrasée, ne cessa de lui
opposer une résistance passive ; tout en reconnaissant
la souveraineté des Tartares , elle conserva sa dynas-
tie nationale et sa religion, germes précieux d'une
unité future. Le vaincu subissait d'affreux traite-
ments de la part du vainqueur; il était écorché vif
ou jeté dans de l'eau bouillante. Cependant, l'espoir
de l'affranchissement n'abandonna jamais la Russie
qui cherchait à connaître, à approfondir les secrets
de la politique dé ses vainqueurs en l'étudiant au
milieu de leurs camps. La Russie usa peu à peu ses
chaînes , et, sans avoir eu à les secouer par un vio-
lent effort, elle se releva enfin libre et victorieuse.
L'époque de cet affranchissement est assez difficile à
déterminer ; néanmoins on peut la placer après la der-
nière destruction de Moscou par les Mongols. La
Russie est aujourd'hui maîtresse d'une vaste partie
de la Mongolie.
Mais les dangers qui menaçaient la chrétienté de
ce côté ne furent pas les seuls ; elle avait aussi à com —
battre contre les progrès de l'islamisme , contre les — •
Arabes et les Turcs qui cherchaient à pénétrer exi^M
Europe. Les peuples slaves se partagèrent la grandes
tâche de défendre la chrétienté. La Russie lutta contre-^
les Mongols, la Pologne contre les Turcs; mais danj^=:
CONTRE LES MONGOLS ET LES TURCF. 23
cette résistance simultanée , rien de commun ne s'é-
tablit entre les Russes et les Polonais. La lutte de ces
derniers contre les infidèles offre un caractère parti-
culier : la Russie résistait et souffrait; la Pologne
attaquait , succombait , triomphait tour à tour. Le
récit de la guerre des Polonais contre les Musulmans
est une suite de grandes victoires et de défaites ter-
ribles. La bataille malheureuse souslesmurs deWarna,
la mort de Ladislas et de l'élite de la noblesse polo-
naise, furent le signal de la perte de Tlllyrie et de la
Servie pour la chrétienté , perte qui fut suivie de
la destruction de l'empire d'Orient et de nouvelles
invasions de la part des Turcs. Ils furent enfin re-
poussés dans une grande bataille ; Jean 111 , grâce à
son génie militaire, parvint à renverser leur puis-
sance dans le midi de la Pologne, il lui porta les
derniers coups sous les murs de Vienne,
C'est ainsi que d'un côté les Mongols furent rëjetés
vers le Nord, que, d'un autre , les Osmanlis furent
arrêtés au centre de l'Europe après une lutte longue
et sanglante dont il ne reste plus de vestiges aujour-
d'hui ; car il y avait peu de villes alors , peu de mo-
numents d'art et même peu d'ouvrages de défense
pour se couvrir de l'ennemi , et les pays agricoles se
relèvent vite , ils ne gardent pas longtemps les traces
de l'invasion.
TROISIEME LEÇON.
Complément du tableau de la lutte des peuples slaves contre les
Mongols et les Turcs. — Les Uusses ; caractère de leur poésie. — ,
Parallèle entre les Mongols et les Turcs. — Les Polonais; leur pa-
trie ; caractère de leur poésie. — L'Ukraine.— Les Cosaques et leur
poésie. — Le poèlme de Malczewski.
Mardi , 5 janvier 1841.
Messieurs,
Nous allons compléler le tableau général de lalulle
entre les peuples slaves et la race mongole, qui, dans
le moyen âge, menaçait l'occident de TEuropo. Cette
lutte a imprimé certains caractères particuliers à la
littérature slave ; longue et acharnée, elle a permis
au génie national des peuples du Nord de s'élaborer,
et leur a donné place i)armi les nations de rJ^Airope.
Pour avoir toujours présent à l'imagination le vaste
POÉ81Ë UlSSh. 25
champ de ces guerres , fixons les niuiits kar|>athes^ ces
monts au sommet desquels , suivant l'expression du
poète, est assis l'oiseau slave qui, d'une aile, bat la
mer Noire, et, de l'autre, la mer Baltique :
c< Il est assis sur les monta{;nes, et lorsqu'il étend
ses ailes, deux grandes mers bouillonnent. >{
D'un côté de la chaîne des Karpalhes, sur des plaines
immenses, se développent les Russes et les Polonais;
de l'autre côté , nous voyons les Bohèmes, s'avançant
vers le cœur de TAllcmagne, comme les premières
sentinelles slaves vers l'Occident.
Le peuple russe le plus voisin des races ouralicnnes,
le plus longtemps en lutte avec elles, prépara sa
future grandeur en gémissant durant dos siècles sous
le joug des Mongols avec une patience pleine de cou-
raj;c et de résignation. Sa littérature la plus ancienne,
comme déjà frappée d'un pressentiment terrible,
porte un cachet de tristesse et de gravité. La religion
fut le seul lien entre ces populations subjuguées par
les Tartares. Cependant, Tindépendance nationale
s'élève et s'accroît; le pouvoir suprême s'approprie
tous les grands mobiles de ces peuples en travail. La
littérature russe de ce temps est religieuse, mais en-
<îoreplus monarchique. Le prince condiiit au combat ;
tout se passe pour lui , en son nom ; on ne voit pas
de héros secondaires; les individualités s'effacent en
, >^ue de l'indépendance, de l'unité futures. La per-
^nnedu prince, résumant en elle l'expression sociale
^® l'époque, les qualités ou les défauts du souve-
^^^ n'intéresse le poète qu'autant qu'il peut servir
'^<^aase et les destinées de la Russie. La [loésie, dès
26 POÉsii: rijSse.
lors, a déjà sa route tracée ; elle s'avance vers Tépo-
pée. Elle est complètement dépourvue d'élémenU
dramatiques ; car le drame veut la lutte des passions
il exige le jeu de caractères individuels , le frotte
ment d'intérêts particuliers.
Longtemps encore, jusqu'à la renaissance, c'est-
à-dire jusque sous Catherine , la littérature russe con
serve plusieurs traits de ce caractère primitif. A date:
de ce moment, la religion s'en retire, l'intérêt mo
narchique y domine ; elle se fait tout autocrate. Apre;
la centralisation de toutes les forces dans une seul<
main, après l'établissement de Tunité nationale, i
fallut en déduire les conséquences. Alors la littéra
ture prend l'initiative; elle pousse le Pouvoir. Nou
voyons ensuite les poètes russes marcher souvent dan
les voies tracées par les Français, imiter parfois l
poésie anglaise ; mais , qu'ils soient frappés par ui
événement national, tous ces poètes se retrouvent aus
sitôt russes : graves, tristes et orgueilleux.
La lutte que les Polonais soutinrent contre le
Turcs présente un caractère tout différent : autr
était l'ennemi contre lequel ils avaient affaire , autr
le but, autres les moyens, autres les résultats. D
tous les peuples d'origine ouralienne, les tribu
turques sont celles qui se rapprochent le plus d
la souche connue sous le nom d'Indo-Germaniqui
Mêlés aux belles races des pays conquis , les Turc
perdirent bientôt leur laideur primitive. Leurs mt
nières sont empreintes de noblesse et de majesti
Doués d'une énergie prodigieuse, bien qu'un pe
mous de corps, ils n'offrent, sous le rapport mora
LES MONGOLS ET LES TURCS. 27
aucune ressemblance avec les Mongols. Tandis que
ceux-ci sont privés de tout sentiment religieux , les
Turcs, eux, se distinguent par un tempérament
ardent et prompt au fenatisme. L'esprit des Mongols
est froid; le leur est doué d'une imagination vive.
Plutôt passive qu'active, cette imagination n'enfante
pas d' œuvres originales, mais elle s'approprie, elle
imite volontiers les produits de la poésie et de l'art
étranger. Les Mongols ne comptent pas un poète, pas
un artiste ; en fait d'arts, ils n'ont créé qu'un seul
genre d'architecture : je parle de ces tours 'construites
de chaux et d'hommes vivants ou de têtes coupées.
Les Turcs ne se sont jamais montrés si cruels ; ils ne
combattaient ordinairement que dans un esprit de
prosélytisme religieux; ils mettaient leur bonheur
dans la domination et les jouissances, mais jamais
dans la destruction. On demandait un jour , dans le
Conseil des sages Mongols, en quoi consistait la fé-
licité terrestre , le monarque répondit que c'était à
vaincre son ennemi, à déshonorer sa femme, à égor-
ger ses enfants. Et le Conseil applaudit, car c'était là
une idée nationale.
Le Turc chérit le repos; il aime à s'enfoncer dans
une douce rêverie. Il exprime cet état où il se com-
plaît par des mots intraduisibles , qui ressemblent
au/ar niente des peuples méridionaux. Le Turc est
avide de conquêtes, de richesses, de pillage; mais il
ne s'est jamais montré aussi habile que le Mongol à
lirer parti des inventions de la civilisation qu'il trou-
vaitchez les peuples vaincus. Il déteste l'étranger, et
c^te haine lui fait dédaigner ce qu'il y a d'utile chez
28 LKS POLONAIS.
les autres nations. Les Mongols savaient, au con-
traire, profiter des avantages que certains peuples
avaient sur eux; c'est ainsi qu'ils se servirent, par
exemple, des artilleurs chinois pour leurs canons.
Les Turcs ne répandaient pas une terreur aussi grande
que les Tartares , mais ils étaient peut-être plus dan-
gereux pour l'indépendance des peuples. M. Lenor-
mand a dit qu'il ne s'est pas rencontré un seul
monarque chez les Mongols qui ait eu le génie de
l'organisation. En réalité ils ne surent organiser que
la destruction. Les Turcs, au contraire, étaient or-
ganisateurs, persévérants; une fois établis quelque
part , il n'était pas facile de les en déloger. Un chro-
niqueur, surnomme le Janissaire polonais, a comparé
les Turcs à une mer qui absorbe les eaux , et qui ne
les rend pas. Les inondations tartares, au contraire,
disparaissaient de suite.
La grandeur des Turcs menaçant la Pologne , l'irri-
tant continuellement, éveilla toutes les forces de cette
nation, et les concentra dans un seul foyer. Ce fut
l'origine, la cause, chez les Polonais, de l'élaboration
d'un sentiment national, d'une puissance, de l'idée
de leur mission. Ils comprirent de bonne heure qu'ils
étaient appelés à défendre la chrétienté et la civili-
sation contre l'islamisme et la barbarie. Ils furent
bien vite amenés à concevoir leur but, à mesurer,
à apprécier leurs forces et leurs moyens. Le sentiment
do ce but et de ces moyens était enfermé peureux dans
le sentiment même de la nationalité; il s'exprimait
par le seul mot : pairie. Le patriotisme est donc le
dogme générateur de tout le développement spirituel et
LES POLONAIS. LEUK PATRIE. 29
intellectuel de la Polo{{ne, comme Tautoci'alie do ce-
lui des Russes 9 et la littérature polonaise ^ qui n'est
elle-même que le développement et l'application de
ce dogme , s'éleva , grandit , fleurit sous la féconde
inspiration de l'idée de patrie. Cette idée, il est très
difficile de la définir ; car elle est large , vague : elle
n*apas encore été réalisée. A différentes époques, au
milieu de circonstances diverses , elle s'est révélée
à beaucoup d'esprits sous des lumières et des formes
dissemblables. Le prédicateur inspiré Skarga con-
çoit et sent la patrie comme le règne d'une race
élue, comme une Jérusalem avec son arche, son
temple et son trône, avec son passé sacré dont la
conservation et la défense sont la vie nationale. Dans
l'opinion de nombre de réformateurs modernes , la
patrie, c'est l'ordre politique de l'avenir qu'il faut
travailler à établir. La liberté, la puissance et le
bonheur entrent nécessairement dans l'ensemble de
cette conception. Il n'y a rien d'étonnant que cette
idée n'ait pas encore, été complètement réalisée; car
l'état social de la Pologne n'a jamais complètement
répondu aux conditions indispensables à cette réali-
sation. On comprend maintenant qu'il est impossible
d'exprimer le patriotisme polonais par des mots ;
de l'enfermer dans une formule scientifique. Pour
les poètes, pour les orateurs , pour les hommes poli-
tiques, nationaux, la patrie, ce n'est pas l'endroit
où Ton est bien — nbi bene — ; ce n'est pas même
incertain idéal de prospérité; c'est encore moins
une étendue de terre entourée de frontières, au-
delà de laquelle doit cesser toute action nationale; la
30 LES POLONAIS. LEUR PATRIE.
pairie, pour eux, la patrie, pour tout Polonais,
est, elle vit partout où bat le cœur Mêle de ses
enfants !
Ainsi conçue, elle offre un spectacle peu ordi-
naire. Les provinces qui composent l'État peuvent
en être détachées, mais, aux yeux de la littérature
et de la nationalité , elles font toujours partie de la
patrie idéale. C'est pour cette raison que nos pro-
vinces conquises par les puissances étrangères n'ont
jamais cessé d'être regardées comme appartenant à
la Pologne. Elles avaient leurs nonces à la Diète,
leurs sièges dans le Sénat, leurs juges et leurs ma-
gistrats répandus au^ milieu des autres autorités ac-
tives du pays. La Pologne, en agissant ainsi, est la
seule nation qui ait suivi les voies de l'Église catho-
lique, qui nomme des évêques dans toutes les parties
de l'univers , leur confère des pouvoirs réels légaux
et fait acte de suzeraineté morale sur les contrées oî
elle n'a plus de puissance temporelle.
De ce côté des Karpathes se dessinent donc deu:
littératures, l'une tendant à l'unité d'abord, puis adc
rant le pouvoir, et poussant enfin le pouvoir à l'absc
lutisme. Il est très vrai ce mot d'un poète, prononc
dans une assemblée française : « La puissance rus^
est patiente comme le temps, et vaste comme t'e^
pace. w Jamais cette puissance n'a, en effet, désigi:
de frontières où elle dût s'arrêter. L'autre littérJ
ture a pour mobile le patriotisme, et ce patriotisit
ne reconnaît également nulle frontière. Pour la Pc
logne littéraire et sociale l'idée de patrie est auti
que ridée matérielle et égoïste des Grecs et di
LES POLONAm. LEim POÉSIE. 31
Romains. Elle n'est pas attachée a un Capitole ; elle
n'a nul besoin d'un Forum ; elle ne s'incarne dans
aucun individu. La royauté n'y joue pas le rôle prin-
cipal ; il est bien plus question de guerriers et de
chefe que de rois. La royauté n'est qu'une partie de
la patrie, et c'est toujours la société qui est mise en
mouvement. Ainsi , on personnifie en quelque sorte
des provinces entières ; les Palatinats qui se sont
distingués dans les batailles sont récompensés; ils
(^tiennent des privilèges; l'un d'eux, par exemple,
a eu comme récompense celui de cacheter ses lettres
avec de la cire rouge.
Cette force morale n'ayant aucun centre visible ,
émouvant toute une société , échappe à l'intelligence
dans l'ordre pratique des choses actuelles. Un dé-
puté français a dit : « La cause polonaise présente
celte immense difficulté, qu'elle n'est pas locale,
qu'elle est quelque chose d'insaisissable. » Le mo-
narque russe, motivant sa colère contre la Pologne,
a dit pareillement : « Les Polonais sacrifient la réalité
au rêve. » Il disait vrai, si Ton appelle rêve toute
idée qui n'a pas encore son pouvoir sur la terre,
qui ne fait que s'avancer vers la réalisation.
Tout cela indique que la poésie polonaise, d'après
sa nature , n'a pas d'élément épique ; elle penche
plutôt vers le lyrisme et le drame.
Entre les Mongols et les Turcs, entre les Polonais
et les Russes, il y a un territoire tvès intéressant
pour Thistoire et la littérature slaves. Ce territoire
^mmence vers la partie inférieure du Danube , à la
ville de Belgrade ; d'un côté il côtoie les Karpathes ; de
32 l/tKUAiNK. LES COSAQUES.
l'autre, le long de la mer Noire, il étend ses plaines
au-delà du Borysthène et du Don, vers le Caucase.
11 est impossible de désigner par un seul nom cette
vaste contrée. Autrefois elle s'appelait Petite-
Scythie; elle touche à la Petite-Pologne et à la
Petite-Russie. Une grande partie de ce territoire
forme l'Ukraine, mot qui veut dire : pays de
frontières. Ce territoire , qui n'est qu'une steppe
vaste et déserte , mais riche en végétation , servait
de pâturage aux chevaux des peuples barbares. II est
la grande artère qui rattache l'Europe au plateau de
l'Asie centrale. C'est par cette voie que la vie asia-
tique entrait en Europe; c'est là que les deux par-
ties du monde se heurtaient l'une contre l'autre. Les
oiseaux voyageurs, les sauterelles, les tribus no-
mades, la peste, prenaient ce chemin pour passer
dans l'Occident. Les peuples qui voulaient arrêter
l'invasion des Barbares, ou vider leurs querelles par
le combat, descendaient dans ces steppes, pays
neutres, champs de bataille par excellenco. Là,
toutes les armées du monde se donnèrent rendez-
vous, et les armées de Darius , et les armées de Cy-
rus, et celles de la Russie, et celles de la Pologne.
Là , naquit un peuple connu sous le nom de Cosa-
ques, mélange de Slaves , de Tartares , de Turcs.
Ils parlent une langue intermédiaire entre le po-
lonais et le russe. Ils passèrent tour à tour sous
la domination de la Pologne et de la Russie
Leur liltérature changeait d'idées, de formes, de
tendances, suivant l'inHuence prédominante dr
la Russie ou de la Pologne, (hi y chantait le?
LES COSAOUKS. KKIII POÉSIK. 33
exploits des cheh (!Osa(|iirs, itMirs unionrs^ leurs
expéditions aventureuses, lanlAl contre, tanlùt pour
les Polonais et les Russes.
Les plaines de riikraine sonl le pays de la poésie
lyrique.
Un Cosaque, assis près de sa hult(5 d<î terre ou
de roseaux, regarde son cheval brouter l'herbe
épaisse des steppes ; il promène son re{;ard sur les
plaines verdoyantes, en rêvant aux batailles du passé,
aux victoires , aux défaites qui ont «'nsanglanté
rî^tte terre. Un chant s'échappe alors de sa poitrine,
expression d'un sentim(»nt populaire , ce chant est
partout saisi au vol avec enthousiasme; il passe de
îîénération en génération à la postérité.
Le Danube, le fleuve sacré des Slaves, joue un
grand rôle dans leurs poèmes. C'est lui qui traverse
ces steppes mystérieuses , ces pays sévères aux des-
tinées insaisissables. Pour le poète , il est souvent la
limite du monde, comme l'Océan d'Hésiode; parfois il
est le Scamandre d'Homère, teint du sang des armées,
roulant dans ses ondes les armures , les cadavres des
héros, les trésors des rois. Mais quelque richo i]\\d,
soit la poésie primitive de ces pays , elle n'est rien en
comparaison des accents (pi'ils ont inspirés de nos
jours. Le poète russe moderne , surtout le poète
l>olonais, a peuplé d(î monuments poéticjurs ces
solitudes désertes où la tradition n'a pas une pierre
^'ôse reposer, n'a pas un arbre où s'abriter. f<Là,dit
'^ poète Zaleski , la poésie , étendue sur les herbes
^^ enlacée de fleurs, résonne tristement, prisonnière
^'^'iirae l'inspiration dans un jeune c(eur. Seule-
I. '6
34 LK POËMË DIl malczëwski.
lueiU la brise lui ravit parfois des lambeaux de
chants et les disperse en légers nuages à travers
les limanes , les îles du Borysthène, les hauts ga-
zons du désert où se promènent les esprits de nos
aïeux. »
Selon les paroles d'un antique poète : «Sur cette
terre labourée par les pieds des chevaux , engraissée
de cadavres humains, parsemée d'ossements blanchis,
arrosée d'une chaude pluie de sang, croissent les
moissons de la tristesse.»
La mélancolie est le caractère distinctif de la poé-
sie de ces contrées.
Je terminerai cette leçon en vous citant l'œuvre
d'un poète polonais moderne, Malczewski, laquelle
offre une image des combats que se sont livrés les
Slaves et les Ouraliens. Le poète décrit une des
dernières batailles contre les fartares. Le héros
est un noble Polonais qui habite une hutte isolée
au milieu des steppes. En apprenant l'invasion des
Tartares, il se réconcilie avec son voisin, magnat
polonais. L'idée de la patrie apparaît tout en-
tière dans cette abjuration de sa haine. Le vieux
guerrier se met en marche à travers ces solitudes
qui finissent avec l'horizon pour recommencer avec
l'horizon. Il rencontre les pas de l'ennemi qui , avec
l'instinct de certains animaux fuyant devant le chas-
seur, a laissé sur le gazon des traces sinueuses et
trompeuses.
Mais le vieux guerrier avance sans se laisser éga-
rer par ces signes mensongers; il embusque ses
troupes dans l'herbe touffue ; il se perd lui-même au
LE POEME I)t: MALCZEWSKI. 35
milieu des steppes, reparaît un instant, puis dispa-
raît de nouveau complètement.
Bientôt commence la bataille. D'un côté sont les
escadrons polonais avec leurs ailes de faucon atta-
chées aux épaules ; de l'autre , les Tartares aux bon-
nets noirs, aux yeux demi-fermés, aux visages em-
preints d'une rage animale. Le combat s'engage
d'abord entre les deux chefe des deux armées. Le
vieux guerrier polonais, «blanc comme l'aigle de sa
patrie et fort comme lui , w détache du corps la tête
ronde et lourde du Tartare, qui tombe et disparaît
dans l'herbe, tandis que le cadavre , resté attaché au
cheval, est emporté, sanglant, au milieu des ennemis.
Ce poëme est véritablement oukraïnien; il donne
l'idée des combats entre les Cosaques et les Tartares ,
la description du pays et celle de cette race mongole,
que les Russes et les Polonais eurent tant de peine à
dompter ; il est éminemment polonais ; Tidée de la
patrie y domine.
Maintenant passons de l'autre côlé des Karpathes,
vers les provinces autrichiennes, la Servie, l'Ulyrie
et les pays des Monténégrins.
UIIATIUKMK LKCON.
Int Slavil' fai)iil<MiNc <*t la Sla\i(? liiMoriqui*. - Action (W Home snr les
pHipla(li»H hia vcH. U cliriHtiunlNmc hoiiI parvient à les transformer.
— IWrcffaii (1<* lu culture itlavi! ; cu)nunf>ncem(»nt di* son histoire; le
priMiiIcM'di' seH dialiMirH i^jcvi! h la (llKnit(^ di* langue. — Un ServieDS,
-- Hutallle de KosMowo; son Influence Nur la {KX^Hie fter vienne. —
l,e» Ikilii^uieH , leurs erreur» , leur lilH^ralure , leur régf^nération. —
Analogie entre certains peuple» slaveH et le» nations de l'Occident,
«'onune force» actives <le lu chri^tienti^ l.a I^ologne et la France,
la lioh^nie et rAlleniUKiie, lu lUissie et TAngleterre.
Venilrfdi, K janvier IH/il.
Kii (|ui(taiil rr l(*rril<»ii'() |)i'(*S([u<^ l'ahiiliMix dont jo
irai failquo vous iii<li({iioi* la position^ rai* il (<!St trtni
<lifH(il<» (l'en saisii' l(»s limitas, nous avons, vu PO-
inontanl l<^ DaniilM», li*ouv('^ lo pays <ln la ivalilé, le
pays(l(^ riiisloin». Toulcîs Icîs (bis, onoWVt, (pio le»
ariinV's de» rOicidcint, \oh aniMM^s <l<^ft Gro(»setde8
Itoniains , cAU's iwC^uw des (d'oisi'^s , passai<'nl \o I)a-
ihiIh; iniV^'iciir, on p(*Jil ilii'c (prollos sorlaionl de
riiisloiro, ([irollos rnti'aiinil (îii ploino poi'^sici , ot
(pi'on s'avanraiit imicoim» plus loin vri's lo Don <dlos
plon[>;oaiont dans la Tahli».
D'un aiiliM' (m\|V' , li»s rli(»rs hai'l)ai*i»s, lt»s chnfsdes
ACTION DK ROMK StU LES SLAVES. 3?
races nomades . tanl qu'ils restaient au-<lelà du Da-
nube , n'étaient connus que par une vague rumeur,
par la renommée. Mais dès qu'ils passaient le fleuve,
ils faisaient leur entrée dans l'histoire , devenaient
des réalités. Comme preuve de notre affirmation , il
nous suffit de citer le nom d'Attila.
Le territoire slave, qui sépare la réalité de la
Éable , l'histoire de la tradition, s'étend entn» le
Danube inférieur, la Grèce du Nord et les monts
Karpathes; il touche à l'Adriatique; c'est le seul
qui fût connu des anciens. Nous trouvons dans les
li\Tes grecs , dans les descriptions el les monuments
des Romains, quelques noms, quelques dates: ce
sont les seuls monuments de l'histoire ancienne de
cette contrée.
Ces noms et dates, religieusement recueillis, ex-
pliqués, commentés par la science moderne, servent
de passage , de transition des temps mythiques slaves,
à l'époque historique. Ce sont des chaînons qui rat-
tachent notre histoire à celle des nations de l'Europe.
Par suite des recherches de ([uelques savants , il
n'est plus douteux aujourd'hui que cette contrée
n'ait été de temps immémorial habitée par les Slaves.
Sous les rois de Macédoine, il y existait déjà des États
slaves indépendants ; Rome les changea en provinces
de l'Empire et en confia le gouvernement à ses créa-
tures. Les limites de ces provinces n'avaient rien de
fixe. Les foyers de leur administration devenaient peu
à peu des points importants, des villes centrales, les
sièges même de nouveaux empires; telle fut Vienne,
par exemple. C'est de ces points que la civilisation
38 bërcëàu des slaves, etc.
montait vers le Nord et qu'elle réagissait contre la
barbarie ; mais ni les rois do Macédoine , ni les em-
pereurs romains ne parvinrent à arrêter le flot des
peuples qui prenaient toujours ce chemin pour se
diriger vers le midi de l'Europe. Leur influence au-
delà du Danube était nulle. Il était réservé au chris-
tianisme seul de franchir cette barrière et de con-
quérir ces peuples, sur lesquels la civilisation antique
n'avait aucune prise. Le christianisme , en prenant
pour point d'appui ce territoire, en agissant d'uû
côté vers le Danube et le Don, de l'autre vers la
Vistule, est parvenu peu à peu à vaincre , à organi-
ser toute cotte immense population.
C'est donc ici qu'est le berceau du Slave moderne et
que commence son histoire;, c'est même ici qu'un
dialecte slave a été pour la première fois élevé à la
dignité de langue ; c'est ici qu'on a commencé à écrire
ce dialecte, qu'on en a créé les lettres, ou, au moins,
qu'on les a appliquées à exprimer les sons slaves. Ac-
ceptée par les autres peuples, cette langue est deve-
nue le dialecte sacré, celui de l'Écriture sainte et de
la Liturgie.
Cependant, ces pays qui semblaient destinés à de-
venir le centre de la civilisation et de la culture
slaves, se sont laissé devancer par les autres con-
trées ; ils sont même retombés plus profondément
dans la barbarie. Diverses causes, diverses circon-
stances y entravèrent le mouvement du progrès.
Placés sur le grand chemin des peuplades qui des-
cendaient du Nord, ils ont rencontré dans les migra-
tions des tribus nomades de continuels obstacles à
BERCRAI pKS SLWKS , KTC 39
s'unir, à se concentrer. Li population <les plaines,
sans cesse balayée, parfois menacée (rune destruclion
complète, se réfugia dans les montagnes ; là elle sut
résister aux étrangers , elle conserva le dépôt de la
langue et de la tradition. De nos jours encore, dans
ces contrées, les montagnards sont les uniques repré-
sentants de l'ancien monde slave. Mais s'il est vrai que
dans les montagnes quelque poésicî, quelques genres
de littérature purent se propager et fleurir, il n'est
pas moins vrai aussi que ces poétiques fleurs des
sommets , quoique belles et d'une rare fraîcheur, ne
purent jamais être riches ni variées. Il est des na-
tures de littérature qui demandent à ^tre cultivées
au milieu de populations assises et laborieuses , et
dont les besoins physiques sont assurés. Ainsi, dans
ces solitudes sauvages, on réussit à créer une poésie
lyrique, des chants, des épisodes héroïques; mais
tout ce qui est science et haute littérature ne peut y
prendre racine et se développer.
Il était difficile à ces peuplades disséminées sur
un vaste territoire de se grouper, de se réunir, de se
Pf)rmer en nation. La plus puissante cause de leur dis-
persion et de leur faiblesse fut surtout leur séparation
religieuse. Converties au christianisme au moment où
l'Orient rompait violemment avec l'église univer-
selle , elles subirent l'influence des deux églises ri-
vales , des deux tendances contraires et bien souvent
hostiles. Leurs chefs, obéissant à des convictions
personnelles , quelquefois aux circonstances poli-
tique>, penchaient tantôt vers Rome, tantôt vers
Constantinople ; mais jamais ils ne purent entraîner
M) I.KS Hl.i;VIK.>S.
» liMir sn'iVv 1rs |H»|Mihiti<His qui nssIaiiMit Hdèles les
iiiifïs il Tq^liMi rallioli(|u<; , if*s autres à IV5{;1iHfi d'O-
ri<uit. Il n'a donc, pas élt't |M>ssihU; à rcs rliofs d<; fon-
d(u* um; moiiardiio 9 un <Hat honio{;<*n<» , qui <;ùt h<*s
liens moraux. IVaill<Mirs lo \oisina{;od(*spouplos civi-
lisés f|ui^ à dos opoquos plus trancpiillos^auraitpu Aine
ulilo au\ pro;;rAs dos soir^ioos (*t dos arls^ no pouvait
qu'iHro. imisiMo on cos tonips do lutlos perpotuolles,
Los (ii'oos ot los Koniains, on important lour or-
i;anisati<)n soc^ialo olioz o(;s pouplados^, y f()rmaiontdc
potits toyors (pii iravaiont aucun lion avoo la nature
do la so<'iôlô indi{;ôn(*. L(^s chofs slavos , dominos par
Tascondanl <l<^ la «jvilisalion ôtranj;ôro, ont souvent
cliorcliô à imil<*r Torijanisation tanlAt {^rocquo, tan-
tôt romaiiHs lanl<M loodalo. Aussi a-Nm \n un spoo-
laclo élran{;<î, <'<'lui ^Tun cjiof s(»rvi<»n oroant on
mômo temps d<'s rois à ro\(unplodoranci(uiiio Uonus
dos hauts harons à Tinslar i\v la foodalitô^ ot onKn
dos\isirs, dosa{;as, à rimitation do la Turquie. Nous
no ronconirons donc point sc^domonl i<!i dos luttes
entre deux n^lijpons ri\al(^s, mais aussi (*ntn* plu-
sieurs oléniiuits hétéro{;ènes civils et politi(|ues.
dépendant, au milieu d(^ ces lult(;s des Ldée.s (;t di^s
ra<U3s diffénuites, il vint un moment où tous(;os pays
turent sur le point de sr réunir sous uno seule
domination , c<*llo des rois servions.
Vers la Kn du xni" siècles, ou plutùl au commen-
('<'ment <lu xiv, la maison des iNi(*mania rénssit à
élahlir sa dynastie en Servie ; elle soumet ménu^ à son
sceptn*^ l)eauC'OU|i (Tl^itats voi.sins. S(»n empire s'é-
tendait depuis la mer Adriati(|uoJus(prau\ monta{;nes
LES SERVIE>S. «ATAILLK UH KOSSOWO. il
de la Grèce, vers les steppes du Danube inférieur.
Mais les Turcs attaquèrent bientôt cet empire nais-
sant, dont Tindépendance périt avec son existence
politique dans une seule et terrible bastille, celle
de Kossowo.
Après cette fatale bataille , les chefs , la noblesse^
le clergé, en un mot tout ce qu'il v avait de civilisé
dans le pays , fut obligé d'émigrer. Avec eux émi-
grèrent la puissance , les richesses , les livres , et on
peut même dire les souvenirs , toutes les traditions
nationales. Le peuple seul resta ; mais ce peuple était
déjà détaché de son passé ; il ne savait pas lire , il ne
savait rien de son histoire; il n'avait plus d'avenir,
son existence politique venant d'être à jamais dé-
truite. De toute son histoire il ne lui resta qu'un
seul souvenir.
Toutes les pensées du peu{)le servien se sont donc
concentrées sur ce seul souvenir, le champ de ba-
taille dé Kossowo ; toute sa poésie nationale abou-
tit à cette catastrophe ou à un retour douloureux
vers elle. L'histoire de cette lutte qui eut lieu il y
a déjà bien des siècles est sans cesse vivante
dans son esprit; n'étant distrait par nulle activité
présente, par nul fait nouveau, il l'a toujours devant
les yeux; elle est pour lui d'une actualité dont on se
ferait difficilement l'idée. Do nos jours, le Servien
qui passe par le champ de Kossowo pleure encore à
ce souvenir comme s'il avait lui-méuK» assisté au
combat où périrent ses ancêtres ; il n'en parle jamais
que. comme d'un événement d'hier. La bataille de
Kossowo joue dans la poésie servienne le même rôle
42 LES SKRVIENS. LEUR LITTÉRATURE.
que celle de Xérès de la Frontera dans la poésie es-
pagnole. Malheureusement les Servions n'ont point
eu leur Tolosa !
Je ne parle ici que de la haute poésie nationale, de
la poésie épique ; quant aux autres genres de poésie,
comme le chant lyrique, la romance, l'élégie , ils n'ont
jamais cessé de fleurir dans ces pays. Jusqu'à ce jour
les lUyriens et les Monténégrins chantent non seule-
ment des hymnes religieux, des chansons d'amour;
mais ils composent des morceaux épiques sur les hauts
feits de leurs ancêtres et sur leurs propres exploits.
Mais une poésie qui ne parle que de la gloire de telle
ou telle tribu, de telle ou telle famille, ne mérite pas
le nom de poésie nationale ; car elle n'intéresse ni la
cause de la chrétienté ni celle de la race slave.
Ainsi , la littérature , une littérature de famille et
de tribu , est restée populaire j dans la propre accep-
tion du mot. Elle réside tout entière dans la bouche
des rapsodes. On peut dire, avec le poète Kdllar, que
si dans les autres contrées ce sont les littérateurs qui
chantent pour le peuple, de ce côté du Danube, c'est
le peuple qui chante pour les littérateurs.
Plus loin, à l'occident des pays qui nous occupent,
se trouve la Bohême. De toutes parts, environnée de
montagnes , elle se présente sous la forme d'un carré,
presque régulier. C'est un plateau ou plutôt une vallée
d'à peu près deux mille lieues de superficie, habitée
par une population d'environ quatre millions d'àmes.
L'accès difficile de la Bohème Ta protégée contre les
migrations des peuples nomades. Les Barbares qui
marchaient vers le midi de l'Europe ne faisaient prea-
LES BOHÈMES. 43
que toujours que la côtoyer; et, grâce à son heureuse
position,' il lui a été possible de donner de bonne
heure quelque développement à sa littérature et à sa
politique. Dès le onzième siècle, l'hérédité du trône
y fut établie, et l'indivisibilité du royaume garantie
par les lois : deux pas immenses dans la carrière poli-
tique. La Bohême est le premier des pays slaves qui
ait accepté la religion chrétienne comme base sociale ;
c'est de là que le christianisme se répandit en Polo-
gne, en Moravie et dans les États prussiens. La langue
bohème a aussi été cultivée avant les autres dialectes
slaves , elle possède des monuments littéraires du
dixième siècle. Dans les xi% xii^ et xiii® siècles, elle
comptait déjà un grand nombre d'ouvrages; elle a
même influé sur la formation et la culture de la lan-
gue polonaise.
Après l'extinction de la dynastie nationale, la mai-
son de Luxembourg, qui régnait en Bohème, protégea
les sciences et les arts ; plus tard la maison d'Autriche
chercha aussi à développer chez elle les arts et la litté-
rature; mais, malgré tant d'avantages réunis, malgré
une position heureuse, une longue tranquillité, une
protection constante , les lettres bohèmes offrent je
ne sais quoi de morne et de froid. On dirait qu'un
germe de malaise, de faiblesse mortelle, a été déposé
au fond de cette société politique, qui n'a jamais
pu arriver à avoir conscience d'elle-même et de sa
mission au milieu des peuples chrétiens.
Peut-être est-ce cette tranquillité même qui fut la
cause de ses malheurs. Tandis que la Russie, sous la
terrible pression de l'atmosphère mongole , tendait
\ï LKS IIOIIÈMhS.
en elle hmles ses forces et (léveiop{)aii tous sespriii^
cipes; tandis que la Pologne était eontinuellement
électrisée par les orages qui lui venaient de la Tur-
quie, la BoliÙHK» , aliritée des Turcs par les Hongrois
et les Polonais, communiquait par FAutriche avec
l'Europe civilisée. Klle voulut s'approprier la civilisa-
tion de l'Europe; (»lle l'accepta dans les formes exté-
rieures; mais, au fond, elle ne trouva point en elle-
même de quoi la nourrir, la faire fructifier.
Le nombre des ouvrages (jue les Bohèmes ont
produits est immense. Certainement ils ont plus écrit
que les Polonais , les Russes , les Servions , que
tous les peuples slaves ensemble. Cependant leur
littérature est dépourvue de force réelle ; elle n'a
aucune originalité ; elle n'a pas produit une seule in-
dividualité puissante, poétique ou littéraire ; elle s'est
continuellement traînée dans l'imitation. Peu à peu
les lecteurs en vinrent à préférer les modèles étran-
};er8 à Timilation naticmalo , l'original à la copie , et la
langue allemande a insensiblement gagné du terrain
sur la langue maternelle. 11 est vrai que les Bohèmes
ont lutté pendant quelque temps pour la défense de
leur nationalité; mais la lutte fut malheureuse parce
(|u'ils n'avaient compris cette nationalité que dans ce
qu'elle avait d'extérieur et de purement matériel : ils
ne se sont appuyés que sur les différences qui sépa-
rent leur langue et leur race, de la race et de la
langue allemandes. Or lalangu(î n'est pas seulement
Torgane, l'instrument servant à communiquer la pen-
sée. La langue, c'est la parole développée, et la parole
n'est nationah* (piaulant qu'elle porte en elle l'esprit
LKS IIOIIÊMKS. 45
(le la nalion. l^ï^ Rolit^ines iront pas compris qno la
langoe peut subsister par sa soiilo piiissaiiio inh'»-
rieure; que sa force osl en proportion de la inass^^
de vérités qu'elle r<?nfernie ; que sa puissance d'ac-
tion an dehors est toujours en raison de la masse
(le chaleur et de lumièn» qui émane d'elle. Au lieu
de chercher dans les chaudes inspirations d(î la vé-
rité la force qui devait leur assurer la victoire , ils
Font demandée à Tappui matériel des lois : au lieu
de produire des ouvraj^es plus profonds et d'une ten-
dance plus élevée (jue les ouvrages allemands, ils ont
cru pouvoir chasser le {jermanisme de leur université
de Prague à l'aide de règlements et d'ordonnances;
en un mot, ils n'ont tenté de protéger leur nationalité
que par l'arme des proscriptions et des lois.
Cet étroit esprit di» patriotisme entra aussi pour
beaucoup dans leurs vues religieuses. Ils défendirent
de la même manière leur église nationale, église (jui
ne parlait que le bohème, qui avait son culte et ses
dogmes exclusivementen langue bohème». Luttant av(»c
l'enthousiasme d'un peuple jeune et presque encore
Itarbare, ils se servirent des discussions thèologiqui^s
rommo les sauvages se servent des arm(»s d(» la civ i-
lisationet del'eau-de-vie, c'est-à-dire pour leur mu-
tuelle destruction.
L'Autriche, qui représentait alors la vi(»ille Europe,
réussit peu à peu à comprimer et à étouffer cette lutte.
Les Bohèmes l'ont commencée trop lot ; ils n'a>aientpas
la puissance d'organisation (fue possédait reuq)ireg«»r-
maniqueou cette immense force (|u'animait laFrance ;
la France, qui, par uno louguo pratique des institu-
46 LES BOHÈMES.
lions romaines sous la tutelle de l'Église catholique,
a appris à se,gouvemer et à gouverner. Or, les Bohè-
mes ne possédant pas cette force ne purent résister à
une crise aussi violente. Leur nationalité est restée
victime de leur faiblesse; le vainqueur a poursuivi
avec acharnement leur littérature comme imprégnée
d'un dogme dangereux, comme étant le dernier asile
de la résistance et de la rébellion.
Pendant deux siècles , l'Autriche a fait détruire en
Bohême tous les monuments de l'ancienne littérature.
Mais peu à peu la lutte s'étant affaiblie et presque
terminée dans l'oubli; les Bohèmes ayant prouvé,
en plus d'une circonstance, leur dévouement à la mai-
son d'Autriche, le gouvernement les a protégés et en-
couragés dans leurs modernes tentatives littéraires.
C'est un phénomène curieux et digne d'être médité,
que cet esprit bohème cherchant si longtemps, sans
pouvoir la trouver, sa route vers l'avenir, et qui, après
être retombé dans une longue léthargie, semble préci-
sément en ces derniers temps se réveiller et se rendre
enfin compte de sa mission.
Leur point d'appui une fois trouvé , les Bohèmes
" ont conquis au milieu des peuples slaves une place
qui ne leur sera disputée par personne. Les savants
de la Bohème , ces savants depuis longtemps éloignés
des affaires politiques, ayant reconnu la stérilité des
luttes théologiques , se sont repliés sur eux-mêmes :
ils ont commencé à étudier le passé politique et lit-
téraire. C'est là qu'ils cherchent le lien capable
de réunir tous les Slaves en une seule commu-
nauté ; cette étude du passé, il faut le reconnaître, ils
LKS BOH^.MRS. 17
Tooi entreprise avoc un enthousiasme tout religieux.
Les savants bohèmes ne ressemblent pas aux anti-
quaires des autres pays ; ils sont, pour ainsi dire, les
apôtres de la nationalité ; ils travaillent comme les
mcHnes de Saint-Benoit, de Saint-Maur, et se rési-
gneot souvent aux mêmes privations , aux mêmes
misères. Il y a de la poésie dans leurs recherches ,
dans leurs voyages. Un esprit à la fois curieux et
poétique anime leur entreprise. L'homme qui ouvre
cette carrière de la science slave, Dobrowski, parcou-
rut , comme Hérodote ,. tous les pays dont il avait à
parler, Pétersbourg, Moscou , Varsovie ; il prolongea ses
investigations jusqu'à travers les colonies slaves qui
vivent de l'autre côté des Alpes.
Ses successeurs et ses imitateurs ont agi avec la
même force , dans la même direction. Ils se servent
de tous les moyens pour atteindre leur but; ils écri-
vent toutes les langues, le latin , l'allemand, le polo-
nais, le françai^quelquefois. Profitant de leur position
centrale au sein des peuples slaves, ils s'efforcent de
les rapprocher, de les faire connaître les uns aux au-
tres. Us traduisent la poésie polonaise pour les Ser-
vions, ils traduisent les monuments servions pour
l'Allemagne; en même temps, ils cherchent à re-
cueillir ces monuments et à les publier en latin pour
l'Europe civilisée.
Nous avons laissé deux grandes littératures slaves ,
la littérature des Polonais et celle des Russes, en
hostilité ouverte. L'écrivain russe se défie de l'écri-
vaiu polonais; de son côté, le littérateur polonais se
méiie du littérateur russe, mais tous deux s'appro-
client avor uno éfjale confiance du laborieux et con-
sciencieux savant lK>liêine ; car ce qui le distingue
surtout, c'est sa haute et calme impartialité. Il tient
pour son devoir le plus sacré d'élever la science au-
dessus de toutes les questions du jour , de creuser
le terrain historique au-delà de sa surface politique
actuelle. En rappelant aux nations de même race
leur commune origine , leur Église et leurs apôtres
primitifs, il les convie continuellement à Tunité. Il
parle avec la même vénération des saint Hyacinthe ,
des saint Jean de Cracovie ,. comme de saint Cyrille
et Méthode ; il voudrait réconcilier les neveux de
Kosciuszko avec les descendants de son vainqueur;
enfin, il aspire à noyer dans une seule et glorieuse
lumière les souvenirs des luttes qui les divisent
encore.
Si les Bohèmes ne réussissent pas mieux dans leur
dessein, s'ils n'obtiennent pas des résultats plus
heureux, c'est qu'ils ne se sont pa^ complètement
affranchis des préjugés de leurs ancêtres, qu'ils
s'appuient encore beaucoup sur la nationalité exté-
rieure de race, et qu'ils ne tiennent nul compte de
l'esprit qui anime et féconde les différentes nations.
Néanmoins ils seront toujours regardés comme les pa-
triarches de la science slave : ils ont produit des savants
populaires, et on pourrait presque dire qu'ils ont fait
de la liohéme une nation de savants et de philo-
logues.
Maintenant que nous avons sous les yeux tout le
tableau des pays slaves, si nous le comparons à ce-
lui que f résente l'Occident, nous sommes frappés
LES SLAVES ET LES OCCI DENTAUX. 49
«le Tanalogic prodigieuse qui existe onlre les deux
parties de l'Europe séparées par celle longue ligne
qui s'étend de Hambourg à la mer Adriatique.
La lutte de la chrétienté orientale et de la chré-
tienté occidentale contre la barl)arie ol^re des points
de comparaison aussi curieux qu'instructifs. Ainsi
TEspagne, retranchée dans ses montagnes, a opposé
aux Musulmans une barrière infranchissable; la
France, au contraire, s'est élancée vers les entre-
prises lointaines. L'Espagne défendait chez elle son
existence, la France allait à la recherche de l'ennemi.
La race germanique, pey k peu entraînée dans le
mouvement commun, a insensiblement tourné à son
seul profit les succès remportés sur les Barbares. Le
margraviat d'Autriche , autrefois établi pour la dé-
fense de l'empire Franc contre les Infidèles et les
Slaves, est parvenu à se faire l'unique héritier de
toutes les conquêtes des armes chrétiennes sur cette
même terre slave.
Les contrées montagneuses de l'Illyrie et de la
Servie ressemblent, sous beaucoup de rapports, à
l'Asturie et à la Catalogne. Leurs luttes guerrières
et leur littérature offrent également plusieurs ca-
ractères semblables. Ce sont les pays aux entreprises
aventureuses , aux joutes chevaleresques ; il n'y est
question que de princesses enlevées , de couronnes
conquises à coups de lance. On se croirait transporté
en Espagne , lorsqu'on lit les monuments littéraires
des Serviens.
Pendant longtemps aussi , le sort de la Poloj;ne
fut celui de la France. L'une et l'autre n'oni rien
50 LES SLAVES ET LES OCCIDEKTAIJX.
jjardé de leurs conquêtes sur les Infidèles ; il ne leur
en est resté que de grands souvenirs et la sym-
pathie des nations. Les peuples se sont accoutu-
més à voir en elles les représentants d'une haute et
généreuse pensée , les champions de l'avenir , com-
battant pour l'intérêt commun du monde.
Enfin les Bohèmes et les Russes offrent plus d'un
point de ressemblance qui les rapproche de la race
germanique.
Nul doute que si l'on poussait trop loin la compa-
raison , si l'on voulait l'appliquer dans tous ses dé-
tails, nul doute qu'elle ne*finît par devenir fausse;
mais le Bohême, que les Allemands ont surnommé
te bœuf y le Bohême honnête, laborieux et lent, en-
clin comme l'Allemand aux idées abstraites, re-
présente assez bien l'esprit germanique au milieu des
Slaves. D'un autre côté, le Russe me semble en tout
rappeler l'Anglais, l'allemand normariisé; tous deux
ont la même persévérance tenace dans le but, la même
force dans l'exécution. L'activité , la célérité qui les
distinguent de la pesanteur de l'Allemand, ils les
doivent peut-être à l'esprit normand qui s'est éga-
lement acclimaté en Angleterre et en Russie.
CINQUIKMK LKÇON.
HAponnf» à quHqiirH obJtM'JloiiM. — \,i*H (liv<!r.HCH liiK^raliir^H Niavfs;
leur» caracU'reM diiiwîriiblabli^H. • l.ilh^ratrire i'uhhc , poloiiaiM* ,
tK)hAnM*. — IMvelop|M*m(!iil (le la race Miave ; se» (:a^lct^^•H |)liy.«iio-
logique!»; mhi lorntolre ; Influence du monde phyHlqite Hur Ha litlé-
rature. - Dogme Hocial ei roliKleiix de» SlavcK; absence de toute
révélation.
Mardi, 12 jnnvier 1841.
Messieurs y
Depuis l'ouverture (le mon cours, je reçois jour-
nellcinenl des lettres de savants slavi^s (pii, tantôt
font la (critique du plan, tantôt m'adressent d(is ob-
jections sur certains détails de ce cours. Je vous Fais
part de cette correspondance, parccMiu'ellecîst assez
sî{;niflcalivo. Elle caractérisiî, (îu (îffet, Tétat litté-
raire du peuple Slave. La littéralnn^, chez nous, ne
s'est pas encore détachée , comuKî uncî Heur sc(;hc,
de l'arbre jjénéral de la vi(î. On n'y écrit pas pour
amuser, on n'y fait pas de Tari pour Part. La lillé-
52 UÉPONSK A <jrELOTIES OBJECTIONS.
raturo ost encore intimement lice à la religion, à
l'histoire, à la vie. politique. Il suffit quelquefois de
critiquer un poète, pour remuer toutes les questions
_ religieuses et politiques qui divisent le peuple slave;
pour faire prendre en quelque sorte les armes à
des populations séparées par tant d'intérêts et de
passions. 11 m'est impossible d'entrer dans la polé-
mique qu'on me propose ; elle n'aurait d'intérêt que
pour la partie purement slave de mon auditoire. Ce-''
pendant, vous me permettrez de répondre à certaines
objections concernant des détails qui me paraissent
de quelque intérêt.
On me reproche d'avoir fait une part trop large à
la Russie, dans le tableau que j'ai tracé de la lutte
du peuple slave contre la barbarie. J'aurais, à ce
qu'on dit , passé sous silence les combats des Polo-
nais et des Lithuaniens contre les Mongols. D'abord,
lés Lithuaniens , une fois vainqueurs des Mongols ,
ont souvent profité de l'impulsion de ces derniers
pour dévasler les pays slaves. Ils ont été pendant
longtemps les alliés de la barbarie , et ont combattu
la civilisation. Plus tard, seulement, ils furent réu-
nis, par la Pologne, a la communauté chrétienne :
les Lithuaniens sont donc en dehors de la question.
Pour ce qui est des combats livrés par la Pologne
contre les Mongols, ils n'ont jamais été décisifs. A la
politique russe revient l'honneur d'avoir vaincu les
Mongols , en employant habilement les armes de ces
peuples contre eux-mêmes. La Russie se servait, par
exemple , de la puissance des Khans de la Crimée ,
pour contenir les hordes des Tarlares ; plus lard, elh^
Kl^rONSE A QtKM,>li:S onJKCTIO.NS. 53
les adétitiits les uns vA les autres. Ce sont les ijrands-
ducs de Moscou qui ont r(»nvers6 la Horde d'or , le
royaume de Sibérie, le Khannat d(î Crimée. C'est don(î
la Russie qui a seule vaincu ces peuples en les divi-
sant sans cesse , en les empochant de se réunir (ît de
se concentrer. Elle a même réussi à se les assimiler;
de nos jours , elle les emploie à son service.
Je passe maintenant aux questions littéraires. On
me reproche d'avoir déterminé d'une nianiércî arbi-
traire, sinon injuste, les caractères principaux des
littératures slaves , telles qu'elles nous apparaissent
à l'époque actuelle.
J'ai dit que la lanfjuc russe est la langue de la lé-
(pslation et du commandement. Certes , je ne nie pas
ses qualités poétiques , je ne puis passer sous silence
les poôtes remarquables de la Russie; mais j'énonce
un fait constant, lorsque je dis que la législation
russe a été imposée à un grand nombre de peuples
slaves; que la langue russe est enseignée d'office
comme langue administrative : c'est donc son carac-
tère actuel. Parmi les ouvrages de la littérature
russe moderne , le plus remarquable et le plus im-
portant sans contredit, c'est le code publié par la
commission de législation.
J'ai dit aussi que le polonais est la langue de la
conversation et de la littérature. Comment en se-
rait-il autrement? La Pologne, depuis longtemps,
n'a plus de tribune nationale où puissent s'exprimer
les sympathies et les vœux du peuple ; elle n'a pas
même de chaire scientifique. La langue polonaise a
été bannie des écoles; elle n'a pas de théâtre nalio-
5V HÉPONSE A Qlil.QlKS OBJECTIONS.
nal. C'(^^t donc par la lillcrature seulement qu'ell
agit; c'est par la parole vivante» , c'est-à-dire par c
qu'un peuple a de plus intime et de plus fort, pa
ce qui résume la vie domestique et la vie hist<
rique, que la littérature polonaise peut encoi
exister.
Quant à la littérature bohème, ce que j'en ai (}
dans la dernière réunion suffit pour la caractériser
j'y renvoie mes contradicteurs.
On a aussi fait d'avance des objections au plan qu
je me propose de suivre, c'est le moment d'y ré
pondre, parce qu'il faut que je trace dès maintenai
ma route.
D'après quelques savants, j'eusse mieux fait c
choisir une certaine littérature , une langue , comn
centre , comme principe ; alors il ne me serait res
qu'à grouper autour de cette langue les différeij
dialectes nationaux.
Je réponds qu'aucune langue slave n'a jama
exercé une prépondérance asse^ décisive, pour qu'c
doive la regarder comme langue dominatrice, comn
principe , comme centre. Les pays slaves d'où s'e
répandu le christianisme aspirent surtout à cette à
mination. Ils pensent qu'il nous suffirait de prend
pour base de nos études la grammaire slavonne ,
que nous devrions nous en tenir à expliquer les
vres publiés en slavon.
Il y a depuis quarante ans une secte littéraire pan
les Slaves, secte exclusive qui regarde la littératu
|)olonaise et russe comme n'existant pas, qui la co
damne comme hétérodoxe. Elle ne fait même pas d'f
UÉPO.>SK A QlM.Ql I.S OIJJKOTIONS. ."),")
cepliou eu faveur dos chants populaires, [)arc<î <pH',
suivant son opinion, ces chants ont été couiposés dans
des dialectes corrompus par des mots turcs et alle-
mands. D'après ce système, toute la littérature slave
sereafermerait dans cinq ou six livres imprimés, dans
le Rituel et TÉvangile. Mais un tel système n'a jamais
pu prévaloir; nos philologues et nos antiquaires
eux mêmes se sont fortement élevés contre les par-
tisans exclusifs de la langue sacrée. Je pense que
la grammaire slavonne, œuvre très utile en soi, servira
de base à la grîimmaire générale du peuple slave ; mais
par elle-même, la langue slavonne n'a aucune impor-
tance; elle est, d'ailleurs, très pauvre en momimènts
littéraires proprement dits. Quant aux littératures d(^s
Polonais, des Russes et dos Bohèmes, elles ont (exercé
tour il tour une certaine influence ; niais aucuned' elles
n'est jamais parvenue à soumettre l'indépc^ndance
des littératures rivales. Le bohème a plutôt modifié la
formeque le fond do la langue polonaise. Le polonais,
au \\\v siècle, dominait dans la Russie méridionale.
Mais ces trois littératunîs ont un principe d'indépen-
dance qu'elles ont toujours réussi à maintenir. Comme
il est impossible de prévoir l'avc^nir qui leur est ré-
scné, bornons nos études au passé, et, laissant
pour le moment de côté toute autre question de natio-
nahté, dirigeons-les sur ce qu'il y a déplus général,
(le plus vaste dans notre sujet, c'est-à-dire sur la
race slave.*
D'abord nous chercluTons à saisir s(îs cara<'-
lèros physiques, ce qui la (lislin|;ii(^ dos autnîs tri-
bus avec lesquelles cm l'a trop souxîiit confondue.
56 n|f.VELOPPEME>'T
Nous cliorcJierons ensuite dans la nature niônie du sol
où se sont produits les phénomènes littéraires, Texpii-
cation de plusieurs faits historiques. Nous passerons
enfin à F examen des monuments anciens qui appar-
tiennent en commun à tous les Slaves, et qui forment
la transition entre le paganisme et le christianisme.
Dès le XI v* siècle, on trouve des monuments du
j)euple servien. Nous nous arrêterons à examiner la
poésie de ce cycle des Niemania. Plus tard, au xv
siècle , la Pologne résume toutes les forces intellec-
tuelles et morales du monde slave. Nous la voyons
alors développer sa littérature, qui s éleva alors
jusqu'à l'art.
Enfin, à Tépoque de la renaissance générale des
littératures slaves, nous voyons les Russes et les Bohè-
mes faire leur entrée dans riiistôire littéraire. Celle
époque, nous la réserverons pour notre i)rochain
cours.
La race sla\c est placée par les savants dans la
class(î des peuples les mieux faits pour la civilisation.
Le célèbre naturaliste Blumenbach, qui a divisé Tes-
pèce humaine en cinq familles, a rangé les Slaves*
dans la première, qu'il appelle la famille caucasienne.
Cuvier n'admet que trois femilles dans l'espèce hu-
maine, ou trois espèces dans le genre humain. Comme
on le sait, il caractérise ces familles d'après la con-
struction de la charpente osseuse.de la tête, d'après
l'angle facial. Los Slaves, selon Cuvier, appartiennent
aussi à la première famille, qu'il appelle européenne
et arabe en même temps. Mais ces classifications n'ont
pas été admisfîs par les savants slaves. D'ailleurs elles
DE LA UACE SLAVL. 57
n'expliquent rien, parce que les naturalistes n'ont tenu
aucun compte du principe moral et religieux. Ils n'ont
examiné ni le dogme social, ni la langue, ni les tradi-
tions; ils ont confondu, par exemple, les Slaves et
les Finnois , classant dans une môme famille deux
peuples qui n ont jamais eu de rapport de parenté.
M. de Humboldt et Klaproth sont d'accord sur ce
point, que les Slaves appartiennent à la race indo-
germanique. Ils sont de la même souche que les Celtes,
lesRimris, leslndous, les Persans, les Arméniens,
les Kurdes. Cette famille immense occupe la plus
grande partie du globe ; d'après les calculs de Kla-
proth, elle Compte trois cent soixante millions d'àmes.
Les Slaves entrent dans ce chiffre pour soixante à
quatre-vingtsmillions d'individus ; ils composent donc
la sixième partie de l'immense population indo-ger-
manique.
Le Slave, comme type de sa race, diffère beaucoup
du type mongol, du type celtique, du type arabe. Il
est robuste et d'une haute stature ; il a de longues
jambes posées sur des pieds plus forts que grands..
Ses épaules et ses hanches présentent beaucoup de
développement. Il a aussi la poitrine large, les bras
vigoureux , une main Uien proportionnée , forte et
douce; des muscles d'une force prodigieuse. C'est un
peuple destiné à l'agriculture, au travail, à la vie rude
des champs.
M. Edwards, dans ses recherches sur la physiologie
des peuples, a donné un aperçu de la physionomie du
Slave, dont je vous citerai quelques traits. La tète
slave, d'après M. Edwards, se rapproche plutôt d'un
58 hKVKLOPPEMKiM *
carré (jue d*iia ovale; elle est presque de la iiiéme^
hauteur el de la même largeur. Les yeux sont beaux,
bien ouverts, mais un peu enfoncés. On les trouve un
peu petits, si on les compare à la tête. Le nez est droit,
jamais aquilin ; la bouche rapprochée du nez, souvent
trop large; mais elle est fermée par des lèvres qui ne
sont ni pendantes ni charnues ; cependant on trouve
rarement une bouche slave aussi finement dessinée,
par exemple, qu'une bouche persane, ou aussi serrée
qu*une bouche indoue ou celle de quelques Arabes
qui ont acquis un haut développement physique. Le
caractère de ce peuple est la douceur; ses passions
sont plus vives que fortes; il oublie facilement les
injures et quelquefois les bienfaits; il aime plutôt la
4istraction que le plaisir. Il a les cheveux châtains;
mais, au nord, sa chevelure est d'un blond très clair,
et, au midi, d'un brun foncé. La race blonde du Nord
et la race brune du Midi, sont plus fortes, plus robus-
tes que celle de la zone centrale. Ce peuple, comme
je l'ai dit, paraît avoir été appelé par la Providence
à cultiver la terre. Déjà le profond philosophe alle-
mand, Herder, a formulé la même pensée : il prétend
que la destinée de cette race est avant tout d'établir
son siège ici-bas , de prendie possession de la terre.
Je ne pense pas que le climat agisse sur les hommes
aussi puissamment que le croient les philosophes
modernes ; il est impossible de regarder l'humanité
comme un règne à côté du règne animal et végétal.
L'homme n'est pas la production du sol; mais il est
certain que l'homme a continuellement cherché le
sol et le climat qui conviennent le mieux à sa nature
DE LA UACE SLAVL. 59
ioûme el extérieure. Les Bédouins n.'^^ardent encore
une ville comme une |)ris<in; il a été impossible,
jusqu'ici , d'acclimater le Bohémfen à un pays quel-
conque ; il est toujours resté vagabond.
Un Slave, quoique établi dans les steppes, ne mène
point la vie nomade ; il ne les parcourt jamais qu'avec
une répugnance mêlée d'effroi; il veut un toit, une
habitation fixe , quand elle serait située au milieu des
déserts. Le ménage aratoire du lalK>ureur a toujours
été pour lui d'une indispensable nécessité.
L'infaillible instinct qui pousse les oiseaux, les ani-
maux vers les climats qui leur sont propres, a, sans
nul doute , conduit les peuples slaves des hauteurs
de l'Asie, vers les territoires qu'ils ont occupés et où
nous les retrouvons aujourd'hui.
Nous n'entrerons pas dans des discussions d'anti-
quaire sur l'histoire de leur migration, qui n'a aucun
rapport, d'ailleurs, avec leur histoire littéraire: ce-
pendant tout porte à croire qu'ils sont descendus par
l'Asie mineure vers l'Europe. D'après les recherches
d'un savant bohème et celles d'un savant russe , on
trouverait des traces de leur antique existence sur le
Bosphore. Ils en ont probablement franchi le canal
dans les temps les plus reculés; peut-être même, à
cette époque, le canal n'existait-il pas encore, l-ne
fois arrivés près des monts Karpathes, ils se sont vite
répandus dans toutes les contrées de l'Europe ; mais,
d'un côté, les peuples qui avaient une organisation
sociale plus forte, qui s'étaient déjà emparés des
terres de TOccident, les repoussèrent vers le Nord ;
•le Tautre, ils furent refoulés par les tribus nomades ;
60 ni.VKI.OM'KMIlM
peu à pi'u ils st» siml cont^onlrôs aiilutir tU*s Kar|
dans les limites i|iie nous a>ons prêeétlt^i
tracées.
Leur inunenso territoire pralt n\Mre tlestin
raprieulture. Si nous jetons \\n roup (I'omI sur I
rains situés entre les uu>nts Kaqmthes et la nu
tique, nous y voyons une vaste plaine eouverlt»
eouche profonde de tt»rre vê{;êlal(\ On n\ ren
ni ces it)chers ipii entravent Vaijrieulture, ni ces
dations des fleuves ou de la nier (pii ailleurs stii
les efforts de l'industrie et appellent les hon
combattre la nature. Ce ne sont partout cpii^ des
fécondes de la plus facile <»idture.
Les fleuvescpii attirent les populations vers 1
et les invitent sans cesse au couiu\eree et \\ h
gation , étaient ici connue barrés par mille obt
qui les séparaient de TOcîéan , cettc^ ({rande >
communication entre hîs pcîuples.
Le Borysthène, par excîuipbî, d'abord arrA
les cataractes, se perdait dans les stepp(»s au
de tribus nomades liosliles aux Slaves. Le Ni
la Vistulc, vers la partie inférieure «le leurs •
étaient entourés de marais , é{;alement fréqi
par des peuplades ennemies adonnées aux b
da{;es.Les Slaves se sont donc trouvés de toutei
confinésdans un vaste territoire dcforétset de pn
Ce territoire est divisé en trois zones différ
La zone du milieu, dans toute sa lonfjueur, à
de rOder, n'était composée que de forêts. G
rets s'avançaient vers la Vistule; passaient l<
men , et a\ aient une immense étendue. D'un
DK LA UACt SI-AYK. (il
débouchant dans la vallée de Prypetz, elles eou-
( Traient tout le pays ; de l'autre , au-delà du Borys-
Ihène, elles louchaient aux forêts de la Moscovie, et
parc^ dernières aux forôts de TOural. C'est le pays
des bois par excellence. Il parait que toutes les bétes
fettvesdesc^ndirent deTAsie par cettevoie de verdure,
etque plusieurs des animaux aujourd'hui très rares en
Europe y résident encore en gi*and nombre ; tels sont
les ours, les loups, les élans. Dans la forêt de Bia-
lowiez , on voit encore le byson , dernier échantillon
dune race qui a complètement disparu du continent
européen. I^ vie de ces antiques représentants de la
Slavie est protégée par les lois.
Vers la mer Baltique, au nord de la zone de forêts
dont nous venons de parler, s'étend une longue ligne
de quatre à cinq cents lacs , depuis le lac Goplo jus-
qu'à c^lui de Peypus. D'immenses nappes d'eau ,
presque partout reliées entre elles par des canaux et
des rivières, séparent le sol slave proprement dit du
sol finois et du sol lithuanien. Au Nord, entre cette
ligne de lacs et la Baltique, s'avançaient les Finois ;
à Test, maîtres de toutes les terres avoisinant laPo-
Ic^oe, les Lithuaniens débouchaient par les forêts
sur le territoire slave.
Les oiseaux aquatiques passent par ces pays de
lacs et de marais pour se diriger vers l'flurope. Le
renne était un des antiques habitants de ces con-
trées, lesquelles étaient anciennement infestées d'a-
nimaux voraces, entre autres du rat \oyageiir, (|ui s'a-,
venturait quelquefois jusqu'au Niénu^n ; mais il
nVxiste plus que dans les tnulitinus popiihuivs;
62 DÉVELOPPEMENT
SOU souvenir semble iiii synil)ol(î historique des in-
cursions des Finnois, qui ont disparu eux-mômes de
rette contrée dans une époque antérieure à toute
donnée chronologique.
Au sud de la zone de forêts s'étendent de vastes
terres de la plus riche fertilité; c'est le midi du
royaume actuel de la Pologne, la Volhonie, la Po-
(lolie et une grande partie de l'Ukraine. La végétation
y (îliange peu à peu de nature. Le chêne commence ,
le sapin disparaît. Le chêne est ici l'arbre favori de
la poésie, de la chanson populaire, comme au Nord
le bouleau , l'arbre à l'écorce blanche , aux feuilles
délicates, aux fleurs en chaton. Le bouleau, si sou-
vent chanté par les poètes lithuaniens et finois , de-
vient de plus en plus faible et petit à mesure qu'on
avance vers les régions septentrionales; il finit par
n'être plus qu'un arbrisseau dans les hautes terres
de la race ftnoise.
Des contrées méridionales , un autre fléau , la sau-
terelle, se dirigeait aussi vers l'Europe après avoir*
quitté les plaines de l'Asie et les steppes des Mon-
gols. Il a longtemps ravagé la Pologne et a pénétré
souvent jusqu'aux bords de l'Elbe et du Rhin. Cet
insecte, autre symbole liistorique des incursions
mongoles, semble par moments avoir disparu du
monde ; on n'en entend plus parler durant des siè-
cles ; tout à coup il se lève , il couvre l'horizon et le
ciel, il dévore toute végétation. La Pologne est son
quartier d'hiver; de h'i, en légions rampantes, il
s'avance brûlant partout la terre, encombrant les lacs
elles rivières, puis, lorsque le?; ailes lui sont venues,
DE LA KACi: SLAVE. 63
il s'envole et va s^aballre en nnagos destructeurs jus-
qu'au-delà d'Elbe et sur les rives du Rhin. Mais la cul-
ture en Pologne , de plus en plus active et soignée ,
le combattant et le gênant sans cesse dans sa repro-
duction, a fini par Tempôcher de s'établir en Europe.
Si je vous parle aussi longuement de cette nature
, physique , de ces animaux, de ces insectes, c'est qu<»
la tradition , la poésie populaire , et même tous les
chefs-d'œuvre de la littérature moderne, sont rem-
plies de descriptions , d'allusions à des phénomènes
naturels qu'il serait impossible de comprendre, si
l'on ne se rappelait pas, à chaque instant, combien
les lieux où ils se sont produits diffèrent d'aspect
et de climat avec les contrées que nous habitons.
Ainsi , dans les chants populaires , la sauterelle est
toujours l'emblème du Tartare. Sauterelle et Tartare,
c'était la môme chose pour les Polonais. Écrasons la
'Sauterelle! tel est leur cri de guerre.
Le peuple dit qu'il y a sur les ailes de cet insecte
un caractère mystérieux qui signifie fléau de Dieu,
Il est à remarquer que tous les chefs de la race oura-
lienne, depuis Attila jusqu'à Timourleng, avouaient
et proclamaient hautement ce titre de fléau de Dieu,
lisse disaient envoyés pour détruire Thumanité,
pour la punir. Un grand poète de l'Occident, lord
Byron, qui devinait si bien une nature qu'il n'avait
jamais vue, a également comparé un général russe,
qui s'est souvent conduit en Mongol, à une saute-
relle :• «Il est mort, s'écrie-t-il, et, semblable à
» la sauterelle, il s'est lui-même enterré dans le sol
» qu'il a si longtemps ravagé ! »
t)4 DÉVELOPPEMENT
Toutes les poésios anciennes sont, pour ainsi dire,
remplies de chants d'oiseaux et de l)ourdonnemenl8
d'insectes. Le barde antique, le chantre des expédi-
tions d'Ijjor, dit, en parlant d'un poëtc mythique,
d'un certain Boyan : «L'esprit de Boyan s'élevait
» comme le brouillard jusqu'à la hauteur des chênes;
» comme le brouillard , il couvrait les branches des
» arbres! Quelquefois il s'élançait comme l'aigle dans
»les nues; quelquefois il courait à travers les
» champs comme le loup gris. »
A chaque moment , nous rencontrons les noms
de tcms ces animaux si familiers à la poésie slave. Un
choeur d'oiseaux et d'insectes accompagne sans cesse
la voix du poète antique. Dans un autre endroit, il
dit encore : « Ce roi du chant (Boyan), lorsqu'il en-
» tonnait ses hymnes , lançait dix faucons sur le blanc
» troupeau des cygnes! » Ce qui signifie qu'il prome-
nait ses dix doigts sur les cordes de la lyre.
Dans la poésie moderne , la nature animée joue
aussi un très grand rôle. les Polonais savent par
coeur l'épisode du poète Goszczynski, où un chêne
bavard raconte à l'oreille du Cosaque les anciennes
traditions du pays. En écoutant les strophes brillantes
d'un autre de nos poètes, Zaleski, il nous semble
réellement entendre un essaim d'abeilles, de papil-
lons, de petites mouches voltigeant et bourdonnant ,
leurs ailes dorées ouvertes, au-dessus des steppes
verdoyantes de l'Ukraine.
Il nous reste à connaître le principe social des
Slaves, le germe constitutif, le dogme générateur
d'une société en tout si différente de celle des Celtes,
I>E LA RACE SLAVF. 65
des Germains, des Mongols, de tontes les nntions
VMsines de la Slavie«
Le {ferme social, cest le principe religieux. Ix^s
Slaves admettaient l'existence <r un Dieu unique; ils
croyaient aussi à Texistence clun esprit mauvais,
d'un dieu noir en lutte avec un dieu blanc, souve-
rain , rémunérateur et vengeur; enHn ils croyaient à
riiumortalité <le rame. Os trois dotâmes principaux
forment toute leur religion ; mais il est Inin de faire
remarquer qu'on n'y reucontn» au<*uneidéc de révé-
lation, que nulle part il n'y est fait mention d'un lien
entre la divinité et l'iiomme. Jamais Dieu n'a parlé
aux Slaves ; jamais Dieu ne leur a envoyé son HIs ou
son prophète. La religion n(; reconnaissant pas de ré-
vélation, la mvthologi(; fut impossible parmi les
Slaves , et cela s<; comprend , rar la mythologie n'est
certainement pas autre chose (prune déviation, une
corruption de la révélation.
I^ religion des Slaves, telle (pie nous la trouvons
dans les hisUmens et les monuments les plus anciens ;
tidle que nous la retrouvons encore dans les contes
{lopulaires et la tradition , pronv(» l'antiquité de ce
peuple qui est assurément parti de la Haute-Asie
avant toute révélation. Il (»sl impossible d'assigner
une date a sa sortie de l'Asie ; mais il est certain qu'il
n'a porté avec lui (*n Europe, aucune des idées com-
munes à tout rOrienl depuis les temps d'Abraham.
Sa religion est primitive , patriarchalc , telle encore
cpie nous la voyons dans le livre de la Genèse. Il y a un
Dieu, un ennemi de Dieu, une ame immortelle; il y
Ia au.ssi une vague trace d'un crime commis, el qu'il
66 DÉVELOPPEMENT DE LA UACE SLAVE.
faut racheter, puisque la nécessite du sacrifice est
admise; mais à cela se l)orne tout ce qu'on peut sa-
voir de l'ancienne religion des Slaves. L'absence de
révélation se fait sentir d'ailleurs dans ce qui manque
partout et continuellement à leur organisation so-^
ciale. Sans révélation, il n'y a pas de sacerdoce; or,
le sacerdoce par droit d'hérédité et d'élection n'a
jamais existé chez ces peuples. Ne reconnaissant pas
la filiation des dieux et des héros , ainsi que l'ac-
«eptaient les Germains , les Celtes et les autres na-
tions, ils n'ont point eu d'aristocratie et ne pouvaient
en avoir. L'aristocratie, de tout temps, s'est fondée,
s'est appuyée sur la tradition d'une origine supé-
rieure à celle du peuple ; partout et toujours Taristo-
cratie a prétendu à une origine divine. Les Slaves
sont donc restés sans noblesse et sans sacerdoce ; ils
n'ont eu ni prêtres , ni seigneurs , ni rois !
SIXIEME LEÇON.
Uffficollés de connaître exactement la religion de» Slaves ; Tabsence rJe
réféUlioo la frapp«^ de stérilité. Les causes des expéditions des
barbares sont religieuses, — Culte, coutumes, colonies, \illages
slai%es; leur liisioire. — OpinionN <le» anciens «M des modernes sur
les Slaves. — Nom des Slav^'s.
Venfirf^i, 15 janfkr 48&1.
Messieurs,
Personne n'ignore combien il est important de
connaître^ complètement, les idées j^ligieuses du
peuple dont on étudie la civilisation. Ces idées ré-
sument son passé 9 elles expliquent le présent, elles
nous donnent la clef de l'avenir. Malheureusement, la
partie la plus intéressante, sans contredit, de l'his-
toire du peuple slave, n'est pas sufKsamment expli-
'{uée : nous manquons de matériaux pour connaître
la mythologie ancienne, et même nous pourrons ra-
nfment en appeler aux opinions des savants modernes
(|ui se sont occupés de cette question.
68 Cri.TE, COITUMES,
Les Grocs donnaient aux peuples du Nord des noms
va{;ues, qu'il est assez difficile de définir. Les Bysan-
lins, dès le vr siècle, entrèrent en communication
directe avec les Slaves ; -mais les écrivains bysantins,
en leur qualité de mafjistrats , de chefs de Tempire,
étaient plutôt occupés de Tétat social et politique des
Slaves que de leur religion. Les Occidentaux qui
pénètrent à la mémo époque, c'est-à-dire vers le
VI** siècle, dans les pays slaves, nous fournissent des
renseignements plus nombreux. Les écrivains de
l'Occident étaient pour la plupart des moines , des
év(V[ues, des apôtres. Ils étaient obligés par état de
connaître la mythologie, les idées religieuses des
peuples qu'ils étaient appelés à convertir. Malheu-
reusement, obéissant à une unique préoccupation,
ils cherchaient partout le système mythologique des
Grecs et des Romains, le seul qu'ils aient connu.
Ainsi ils s'obstinaient à traduire en latin ot en grec
les noms des divinités slaves : ils retrouvaient partout
Jupiter, Mercunî, Vénus; de cette manière ils ont ef-
facé presque tout ce qu'il y avait d'original dans
la mythologie ^les peuples du Nord.
Les savants modernes , les historiens , les mytho-
graphes ont presque tous suivi le système des pavants
du dernier siècle , des encyclopédistes français. Ils
regardent aussi la mythologie comme un tissu de fia-
bles arbitraires, pour ne pas dire absurdes; ils ne
croient pas à la possibilité de la ranger dans un ordre
quelconque; ils n'(mt jamais pensé à y puiser comme
à une source d'histoire nationale. On cil(» quelquefois
ces fables, on y cherche des renseignements sur l'état
couymvs, yilla(;ks slavks. 69
domentiquo, sur Tétat moral du |>ciipl(;; jamais
l'explication de son état social ot politique.
Cependant tous eos savants s'aecordent sur les
points principaux de la dortrine ndi{;ieuse slave ,
avec ce que je vous en ai dit dans la dernière séanet;.
(>n sait que les Slaves croyaient en un seul Dieu ré-
munérateur et vengeur ; qu'ils soutenaient Texisti^nce
d*un principe hm en lutte (^mtre un principe mau-
vais; enfin qu'ils reconnaissaient rîmmortalité d<*
Tâme. Par ce triple do{;me, ils sn séparaient morale-
ment des Grecs polythéistes , des (^(dles déistes, qui
croyaient aux es[)rits, et des peuplades de TOiiral qui
n^'avaiont aucune'i<lée relif;ieuse.
La religion des Slaves, n'ayant pas subi Tiniluence
d'une révélation, a toujours consc^rvé sa simplicité
primitive; mais aussi n'ayant point eu elle-même
d'éléments (h progrrs, «die (»st restée continucdle-
mcnt frappée de stérilité. Les mytiiologies présu[>-
p^)s<3nt toujours un lien, des rapports entre Dieu et
l'homme : il n'est pas de ndigion qui ne prenmj
sa source dans l'explication de ces mêmes rapports.
La philosophie des Grecs, celle des Indous, les phi-
losophies les plus ancifmnes , ne se sont jamais oc-
cupées que de résoudre le problème posé par une
révélation vraie ou fausse. Aucune philosophie sem-
hlablen'a pu naître parmi les Slaves. L'esprit de ce
peuple n'était point apprdé à travailler a la solution
de problèmes qui n'existaient pas pour lui. La reli-
gion, chez eux, était moins une loi qu'une opinion.
Ils avaient des idées, des aspirations religieuses , ils
n'avaient pas la parole ^ la parole qui proclanie des
70 CllI/rK, COUTUMES,
vérités d'im ordre supérieur, et qui est supposée
toujours inspirée par des pouvoirs surnaturels. Ainsi^
ne pouvant être réunis, groupés autour d'une même
parole , on n'a jamais pu les faire mouvoir dans
un sens quelconque, leur faire entreprendre des
guerres, des expéditions, dans le but de réaliser
quelque projet vaste et mystérieux. C'est une des rai-
sons qui firent des Slaves un peuple ni guerrier ni
conquérant. Toutes les grandes expéditions des Bar-
bares n'ont été inspirées , n'ont pu être réalisées que
par des idées d'un ordre élevé, par des idées reli-
gieuses. Je sais que les chroniqueurs du moyen âge et
les savants modernes expliquent ce fait d'une manière
différente. Ceux du moyen âge ne voient dans les
rois goths et ostrogoths , et même dans Attila et Gen-
Gis-Kan, que des chevaliers errants épris d'aventures
hasardeuses et de périls romanesques.
Les philosophes modernes expliquent les expédi-
tions des chefs ouraliens par des vues tout indivi-
duelles d'ambition et de conquête. Ils attribuent à la
taim et à la misère les immenses mouvements des
Barbares. Mais il suffit de consulter les monuments de
la poésie des Barbares pour voir que ces expéditions
étaient toujours entreprises au nom de quelque pro-
phétie ou révélation , qui indiquait aux peuples des
terres lointaines à soumettre , de nouveaux royaumes
à conquérir. Gen-Gis-Khan , que nous citerons sou-
vent, car il résume pour nous l'histoire de tous les
chefs ouraliens, Gen-Gis-Khan lui-même, avant d'en-
treprendre la dévastation d'une partie du globe, se
retire sur le sommet des montagnes et y reste plu-
COLOMËS, VILLAGES SLAVES. 71
sieurs jours séparé de tout i:oiiim<irce a\ec los hom-
mes; puis ii descend de sa solitude; il proclame
qu'appelé par la divinité à exercer ses vengeances, il
va frapper le monde . il s'annonce comme le grand
justicier de Dieu. I^orsque la population de Bockara ,
population de 200,000 âmes , prosternée à ses pieds,
lui demando pourquoi il veut la détruire, il répond
qu'il n'en sait rien lui-même; mais quelle a proba-
blement péché, qu'elle a mérité le châtiment céleste,
puisque Dieu a lancé Gen-Gis-Khan sur Bockara.
Si nous acceptons cx)mmo véritable l'idée que tous
ces grands mouvements étaient inspirés par un sen-
timent religieux et se produisaient d'après Tordre
immédiat de la divinité, nous comprendrons facile-
ment pourquoi les peuples slaves , qui n'admettaient
pas la possibilité d'un pouvoir surnaturel, n'ont ja-
mais tenté de semblables expéditions.
J'ai dit que la religion slave excluait toute hiérar-
chie : quand on ne croit point à dos rapports , à un
commerce entre Dieu et l'homme, il n'y a pas de sa-
cerdofîe , et par consé<pient pas de hiérarchie reli-
gieuse.
I^s rois, dans l'opinion des Grecs, des Celtes et
des Scandinaves, étaient les fils des dieux, les amis
des dieux ou des esprits supérieurs; l'idée de la
royauté et celle de l'aristocratie reposaient donc sur
la même base. Les Slav<;s n'avaient pas mémo d(» mot
pour exprimer une caste; les noms par lescjuols on
d«'*signait les classes privilégiées soni empruntés aux
peuples étrangers.
On ne connaissait pas non )>lus d «Mlaves chez Ie>
72 GULTK, COUTUMES,
Slaves , parce que l'esclavage suppose chez le maître
la conviction de sa supériorité morale. Vous savez
que chez les Indous les esclaves constituent une caste
à part , et que chez les nations modernes il existe un
esclavage, celui des nègres, le plus difficile de tous
à abolir, car les nègres sont séparés des Européens
par une infériorité vraie ou supposée.
Les Slaves traitaient avec douceur leurs prison-
niers de guerre ; ils leur permettaient de se racheter,
ou leur accordaient après quelque temps tous les
droits de citoyens, ou pour mieux dire d'habitants de
viHage.
Maintenant que nous savons ce qui manquait à la
religion de ces peuples, nous devons avoir une idée
de leur société , société si originale d'ailleurs , et qui
ne ressemble en rien aux clans des Celtes , aux vastes
empires des idolâtres Orientaux, aux castes des In-
dous, aux monarchies des peuples de l'Occident.
C'est en effet une société toute à part, et pour la-
quelle nous ne trouvons même pas de nom. Le germe ,
le principe de cette société, ce n'est pas une ville
comme chez les Grecs et les Romains , ce n'est pas
une cité, un château, un temple, c'est un village. Le
village, tel est le type primitif de la société slave,
espèce de réunion, de commune, de camp agricole.
Les colonies slaves s'établissaient toujours dans les
lieux favorables à l'agriculture; elles se plaçaient aux
bords des rivières, dans les vallées , au milieu des bois,
jamais sur les montagnes; ce n'est qu'au \w siècle
qu'à l'imitation des Allemands , les Slaves commen-
cèrent à habiter les lieux élevés.
COLONIES, VILLAGES SLAVES. 73
Une fois la colonie peuplée et remplie, on songeait
à en fonder une autre; ce n'était pas une expédition
à main armée, s'avançant à la conquête de territoires
ennemis, c'était un déménagement paisible, lent, fé-
cond, vers des contrées dont la culture attendait la
main de Thomme. De nouvelles tribus , se séparant
des anciennes, allaient s'étendant sans cesse à travers
les terres labourables encore incultes, et peuplaient
insensiblement les déserts.
L'organisation intérieure dtî ces colonies mérite
uae sérieuse attention; elle ressemble beaucoup à
celle des anciens habitants de la Grèce et du Latium.
On trouve dans le savant ouvrage de M. Ballanche, sur
lesantiquités romaines, l'explication de bien des mys-
tères de la vieille société slave. Il est probable aussi
qu'une connaissance plus approfondie des coutumes
(lu Nord pourrait servir à expliquer bien des monu-
, ments de l'antiquité romaine. Souvent, où manquent
les documents historiques , quelques observations ti-
rées de la vie traditionnelle , une simple chanson po-
pulaire, peuvent compléter d'imparfaits renseigne-
ments sur l'antiquité.
Il parait que les projets de colonisation étaient
toujours décidés par les conseils des vieillards ; mais
jamais par des motifs d'économie ou des vues pure-
ment administratives.
Quand les vieillards avaient choisi remplacement de
la colonie qu'on voulait fonder, on attelait à la charrue
deux bœufs, l'un blanc, l'autre noir, et l'on traçait,
en labourant le sol, les limites du nouveau village.
Cela s'appelait zagon ou le tracé des limites légales
74 CULTE, COUTIMES,
de la nouvelle commune. Tout ce qui était en dehors
lui restait étranger et s'appelait (.^tirfo. Chaque village
indépendant et libre perlait le nom de swoboda ou
slohoda , qui signifie liberté ; ce nom , tous les vil-
lages Font encore aujourd'hui.
Il y avait dans chaque colonie, comme dans les an-
ciens établissements grecs et latins, certains en-
droits ré^rvés que devait respecter le défrichement
ou la culture. Tel était le bois sacré où se faisaient
les cérémonies religieuses, où se jugeaient les causes,
où se traitaient les affaires publiques. Ce bois sacré
était appelé Rok; de là les mots Rocki, Roczki, et
autres dérivés qui sont restés dans la législation de
plusieurs peuples slaves. Quand survenait une inva-
sion, on coupait dans le bois sacré des branches d'un
arbre nommé>^ic6'i, et on les envoyait aux autres peu-
plades en signe d'appel aux armes pour la défense
commune. Cette coutume s'est longtemps conservée
dans les mœurs polonaises. Près du bois sacré se trou-
vait un autre lieu dont le nom, Horodyszcze, pourrait
se traduire par le Capitale de La colonie : entouré d'un
rempart, ce lieu était l'asile où l'on se réfugiait en
cas d'invasion imprévue, où l'on se réunissait et s'ar-
mait pour repousser l'ennemi. Un troisième endroit
répondait au mont Palatin des Romains : c'est là que
se faisaient les sacrifices , que les criminels étaient
exécutés, et que l'on brûlait les cadavres des morts;
ce dernier lieu s'appelait zyliszcze.
Une telle colonie, entièrement séparée des autres,
constituait un état, une société tout à fait à part; elle
était gouvernée ou plutôt dirigée par les vieillards ; car
coLONiKs, yilla4;ks slaves. 75
on n'y rencontre nulle trace d'un pouvoir régulier. Les
vieillards étaient censés p4>sséder les traditions du
passé, les secrets de l'agriculture, les mystères du
culte, en un mot les connaissances nécessaires dans
toutes les circonstances politiques et religieuses.
Le village, dirige par son conseil de vieillards, ad-
ministrait les biens en commun. L'hérédité, dans le
sens que nous attachons à ce mot , n'existait pas chez
les Slaves. Ils ne regardai(*nt pas <omme propriété de
rbomme, comme faisant partie de son individualité,
le sol sur lequel s^îxorçait son industrie. Ce fait ex-
traordinaire a élé démontré par un de nos légistes ,
M. Hubé. Les instruments aratoin.»s et le bétail reve-
naient, à la mort du propriétain», à ses héritiers des-
cendants ou ascendants; mais le sol appartenait tou-
jours à la commune. Chaque famille avait pour son
usage particulier im morcîcau de terre attenant à la
. maison et servant de jardin potager; tout le rester du
terrain labourable était cultivé par la communauté.
L'établissement des greniers eîi commun, des corvées
en commun, etc., et tant d'autres coutumes qui se sont
conservées dans les campagnes , en Russie et (m Polo-
gne, confirment ce que nous disons ici de cette an-
cienne organisation; seulement, tout ce qui dans les
villages polonais et russes appartient aujourd'hui au
gouvernement ou au seigneur, n'appartenait jadis qu'à
la commune.
L'organisation primitive des Slaves nous étant suf-
fisamment expliquée , jetons maintenant les yeux sur
le passé historique de ces peuphîS. D'abord, on les voit
s'avancer paisiblement du fond de l'Asie vers l'Europe,
76 l/lllSTOIRK SLAVE-
seinaui devant oux do polîtes colonies dans toutes les
directions. Souvent foulés aux pieds des hordes noma*
des et guerrières, ils se relevaient poursuivant toujours
leur marche , mais ne pouvant arriver à se constituer
en empire, en unité politique. Les colonies tentaient
séjKirément de repousser l'ennemi; mais aussi, sépa-
rément vaincues, elles n'ont jamais pu défendre leur
indépendance. C'est une erreur de prétendre qu'avant
rétablissement du christianisme, les contrées du nord
n'étaient qu'un vaste désert ; nous avons la preuve du
contnûre ; on y a trouvé les traces de la plus antique
culture. Les tribus nomades de TOural, du Caucase et
de la Scandinavie, ne vivaient qu'aux dépens de ces
j>aisibles cultivateurs. S;ms cesse écrasés, les Slaves
sont longtemps restés inconnus aux nations ciNilisées ;
car leurs terres changeaient de nom en changeant de
maîtres. Si leur religion ne }X)ssédait pas de dogme
susceptible de produire une grande unité politique ,
elle avait du moins tous les principes nécessaires à la
création d'un ordre privé durable, d'une société ga-
rantissant la petite propriété communale et le dévelop-
pement de la vie domestique.
Ces peuples se livraient, dès les temps les plus re-
culés, à la culture du blé. Le nom même du blé gitOy
qui chez les Grecs s'appelait (tito;, est iV origine slave.
La tradition grecque prétend que la culture du blé est
venue du Nord. Les Slaves connaissaient la manière
de faire la toile, le drap, les instruments d'agricul-
ture, enfin tout ce qui concerne la vie agricole. Le
philosophe Herder dit , en parlant de (*ette race ,
qu'elle était la bénédiction de la terre qui fleurissait
l/niSTOIRE SLAVE. 77
de joie partout oii oHo s'établissait. Il roprocho aux
habitants de TEurope, el surtout aux Allemands, ses
compatriotes, les éternelles injustices foites à cette
race bienfedsanle. Mais l'organisation slave, si belle
et si originale qu'elle soit, était condamnée à périr,
parce qu'elle manquait d'éléments de vitalité et de
progrès. Elle ne pouvait lutter contre l'organisme actif
des peuples qui l'entouraient. Il est évident que les
Slaves n'auraient pu échapper à une destruction com-
plète, même au fond de leurs forêts marécageuses,
s'ils n avaient accepté dans leur sein quelques peu-
plades guerrières qui sont devenues plus tard le noyau
d'états puissants, et si la religion chrétienne ne les
avait arrachés à leur immobilité , conséquence fatale
do leurs dogmes sans vie.
L'histoire de ces contrées immenses placées entre
la mer Noire et la mer Baltique ne commence donc
réellement qu'avec le christianisme. Avant, les Slaves
n'avaient pas d'histoire proprement dite; car l'his-
toire est le passé d'un peuple constitué en empire,
on royaume, et, ils n'existaient, eux, qu'à l'état de
colonies éparses. On aurait tort cependant de les con-
sidérer comme des Barbares , ainsi que le font sou-
vent les étrangers et surtout les Allemands, qui
veulent absolument les comparer aux sauvages de
l'Amérique pour excuser ou justifier sans doute les
violences qu'ils ont commises envers ce peuple. Les
écrivains du moyen âge et ceux do l'antiquité leur
rendent un tout autre témoignage; ils parlent avec
éloge de la douceur de leurs uururs et de leur carac-
tère. I^s Grecs disent que les mots asluce et irahison
78 LES SLAVES JUGÉS PAR LES ANCIENS, ETC,
n'existaient pas dans leur langue , et que leur hospi-
talité envers les étrangers était portée à un tel point,
qu'ils laissaient la porte de leurs maisons ouverte, afin
que le voyageur pût y trouver en passant abri et nour-
riture. Ils ne leur refusent pas aussi le courage dans
les combats ; mais ils ajoutent qu'ils ne savaient point
obéir , et se laissaient facilement tromper. Or , nous
savons que toute la politique grecque consistait à les
diviser et à les armer les uns contre les autres.
Les moines de l'Occident , qui cherchaient à con-
vertir les Slaves au christianisme , quoique les accu-
sant de beaucoup de vices, rendent cependant justice
à leurs qualités et à leur bonne foi ; ils affirment que
de tous les peuples à eux connus , les Slaves sont les
plus prompts et les plus faciles à se pénétrer de la
parole évangélique.
Maintenant que nous avons une idée des croyances
religieuses et de l'état social des Slaves , il nous est
facile de nous apercevoir que le peuple appelé par
Hérodote les Scythes agricoles , que le peuple labou-
reur, dont le travail nourrissait les Scythes nomades,
n'est autre que le peuple slave. De même aussi , dans
ces vertueux habitants du Nord , que les Grecs , en leur
langage poétique , désignent sous le nom (ï immortels j
nous devons reconnaître les Slaves , les hommes qui
croyaient à l'immortalité de l'âme.
Quant au nom que portait la race slave dans les an-
ciens historiens, il nous reste une difficulté impos-
sible à trancher ; car les différentes branches de C43tte
famille tiraient leur nom , tantôt de leur origine, tan-
tôt du territoire qu'elles habitaient, tantôt des nations
LE NOM DES SLAVES. 79
qui les avaient soumises. A une époque très reeulée ,
les Slaves étaient connus en Asie et en Europe sous h»
nom de Henètes ou Venùtes; plus tard on les appela
Scythes, Sarmates, Thraces, confondant ainsi leur
nom avec ceux des tribus qui les dominaient. L(»s Ro-
mains les désignaient sous Tappellation générique de
Selvi, Silvi, Slaviy Servie Delà, sans doute, le mot
esclave à Rome , mot qui jKîut d'autant plus avoir son
origine dans Slave, que les ptniples g(îrmains et ro-
mains du moyen àg(î s'en servaient pour indiquer les
populations slaves qu'ils avaient vaincues et réduiUîs
m esclavage.
Les colonies slaves se sont étendues dans toute l' Eu-
rope. Nous retrouv(ms leurs traces en France et en
Angleterre; mais, détruites ou repoussées partout,
elles n'ont pu se maintenir que dans le Nord , dans
les contrées éloignées d(îs peuples ayant sur elles
l'avantage d'une organisation plus forte et d'une plus
haute civilisation.
[
SEPTIEME LEÇON.
Ancknneii' (1<* r<^t<ililiAft<;m<!ot du la race slave en Europe. — Kiatfodal
dffH Slavf^t avant «*t quelque» sïMfS ap^^H Jt^us (Sirisi. ^ Avantage»
que la plillolo(;le |HMit tirer de r<'lu(le (|<* la langue slave. — Les
(:<#nleH slaves.
Mardi, 19 janvier 48^8.
Messieurs,
Mon opinion , sur la (lato (1(* Totahlissomont i]é^^
Slavos on Knro|M»,('st on (lésa<'coi*(] complot av(»o ooll^
dos Slavos oroidrîntaiix.
J'ai rooiil/5 l)i<*ii loin dans ranlicpiitô Vopoquo drs
ini(;rations do ces p(*iiplos; los histori(*ns qiio jooom^
bals, au rontrain*, losr4*{^'ardent ooinuu* los dornièri^
lioi'ilos barbares <*ntré(*s <*îi Kurope , <'l les Allemands,
(>\ploitiinl <-<*tti* (opinion au proKt de IcMir politiquo,
oluTelient à soulever ranti|)alliie {;(Tmaniqu<» <*ontro
eetto protendiKî (iiicue de la barbarie , eonlro ces in-
irus hostiles i\ la race européenne. Les écrivains slaves
ANTIQUITÉ DE lA RACE SLAVE. 81
qui ont suivi lo syslùmo dos Grocs et dos Allemands
parlaient cette opinion. Lelewel est le premier qui ait
cherché à prouver rancionnelé de la race slave, an-
cienneté que les travaux des savants russes et des sa-
vants bohèmes ont rendue incontestable. On peut à c(»
sujet consulter l'ouvrage de Szafariek.
Pour ce qui est de la mythologie , il nous sérail im-
possible d'invoquer aucune autorité écrite; car, si
nous voulions nous appuyer sur certains ouvrages rem-
plis de noms de dieux , de déesses et de rois slaves au
temps du paganisme, notre système serait aussitôt ren-
versé; puisque, selon nous , les idées slaves excluaient
toute mythologie, toute hiérarchie, toute royauté.
La contradiction n'est cependant ici qu'appan^nte;
[iour l'expliquer, il suffit d'approfondir la question et
<le distinguer l'élément national, de ce qui lui est
étranger. L'idée religieuse, ch(»z les Slaves, est tou-
jours restée pure; mais des noms, des institu-
tions étrangères , tantôt importées de l'Asie, tantôt
empruntées aux autres peuples, troublèrent l'ho-
mogénéité de leur société. L'influence extérieure
<'ate de loin; nous rencontrons dans notn» langue
<^t nos" traditions des traces de Vinfluencii indoue.
Ainsi la divinité à triph» tête, Tryglair , corres-
pond a la Jrimurlie des Indous. Les noms de Zxjwa
^^ de Marzaiina (principes de la vie et de la mort) se
retrouvent dans le sanskrit. Comment ces mots ont-
ils franchi l'immi^nse distance qui sépare nos contrées
delà Haute-Asie? Les Slaves auraient-ils quitté l'Asie
â l'époque où le braminismcî y régnait <léjà , ou ces
mots se seraient-ils seulement glissés par hasard <lans
I. G
82 ÉTAT SOCIAL DES SLAVES.
leur langue? Cette question est résolue du monient
que Ton remarque la ressemblance du lithuanieH avec
le sanskrit.
Il est des mots dans le genre de ceux que nous ve-
nons de citer qu'il est important de comprendre, ainsi
que d'apprécier l'influence des idées qu'ils représen-
tent sur la vie politique et artistiquejdes peuples slaves,
La question circonscrite en ces termes est facile à ré-
soudre. Or ces mots n'exerçant aucune action réelle,
ont , pour ainsi dire, flotté à la surface de la vie slave.
Nulle idée nationale ne s'y rattache; ce ne sont pas des
symboles, encore moins des dogmes, mais seulement
des métaphores poétiques sans aucune liaison directe
ou intime avec le dogme social. Il en est de même de
certains noms empruntés aux divinités germaniques ,
qu'on retrouve dans les anciennes histoires et les
traditions. Le culte mythologique n'a jamais existé
parmi les Slaves que sur leurs terres limitrophes. S'ils
avaient des temples à Kiew et à Nowogorod , villes
voisines des tribus nomades et finnoises ; à Retra et à
Arkone, villes situées au milieu du territoire des Ger-
mains et des Scandinaves , il est évident que ce culte
n'était là, comme ailleurs, que le fruit de l'influence
extérieure , qu'une reproduction des idées des na-
tions voisines au sein desquelles la mythologie avait
acquis un très grand développement.
Au siècle dernier, on a découvert une riche collec-
tion d'antiquités slaves dans le duché de Mecklem-
bourg ; mais les explications qu'on en a données n'é-
claircissent en rien la mythologie nationale. Il paraît
certain que (M^s antiquités ont été importées du pays
ÉTAT SOCIAL DES SI.AVKS. 83
des Scandinaves ou des Finnois. C(î ne sonl an surplus
que des divinités dont la représentation artistiqui» ap-
partient en propre à des peuples étrangiTS; les Slaves
n'ont fcdt qu'y ajouter des inscriptions dans leur
langue. Du reste , ils ne savaient pas fondre les mé-
taux ; ils ne possédai(*nl pas Tart îio les ciseler.
D'ailleurs ces divinités sont faites d'après des mo-
dèles fournis par la mytholo{;ie (jermaniqu eou Scan-
dinave.
La question de royauté ne présente pas moins de
difficultés. On a la liste? des rois slaves au ni*' siècle
après Jésus-Christ. Plus lard c(»tt(» lisU' au{{uiente ;
mais la royauté ne se montre jamais (pie sur Fc^vtréme
frontière de nos pays. C'est le besoin d(» se dé-
fendre en commun qui réunit les villages sous un
chef auquel il confère temporairemc^nt le pouvoir de
commander. On ne voit nulle pari un exemple de dy-
nastie. Nous lisons dans les écrivains du Bas-Empiro
la preuve que les Slaves n'accordaient ([ue pour un
temps le commandement suprême; ces écrivains pré-
tendaient qu(» ces peuples étaient incapables d'obéis-
sance.
La mythologie (*t la royauté circidai(»nt donc* autour
du territoire slave saus pouvoir y pénétrcM* ni s'y fixer
définitivement.
Tel fut l'état de ce peuple jusqu'à l'établissement
des Barbares qui, sous l'empire des idées chrétiennes,
ont plus tard formé des royaumes.
Bien avant Hérodote , et jusqu'au vr siècde après
Jésus-Christ, les pays slaves ont c^onservé leur pri-
mitive» orjjanisation. Qu'on se figure» une iuliuité de
8i }t\T\T SOCI.Vr. I)KS SLAVKS,
polîtes colonios, sans aucun lien onlro elles, ex-
clusivement occupées d'agricullure; une fourmilière
de camps agricoles , ou , pour nous servir d'une ex-
pression moderne , une infinité de phalanstères , et
vous aurez une» idée di^ cette orjjanisation. On peut
dire que le révc de Fourier s'y est réalisé sous
un certain rapport. L'égalité complète et un tra-
vail commun, varié et attrayant y formaient l'ensemble
de l'existence sociale. Ce peuple pouvait jouir d'une
égalité parfaite, parccî que tous les individus avaient
les mêmes goûts et les mêmes moyens de les satis-
faire ; ils ne connaissaient qu'un seul genre de vie, la
vie agricole. '
L'agriculture n'est ni une science ni un art; tout^
le monde possèdes le talent et les forces nécessaires à
la culture des champs. Il était donc possible de diriger
les enfants de cette grande famille vers un mémo but,
en variant à l'infini leurs travaux. La division du tra-
vail par séries et par groupes existe encore actuelle-
ment dans plusieurs villages. Le paysan parcourait
toute l'échelle de la vie agricole : il commençait par
être pâtre, puis il devenait successivement berger,
faucheur, laboureur; puis enfin il arrivait, dans sa
vieillesse , à être semeur.
La fonction de semeur est encore regardée au-
jourd'hui comme une fonction auguste et presque re-
ligieuse. On no confie le soin des semailles qu'aux
vieillards. Les Slaves, on le voit, pouvaient changer
d'oc( upation , et chaque individu connaissait ainsi
tous les détails de la vie des champs. Pour une telle
société, Tc^xistenci' en connnun est \u\o nécessité;
s
ÉTAT SOCIAL DKS SLAVKS. 85
lorsque h^sjjouvernenieiUs prussien et autrichien et les
seigneurs polonais voulurent, dans rintérôt même de
Tagriculture , établir le systèmes des fermes sur leur
propriétés, ils contrarièrent les paysans , la réforme
avorta complétiîmenl. Mais il faut, pour que la vie com-
mune puisse subsister, qu'on n'y sente aucun de ces
besoins qui absorbent l'homme. Une religion forte
n'existant point emore , il n'y avait ni arts ni sciences;
une seule de ces tendances un(^ fois dév(»loppée devait
détruire l'existence agreste des Slavc^s tM finir le bon-
heur dont jouissait leur antique» population. Klle
était réellement heunMise. Les écrivains grecs (*t ceux
du moyen Age la r(*])résent(MU comme une race con-
tente et gaie ; plus tard , lorsque les Allemands eurent
subjugué une partie de ces peuples , dont la vie était
composée de travail, de chant et de danse, ils s'éton-
nèrent de leurs mœurs j()yeus(»s , <îtles appelaient les
Slaves dansctn^s, Slavus sallans.
Le bonheur des Slaves, comme celui de la popula-
tion primitive de Saint-Domingue , a disparu du mo-
ment où la civilisation a mis le pied sur leur territoire ;
leur état social était incompatible avec tout progrès ,
il leur assurait seuh^nent la félicité physique.
Cette longue période d'existence puremcMit domes-
tique, qui commence 780 ans avant Jésus-Christ, et
se termine en l'an 600 de Tère chrétienne, n'a laissé
aucun souvenir historique proprement dit. L'activité
des Slaves ne s'est pas employée à élever des monu-
ments d'architecture; ils n'ont laissé ni villes, ni
constructions d'art , pas môme des médailles , des
monnaies ou des inscriptions. De leurs travaux il ne
86 ÉTAT SOCIAL DKS SLAVKS.
reste que leur lau^jue, dont la formation et rélaboration
ont demandé toutes leurs forn^s, toutes leurs facul-
tés. C'est un trait caraetéristique que cette absence de
tout autre monument, que cette concentration vers un
seul but. Si dernièrement les travaux des frères Grimm
sur l'allemand ont produit des découvertes précieuses
pour le germanisme, si M. Micheleta aussi parfois trouvé
dans Tétude du français l'explication de l'histoire lé-
gislative de la France , il est à croire que l'étude du
slave offrirait des richesses bien plus grandes encore ;
car tout le travail intellectuel des Slaves n'a enfanté
qu'un seul monument, leur langue, tandis que pour
les autres pays la langue n'est qu'une partie du fruit
de leurs travaux. Aussi ancienne que celle des Indous
et des Germains, cette languie slave est encore vivante
dans la bouche de 80 millicms d'hommes, phénomène
unique, extraordinaire. Lorsqu'il s'agit d'examiner mio
étymologie , on n'est pas obligé de recourir à la lettre
morte, on peut interroger la lettre vivante, on en
peut consulter, pour ainsi dire, la vivace physiono-
mie. Langue essentiellement homogène, elle repousse
tout élément qui ne lui est pas propre ; il s'y est bicB
jjlissé quelques mots d'origine étrangère , ce qui était
inévitable ; mais ils ont été bientôt absorbés ou mo-
difiés complètement.
En remontant jusqu'à la source des mots slaves, et I
en les suivant jusqu'en leurs dérivés les plus éloignés,
on retrouve partout un lien visible, une Unité gram-
uiaticale et logique. Chacun de ces mots peut, k travers
les modifications cpi'il a subies , nous conduire dos
temps les plus reculés jusqu'à nos jours. On croirait
IMllLOUMilK SL^VK. 87
que toute la lan({ue 8la\e i^sl vn queliiuc sorte «ouléc
d'un seul métal, pur d'alliage, qu'elle est sortie et s'est
développée d'une seuli^ parole. En l'étudiant altenti-
vement, un est obligé d'examiner les plus imporUmtes
questions de philologie, résolues aujourd'hui de deux
manières différentes par deux écoles philosophiques
opposées. Les iradii'wnalhtes acceptent la parole liu-
maine comme un don de la révélation ; les individua-
listes croient que c'est Thommc* qui a créé la paroh»
en s'en servant d'abord pour nommc^r hs objets maté-
riels et les besoins physiques, (4 (in l'appliquant peu
à peu ensuite à représenter h^s idées abstraites. L'é-
tude approfondie d(^ la langui» slavt^ concilii» ces deux
opinions contraires; car les d(»ux principes, i^n^effel,
le principe divin el h» principe humain, se lrouv(»nl
également dans notri» langui» : on dirait qu'elle se
compose de deux langues (|ui se dévi^loppent ensemble,
l'une descendant dis choses inconnues el siqiérieuns
aux choses inférieuns oi visibles, l'autre s'éle^ant du
monde matérii»! vers la s])hèr(» des réalités morales.
Nous voyons la même division dans le livn» de la Gi»-
nèse, où il est dit qu^une partie ihs êtres créés reçut
ses noms de Dieu, et l'autre de Thonnue.
Comme on a voulu découvrir l'origine de la j)arole.
Je môme a-t-on voulu en expliquer la loi de mouvement
et de développement. De toutes les langues, le sla>e,
par son immensité, répond le mieux à l'immensité de
' b nature. Les Allemands ont créé la philosophie na-
lurelle; les Slaves semblent destinés à développer la
philosophie philologique. Notre profond penseur Ka-
minski a basé son système de philosophie nalurcllc
[
88 (XhNTKS SLAVES.
et historique sur la construction de la langue ma-
ternelle. Si la connaissance de la nature fournit
des explications sur bien des phénomènes moraux ,
la science de la parole , <;e lien intermédiaire entre
le monde muet et le monde des esprits , finira sans,
doute aussi par résoudre beaucoup de problèmes phi-
losophiques.
Le peuple slave, avant sa division en empires et en
royaumes, présentait une vaste unité. Il n'y avait alors
dans son sein ni dialectes, ni traditions nationales par-
ticulières. C'est ici le moment d'examiner la tradition
commune et générale de toute la race. Cette tradition
s'est conservée dans les contes et les chants populaires.
Les contes slaves ont certains caractères qui les distin-
guent des contes orientaux et des contes occidentaux.
Sans cesse cultivé en Orient, cegenrede littérature s'y
est élevé jusqu'aux proportions de l'art; en Occident,
sans cesse comprimé par l'art , il a fini par disparaître
entièr(»m(nit. Dans les pays slaves , les contes existent
<Micore à l'état de poésie primitive et nationale : ce ne
sont ni une production littéraire , ni un amusement .
réservé à l'enfance. Là, les traditions antiques se ra-
content avec le même sérieux que chez les Grecs se
chantaient les rapsodies épiques. Le caractère général
du conte est le fantastique ; tout s'y passe en des temps
et en des lieux nullement définis ; la scène est occupée
par des êtres inconnus et surnaturels, les animaux se
métamorphosent en arbres ; les arbres parlent : ce
sont des oisc^aux monslrueux, des dragons et des ser-
pents gigantesques; l'homme ne s'y montre que rare-
ment. Les figures de ces acteurs étranges sont vagues,
i
CO.MKS SKWKS. 89
indctinies et inachevées, tout U' tableau est t'iive-
loppé de quelque chose de mystérieux, comme s'il
vacillait encore dans h* chaos de la création. C/t^st \k
ce qui distingue avant tout les contes anciens des contes
modernes.
Ne feut-il voir dans ces récits que le fruit d'une ima-
gination déréglée, ou peut-on espércT qu'en les étudiant
avec attention, on arrivera àquelque réalité? La science
moderne, interrogeant les entrailles d(* la terre, a re-
trouvé les débris d'une nature qui, d(*puis des siècles,
a cessé d'exister à la surface du globe; ces débris
nous ont mis sur les traces de créa tures qui ressemblent
d'une étrange fti^on aux êtres mystérieux dont parlent
nos fables traditionnelles. D(î temps iunnémorial, et
chez tous les peuples, il est fait mention do dragons
monstrueux ; et il n'y a pas longtemps qu'on a décou-
vert aux environs de Paris l'empreintes d'un reptile
ailé d'une colossale grandeur.
On serait tenté de croire qu(s ces contes sont basés
sur des souvenirs antédilm iens conservés par les pa-
triarches de hi race humaine , et répandus dans le
monde à l'époque de la dispersion des peuples asiati-
ques. Une masse de preuves appuient, d'ailleurs, la
communauté d'origine de ces traditions poétiques. Les
fables d'Apulée, qui écrivait en Afrique» au m* siècle
après Jésus-Christ, se retrouvent presque mot pour
mot dans nos contes populaires ; il est telle histoire» de
Rabelais qui révèle évidemment la même source :
tout ce que ces écrivains y ont puisé de fimtastique
pour leurs récits, tout ce qu'on lit de merveilleux dans
les interminables romans du moyen âge , les enfants
90 CONTKS vKLWES.
slav(»s r(»uU^ii(l(»rit jouru(îll(»inenl racojiler à liiurs iiuur-
ricos. 11 nous sulïini d'cîn citcT m un ox(un|)lo. Nous
nmcon Irons dans Plinc^ \o passagci suivant : « hd torre
produit des poisons (^t refuse un asili^ au sorp<îjit cou-
pal)l(\ » ïi'wn i\\\o lu s{\\o. (io œ naturaliste* rhotour ne
soit ]>as, <în {{énéral, d'une int(»lli{jon(-o facile, c(it en-
droit surtout u\() ])araît obscur et inexplicable, et je w.
vois (pie la tradition slave (pii puisse lui servir de
conunc^ntairc». L(^ peuple croit ([wo le serjx'nt qui a
niordu l'honnui* ni» piuit plus renlnM* dans son ({îte,
qu'il (»st condamné à (4T(îr jusqu'à œ (pi'il soit écrasé.
On ])ourrait trouv(îr dans nos récits populain»s bicui des
commentaires pan^ils, biim des observations <'uri(His(»s ;
mais CM qui (^st beaucoup plus important, c\îst (pi'im
y rencontn^ à cluupie i)as des V(^sti({es bistoriques d(*,
rori{jin(^ (^t d(»s mi{;rati()ns di^ la race, slave, et quel([U(s
fois mémi» des allusions mytirupies aux destinées fu-
lun^s de ctîtte nation. Les Slaves parbuit des animaux
d(î l'Asie qu'ils n'cmt jamais vus, etsebîs représonlcnt
sous leurs formes vraii^s, sous leur vraie nature; leur
lan{;u(î possède bîs mots d'élépliajit, de lion, de dro-
madaire, etc. D'où ces mots leur seraient-ils venus, si
leurs souvenirs mi remontident à dcîs temps antérieurs
à leur migration v(5rs l'Europe? La tradition parle
enconî de pays éloignés, au-delà des m<îrs, sons un ciel
brûlant où coulinU des Meuves d(^ vie et d'immortalité;
elle nous montre*. d(îs liéros slav(^s (uitrepnuiant des
expéditions loinlainc^s pour trouver cette eau m(îrveil-
lens(î; ils combattent des {;riffons, ils resncontrent sou-
vent le phénix, l'oiseau préposé à la {jardediîs chûleaux
enchantés.
COM'KS SLAVFLS. 91
Il <»sl ô>i(l('iil <|ur rcs ronl^s oui leur sourcr
dans l'()ri(MU , (|irils prôriMlciil les Millr (»l une
iVuils; l(Mir anli(|iiilô rsl plus nHulér (|U(i relie de»
toules l(*s Iraclilions ronsorvérs par la lilléraluro
écrite.
HUITIEME LÈCON.
Jmporlancc des coules slaves. — Division de la langue slave en deux
branches principales et en plusieurs dialectes. — Le russe, le polo-
nais et le bohème. — Premiers royaumes slaves. — Samo. — Les
Awares. — Les l'Yanci. — Les Lechs et Czechs. — Les royaumes
polonais et bohème. — Les Normands fondent le royaume de Russie.
— Les Azes ou Scandinaves.
Vendredi , 22 janvier J841.
Messieurs,
Alors même que les contes slaves n'auraient d'autre
importance qu'au point de vue littéraire, ils seraient
déjà fort intéressants; mais, ce qui en fait surtout le
mérite, c'est leur haute antiquité. Sous ce rapport,
nous pouvons citer beaucoup de particularités très
curieuses. Les traditions indoues sont pleines de récits
sur les sages et les ermites pénitents qui vivent au mi-
lieu des déserts. Le drame de Sacontala parle d'un de
ces sages ou brahmanes, passant sa vie dans une telle
immobilité de méditation, tjue les fourmis l'entourent
LES CONTES SLAVES. 93
de leurs fourmilioros, qiio h» sorpoot glisso paisiblc*-
ment le long de ses bras, ol que l(»s oiseaux font leurs
nids sur ses épaules. 11 existe dans les contins slaves
un tableau pareil, beaucoup mieux dcvelopi>é, avec
retle différence toutefois que le solitaire n est plus
un brahmane 9 mais un brigand qui, soudainement
pris de remords, a planté sa massue en terre et s*est
agenouillé auprès : la massue qu'il arrose de ses larmes
devient un arbre à mille branches ; et avant que le
pénitent ait obtenu du Ciel la rémission de ses foutes,
les araignées ont scellé ses lèvres de leurs toiles trans-
parentes, les abeilles ont déposé leur miel dans ses
oreilles. Cette immobilité est un symbole frappant de
la patience et de la ferveur du coupable, l ne autre
tradition, aussi répandue que celle-ci, raconte la fuite
Anne femme enceinte poursuivie par un monstre hor-
rible qui veut Fempècher de mettre au monde un fruit
mystérieux. Cette tradition se retrouve dans plusieurs
mythologies. I^es Grecs en ont fait Thi^loire de leur La-
tone persécutée par une divinité et cherchant un refuge
dans nie de Délos. 0>ide Ta conservée dans ses poé-
sies, et l'Apocalypse en a expliqué le sens symbolique
etprofond. Ce mythe existe aussi dans les fables slaves ;
mais on y a ajouté des détails propres au pays. La
femme poursuivie est une jeune fdle de village; du
moins elle en porte les vêtements. Se voyant au mo-
ment d*étre atteinte, elle jette; d(Trière elle, d'abord
un ruban , puis un mouchoir , puis h^s tresses de sa
chevelure ; le ruban se change eu fleuve, le mouchoir
en lac , les cheveux en forêts; elle parvient ainsi à
échapper au monstre acharné.
94 LES CONTES SLAVES.
L'auteur (le l'Ane d'or, déjà mentionné par nous,
est le seul écrivain qui nous ait conservé la rcla^on
mythique des amours de Psyché et de Cupidon ; ce-
pendant, on voit sur les monuments d'architecture,
antérieurs à Apidée, les figures et les scènes princi-
pales de ce roman. Les anciens artistes n'en ont pas
reproduit le siijet'd'après le livre d'Apulée, mais d'a-
près une tradition généralement connue. On en peut
retrouver les traces dans la collection des contes slaves
qui ont été publiés en Russie. Une coïncidence si éton-
nante a vivement préoccupé les esprits. Walter Scott
compare la tradition populaire à ces brins de paillé
que lovent disperse à la surface de la terre. La com-
paraison, toute juste qu'elle est, n'a rien expliqué. On
a cru que les contes les phis intéressants ont été tra-
duits d'une langue dans une autre , qu'ils sont ainsi
devenus la commune propriété des peuples ; mais ou
oublie trop que dans les siècles passés les peuples ne
se préoccupaient ni de livres ni de traductions , et
qu'aujourd'hui encore les Slaves sont étrangers à ces
liens qui unissent les nations civilisées. Il faut donc
reconnaître que les traditions datent d'une époque très
éloignée, d'une époque où l'art d'écrire n'était pas
môme connu. Elles composent, pour ainsi dire, une
littérature fossile dont les débris , comme les osse-
ments des animaux antédiluviens, appartiennent à*
tous les pays et à tous les climats. On ne peut assi-
gner une patrie aux mastodontes ; de môme on ne peut
dire où est le pays des mythes antiques. Il est surpre-
nant toutefois que les contrées où se trouvent le plus
de ces ossements fossiles soient aussi celles où se ren-
LES CO^îTES SLAVES. 95
contrent le plus de 4*ontes popiihuros ; ces contro(»s
SMitla terre slave.
Je vous ai tracé les caractères jjénéraux de cette litté-
rature fossile; le fond en est infini, la forme bizarre et
monstrueuse. Jusqu'ici les investi^jalions d(» l'art et de
la science Tout respc^ctée; mais le; temps est venu où
la critique va enfin s'(»n c^nparer pour l'analyser, où,
de littérature traditionnelle qu'elle est encore , elle va
devenir littératun» écrite. Je la compare à cette (\iu
souterraine dont Texistence soupçonnée do tous est si
longtemps demeuré!» imucessible: c'est seulr^ment de
rM)s jours que la mécaniqui», pénétrant jusqu'à sa
source invisible, <*st parv<Miu<» à la fiiire jaillir à la sur-
fecedc la terre.
Le C(mte populaire , dans ses modifications succes-
sives, a produit plusitMirs genres d(» lilléralurc. Il est
la source de l'apologue et diuK» sorte; d'épopécMpion
pourrait appeler épopée* animal(\ Cept^udinit, la liante
poésie, Fébhalion morale de rajudogni» anliquea peu
à peu disparu avec le t<'m|»s. L'épopé<', dont les héros
Hies.acteurs sont des animaux, a été traitée» par les
écrivains du moyen ûge rt par ceux de rAllemn{}ne ac-
tuelle; mais ils (»n ont complétenunit changé le carac-
tère primitif. Les poètes dr l'Occident lui ont prêté
leur esprit sceptique vl niilleur ; on a reproché à
Goethe d'avoir, dans son épopée» du Renard , plutôt
pris pour modèh»s les romans du moyen âge qui» les
traditions |x)pulair<»s. 11 y a done <etle différence entre
le monde fossile organique et le monde fossile litté-
raire, que l(» pr(»mier a <-essr» d'exister tandis qu(»
l'autre a eonsiMvé la >ie et le mnu\enienl.
96 DIVISION DE LA LANCL'E SLAVE.
Qiioiquo \o ronto populaire no produise rien par
lui-nK^mo, il Iravorso les siècles ot se transmet d'âge
en âge en se modifiant. C'est la cause des difficultés
qu'on éprouve à U) classer systématiquement, à lui
appliquer* Tanalyse critique, à recoiniaître ce qui reste
en lui du principe traditionnel, de ce qui lui vient
d'ime influence étrangère et postérieure. Une telle
étude cepimdant (*st de la plus haute importance pour
les Slaves ; l'unique monument de leur ancienne lit-
térature est leur tradition; cette tradition précède
l'époque où leur grande famille s'est divisée en na-
tions et leur lanjjue en dialectes.
La langues slavi» se partagea en dialectes dans sa-
première période historique ; et cette division exis-
tait déjà en germe dans la nature même de la langue.
Souche imique d'abord, (>lle a prochiit deux tiges qui ,
se développant séparément, ont à leur tour donné
diverses branches. La dualité est le principal carac-
tère de cette langue. Les Allemands s'en sont aperçus
de bonne luMire et en ont cherché l'explicaticm dans
le mythe du dieu Blanc et du dieu Noir, dont le dua-
lisme s(» reflète partout dans l'idiome et (htns l'histoire
des Slaves. Mais comment, d'après cette séparation,
classer les peuples et les dialectes? A qui donner le
principe blanc? a cpii donner le principe noir? Le
problème (*st d'autant plus difficile à résoudre qu'il
touche à toutes les questions religieuses (*t politiques
de la race. Des dcMix groupes de dialectes, Tun a été
app(dé russcy et Tautre/jo/o/uz/^ par quelques savants.
Mais les Polonais ne vendent pas accepter cette déno-
mination; car, suivant eux, lo moi russe est trop mo-
DIVISION DE LA LANi.l E SLAVE. 97
ileme pour tlésignor des dialocUs aussi anciens.
Quoique les Bohèmes, renonranl parespril de conci-
liation à tous droits do primauté, aient bien voulu
ranger leur langue à la suite du dialecU» i>olonais, le
dissentiment n'en a pas moins p(»rsisté. On a cherché
alors à classer les idiomes slaves d'après leur position
géographique ; mais on s'est bientôt aperçu que les deux
caractères généraux (jui les séparent se retrouvent
aussi bien au Nord qu'au Midi, àTEsl qu'a l'Ouest.
Les Bohèmes ont encore l(»nté (le tout accorder, en
rangeant les différentes branclus de la souche mère
d'après les lettres de Talphabet oi Tordre numérique ;
mais la question de primauté est toujours restée pen-
dante. Tous les moyens de conciliatiim n'ont point
donné de résultat, car la question, qui senddait pure-
ment grammaticale au premier abord , en renfermait
beaucoup d'autres d'un ordre plus élevé. Il ne finit
chercher l'origine de cette division ni dans la surftice
géographique ni dans la masse des populations , mais
clans les deux idées mères qui ont leiu- expression
dans la forme des deux dialectes principaux. Ce n'est
qu'en dirigeant nos efforts , nos recherches de ce côté,
que nous pouvons espérer résoudre le problème ;
alors seulement la langue slave pourra prendre la déno-
mination de polono-russe ou de nisso-pohuaise ; car la
Pologne et la Russie ne sont pas seulement deux ter-
ritoires, mais deux idées lancées au milieii des peuples
slaves, et qui, aspirant à se réaliser, tendent à une
domination absobie et s'excluent mutuellement. Selon
les chances différentes de la lutte qu'elles se livrent,
les pays et les populations ^>ra^ilenl vers l'une ou vers
98 PREMIERS HOYAUMES SLATES.
l'autre de ces idées , et la primitive dualité païenne
de race et de langue y puise un nouvel élément de dé-
veloppement. 11 n'est pas une peuplade , il n'est pas
un territoire slave où l'on ne puisse reconnaître les
représentants de ces deux partis hostiles. Un principe
spirituel peut seul caractériser ces deux tendances, les
relier à deux centres différents, les placer dans le
mouvement de deux grandes masses opposées. Ce
mouvement général se faisant dans une direction
toute contraire , il en est résulté deux religions, deux
dialectes , deux alphabets , deux formes de gouverne-
ment diamétralement opposées. Pour appuyer cette
différence sur le caractère primitif de la Russie et de
la Pologne, il nous faut étudier dans leurs germes
mêmes les deux éléments créateurs ; il nous faut re-
monter à l'époque reculée où les empires et les natio-
nalités , se dégageant peu à peu des limbes communs,
s'organisent et se forment au sein de la race slave.
Avec le vi" siècle se termine l'histoire ancienne des
Slaves. Après le passage des Huns, on ne voit plus de
grands débordements de la race ouralienne. Les
hordes qui suivirent Attila commencent à s'asseoir
dans les pays slaves ; la peuplade des Awares, sur-
nommés les Géants, terrible, mais heureusement peu
nombreuse , ferme la marche de ces barbares cruels ;.
elle s'établit entre les Karpathes et la mer Adriatique-
Bientôt après , au vu* siècle , se fonde le premiem
royaume slave gouverné par un certain Samo que
Frédegaire croit être un Gaulois. L'histoire de ce mo-
narque est très obscure ; il paraît certain que Samc
était étranger , et qu'ayant réuni les Slaves sous soc
PREMIKRS ROYALMfrLS SLAVtS. 99
sceptre , il réussit à les défendre contre les Awares
et contre les Francs. Après lui sa femille régna quel-
ques années et disparut ensuite de l'histoire. A sa
place s'éleva la puissante maison des Swiatopelk , rois
de la grande Moravie; puis arrivèrent les Magiares qui
renversèrent l'Empire morave et jetèrent les fonde-
ments du royaume de Hongrie.
En même temps , de l'autre côté des Karpathes, se
produisirent des feits historiques d'une influence
beaucoup plus décisive sur la destinée dos Slaves :
la formation des noyaux des puissances polonaise ,
bohème et russe. Une question se présente ici tout
d'abord : le dogme politique et social de ces trois
royaumes se développa-t-il d'un principe national,
d'une force intérieure slave, ou ne fut- il qu'une im-
portation étrangère? La tradition locale parle des
Lechs et des 'Czechs comme de peuples venus de
l'Orient, des bords de la mer Caspienne. Les chro-
niqueurs ont recueilli cette tradition et Tout répétée;
mais la critique moderne l'a démentie et taxée de
fable. Les Allemands surtout s'obstinent à nier l'an-
tiquité des souvenirs polonais et bohèmes. Il fut
pénible, à des hommes habitués à l'histoire primitive
de leur race, de voir renverser toutes les traditions
reçues. Un de ces hommes , le prince polonais
Jablonowski, ayant su que Schlôtzer travaillait dans
son savant ouvrage à détruire l'existence de Lech , lui
proposa de fortes sommes pour racheter Texistencc de
ce roi. Cependant, avec le temps, les historiens slaves
eux-mêmes ont regardé cette relation primitive comme
controuvée et dénuée de fondement. Aujourd'hui
100 POLOGNE , BOHÈMK, RUSSIE.
soulement la (lécouverlo de nouveaux documents est
venue changer la face de la question. Quelques mo-
numents d'histoire orientale tirés des traditions per-
sanes et arméniennes offrent, en effet, des analogies
extraordinaires avec l'histoire des Lechs; seulement,
la scène se passe sur un autre théâtre, dans les en-
virons du Caucase , la dernière contrée où soient par-
venues les armées macédoniennes. Il est probable que
ce souvenir historique s'est implanté dans les terres
slaves à l'arrivée des Lechs. Les traditions bohèmes ne
diffèrent pas des traditions polonaises ; les Lechs et
les Czechs sont frères (Lesgues et Izetzens).
Tandis que le royaume de Bohème et celui de Po-
logne se formaient près des Karpathes , les Normands,
ayant conquis plusieurs villes dans le Nord, jetaient
les fondements de quelques duchés russes. Leur
marche conquérante commence avec le iv*^ siècle après
Jésus-Christ^ Dans le v« siècle , on les voit au milieu
des Slaves; dans le w et le vii% ils s'y sont assis
d'une manière stable, et sont généralement connus
sous le nom de Russes. Peu importe ici que leur sé-
jour primitif ait été la Suède ou la Lithuanie , toujours
est-il que leur origine n'a rien de commun avec cellf
des Slaves.
Nous sommes maintenant sur les traces des dc\n
races étrangères qui entrent dans la formation des em-
pires bohème, polonais et russe. Mais les Lecho-
Czechs étaient unis aux Normands par quelques liens
d'affinité. Les Normands prétendent que les Scandina-
ves, leurs ancêtres, descendaient d'Odin, qu'ils étaient
parents des Azes et frères des Scandinaves du Nord
LKs A/Ks or sc.vismîswts. 101
l^s Azes sonlimopouphuledo soucho iiido-^rermanique
dont une branche s*est étendue vers le Nord et y a été
connue d*abord sous le nom de Scandinaves , et plus
tard sous celui de Goths et d*Ostrogoths. D'après l'o-
pinion de quelques érudits, cette race a son origine
dans rinde où elle composait la caste des guerriers ;
elle a dû émigrer par suite de révolutions intestines. Ce
peuple semble créé pour la lutte et le combat ; son or-
ganisation physique le sépare des familles ouralienne,
sémitique et slave; il a une haute stature, h» front
élevé et bombé , des yeux de faucon , un nez d'aigle ,
du penchant à l'obésité , des passions vives , un in-
satiable désir de conquête et de domination. Tels sont
ses principaux caractères physiques et moraux. Seul
de tous les peuples asiatiques , il possédait au su-
prême degré l'art de régner et d'administnM*. En Asie,
il formait l'aristocratie des peuplades turqu(*s H ou-
raliennes; en Occident, il forma celle des iK>pulations
germaniques et celtiqu(*s. Li^s Azes ou Scandinaves
se sont emparés de tous les trônes de l'Europe, un
seul excepté, lequel était occupé par un roi slave. Le
mode d'organisation particulier aux Az(»s s'est con-
serx'é dans le Caucase, où sont encore aujourd'hui
des peuplades qui provieiment de la même source et
que le temps a fort peu nioditiées. Leur constitution
sociale était assez compliquée ; elle se composait
d'une aristocratie nobiliaire , du peuple conquis et des
esclaves. Ce peuple a jadis eu des rois ; mais comme
ils avaient pi»u d'influence el qu'ils étaient souvent
changés, ils n'ont pu établir nulle part un gouverne-
ment stable. Chez les Goths et les Ostrogoths, Texis-
102 Ï,KH VillMAUhR III hHM.
U!rir(!|K)lili(|iu* riait ii piMi pivs la iiii>fiM^ ; l'ariHliKTatu^
qui pnHrrulait (lrH4'<*fi4ln*<l<*s 4li<*ii\ nt (|(*h (IhiihImmii^
y iKuiipait loiijoiirH la pn*iiiiôn* plarif. 1^; pi iim noble
^kiit ('fl<>v/* an IrAiM*; on lionorail la royaiih';, maii on
m; lui a jamais p(*ruiis tU' fuwU'r un pouvoir almolii tel
ipiil^Ht atijounlliui «'établi ni ItiiHsiiM^I «laiiMqiidqiios
(>arl.i(!H (l(^ IKiMopr. KiiHn, pour runuUimov rntte
racr m (pu*l(pics mots, il nous HiifHra tUi diro qu'elle
/;t«iit omirN!mm(*iit aristorraliqu«*..
Los |;ouvornomoiits forMl<<!s par los li(H',|iH i'X U^
(>/iM'lis aux piods (I<*h Karpallios ,4*t par Ioh Normamiii
au foml rio la llussiis (liFfon'iil lN*aur'oup ithlro i!iiii«
\a*.% promi^Ts, otomlant jours rittu\MHoH vors la twr
Bîilliquo, nf^uront. jamais <lo vues hion iïrvHi'u'Hihun
IvMVH onln^prisos, ni do monarquos oapablos iU^ len
oonsliliior on oUil ro;;ulior. Los Normands , au r^n-
Irairo, sous la diroolion supr^*Mio. d'un aiiUK^ralo^
ouroiil l»i<*ntV)l soumis loulo la llussio. Lours rapfH»rlM
avor loH iSlavos Furont d'alK»rd has/*.s sur dos trait^m
et non sur loiirs dn»its do roiupiAti!. l/oUit |Kditjqni^
<loH pays russos, i\ collo /«poquo, roHs<^mblo parFaitf>-
rnont ii roliii do i'Apulio ot do l'italio au momont où
olioHont M' subju{;uoos par los Normands. Mai» \o.n
cliofs varqjuos s'omparoront pou à pfMJ du {Huivoir
absolu on s'appropriant tous los droits jusqu'iri ré-
w.îrv/;s aux oommiinos. Ils /îtoufforont los lilM^rt^ïH
filavos, ot do\inronl matlros, do tutours rpiils ol^iinit.
li<!S Normands so rôpandaiont do préforonro dans la
dirH'lion dos Houvos; lours \aissoaux sorvaii^nt do
ooiirsiors à ro pmplo do roinpiôrants, qui |K>rta sos
HTttwn jufM|uo dans la («roco, ot tont^i tiiAmo do
LES M>RMANDS-IU:S8K8. U)A
loumettre Oonstantinople. En moins d'un siërje les
princes de la femille de Ruryk régnèrent sur l'immense
pays qui s'étend de Kiew à Novgorod et des bordf
delà Baltique aux embouchures du Danube. Leur his-
toire, du reste, rappelle en tout l'histoire des princes
Dorman^^ d'Angleterre. C'est le même sang et le
même caractère; c'est la même violence, la même
ambition, la même astuce; les guerres civiles succè-
dent aux meurtres et aux trahisons , et le plus heureux
est accepté par le peuple comme le véritable repré-
sentant d'une race qui semblait condamnée par Dieu
à se haïr et à se dévorer. Grâce aux rapports qui exis-
taient entre les Russes et les Grecs, les écrivains de
Byzance ont sauvé de l'oubli les noms et l'histoire des
souverains de la Russie. Les chefs lechs et czechs,
n'ayant pas laissé cÎcî monuments écrits, leur souvenir
s'est perdu dans le passé où ils ne nous semblent plus
jouer qu'un rôle ftdnileux. Ce qu'on sait avec certitude,
c'est que les Lecho-Czechs se sont facilement a(;cli-
matés parmi hîs Slaves , qu'ils ont été vite absorbés
par la race indigène, et (pie leurs familles régnantes
ont bientôt cédé la place à des familles nationales!
C'est en Bohême et en Pologne que les premiers rois
d'origine slave ont été élev(»s au trône. Quant aux
Normands, dès la troisième génération, ils avaient,
^ux aussi , oublié leur langue , et ils s'appelaient
dusses , mais la dynastie de leurs chefs a continué
'ongtemps encore de régner sur la Kussie.
Ainsi, dans les divers pays slaves s'élèvent des
''Oyauraes, des empires, ayant des tendances opjK)
Le fonds est toujours l'ancienne Slavie, mais la
loi rKtMiKliS KOVAllMtS SLAVES.
force oiga'nisatrice , le lien des masses est un élément
étran^jer importé de la Scandinavie et du Caucase. Le
corps social , ainsi formé et fécondé d un esprit venu
de l'extérieur , commence à produire des états pro-
prement dits. L'idée chrétienne y vient à son tour ré-
pandre son souffle de vie et d'unité, et, dans quelques
ims de ces états du moins , elle mêle et fond tellement
ensemble tous les principes vitaux, qu il est impos-
sible pendant des siècles d'y reconnaître des traces
d'origines différentes et de tendances hostiles. Si la
science moderne commence à discuter les éléments
constitutifs de ce grand corps politique, si elle com-
mence à y liémeler quelques parties hétérogènes , ce
n'est pas k la sagacité des éruditsque nous le devons.
On a dernièrement reconnu qu'en France et en An-
gleterre les classes supérieures' descendaient des
Francs et des Normands , ce que Hume et les écrivains
du xviii" siècle n'avaient pas môme soupçonné. Mais
ces sortes de découvertes, encore une fois, nous ne
pouvons les attribuer à la pénétration des historiens.
L'élément qui unissait et inspirait des races si di-
Verses d'origine s'est brisé ou affaibli, et les débris
de l'unité rompue se sont d'eux-mêmes décomposés
et détruits. La religion chrétienne ayant été repoussée
comme lien iuvsuffisant, l'esprit qui émanait d'elle a
fait défaut, et les principes purement physiques se
sont aussitôt développés; ainsi les gaz en se déga-
geant d'un corps en trahissent la décomposition. Il
a été facile, dès lors, de soumettre le principe ma-
tériel à un examen en iiuelque sorte chimique; mais
cette découverte n'a rien de consolant pour le peuple
PKKMIKIIS UOYAl>U:s SLAVKS. 105
qui <»st arrivé i\ une lollc analyse de lui-nu^ino.
Toutefois, elle doit (Mre constatée; et quant à ee
peuple, il faut qu'il s'efforce désormais de rétablir
Téquilibre rompu de son existence, et de relier,
par une \ie nouvelle, les éléments épars de sa na-
tionalité, s'il veut rester nation indépendante.
NFJIVIKMK LKCON.
Knipirc'H (lf*H li(*ch.H, des CzecliH v.i dcH Uiihm^H. — Moiivcllc Iraditloo.
■ \éVH l*o()i(*lH ol U\H PiuslN. — LoH KiandH-diiCH noi-mandf) de ta
HiimhU*. i)iialil('- niNHiMït hM:li-czo.rli. L(*.h capilal^H rusAfsct
liMliH-c.xncliM. A virilement du chri.Htiani.Hine daiiH le.s payt» hlafei. j
— Saint .h^rùrne, Haint Cyrille et Haint Mi^lliode. • L(»h <iglliei
d'Orient i>t <r()ccident. -■ l/unil(^ slave et le Panslaviamc.
Mnrdi, 36joiivier 1841.
IK^puis l(* rot;nn rli^ Snirio, (|i]i fui lo. prnrnior roi
slîiv(s juscm'on Tau mil do IV»nMîliréti(»nno, Torga-
lûsalioti (1(^ lii rao(^ slaves (*J)ati{;(^ (complètement^
coinino iiods Tavotis dit dans la leçon piY^cédonle.
Los ompin^s iiaissaiitK dos L<M*hs, doé; Czo(*Jik ot des
Hiiss(m oommoiuront à formor lo iioyati d'iino puU-
sauo(^ jtis((tio là iiicoiuuio |mrmi los Slaves. Doh
inKlittilions noiiv^dlos, d(^s iiiténHs nouveaux sur-
laissent ; l'histoiro ot la littoraturo pnmnont lo <va-
raotèrede Tépoquo. La tradition antique, que nous
NOUVELLE TRADITION. DUALITÉ SLAVE. i07
avons nommée littérature fossile, est refoulée dans
la vie domestique ; elle s'abrite sous le toit en-
famé des chaumières, et reste à jamais séparée
de la vie politique , du mouvement national. Ici
commence une nouvelle tradition qui va désor-
mais servir de base à l'histoire et se produire dans
les créations littéraires. Nos poètes lui ont em-
prunté des figures et des métaphores qu'on ne
peut bien entendre si on , n'en a pas étudié la
source; il serait même impossible, sans cette con-
naissance, de se rendre compte des cris de guerre
que les Polonais et les Russes se lancent avec de mu-
tuels mépris, et que les uns et les autres acceptent
comme des titres de gloire.
Les Lechs, tels qu'ils sont représentés par la tra-
dition poétique , étaient un peuple cavalier. Vers le
vr siècle ils faisaient la conquête des terres qui com-
posent le duché actuel de Posen, s'étendaient jus-
qu'à la Baltique et quelquefois jusqu'aux bords de
l'Elbe. Ils choisissaient leurs rois dans une seule
femille. La couronne était souvent la récompense des
rictoires gagnées dans les courses à cheval. La tra-
dition de ces sortes d'élections est commune à tous
les peuples qui descendent des Azes. Les rois fabu-
leux des Lechs combattent souvent des monstres fan-
tastiques, des dragons ; ils font la guerre à Alexandre
le Grand, à César; tout se mêle ici; les souvenirs
apportés de l'Orient se confondent avec les fables
populaires. Enfin la maison régnante des Lechs dis-
paraît ; elle est remplacée par la famille des Popiels,
qui n'est elle-même qu'une transition à une dynastie
108 >MlVi:Li,L TKÀIMTK».
4
nouvelle. Les ehroniqueiirs, qui oui recueilli cett
tradition, parlent aussi de diplômes accordés au;
Leclis par Alexandre le Grand et par César, lesquel
leur auraient abandonné la possession de tous le
pays du Nord. Ces diplômes, dit-on, ont été perdu
dans une bataille contre les Turcs et doivent se re
trouver à Constantinople. Au xvr siècle, des rc
cherches, des voyages, ont été entrepris à ce suj€
par des hommes graves. Quoiqu'il en soit, la tradî
lion exprime ici visiblement le désir de faire la con
quête du Nord , le mystérieux espoir de rentrer dan
tous les droits concédés par de prétendus diplômes
pure invention de quelques chroniqueurs. Jusqu'i
la moitié du ix" siècle, les traditions des Lechs et dei
Czechs se ressemblent; les Lechs y sont quelquefoii
désignés sous le nom de Sarmates ; ce nom , les Po
louais, dans leur style poétique, le donnent souven
à leurs ancêtres.
Après la maison nationale des Popiels , celle de
Piasts prend le sceptre de Pologne. LesPiasts étaien
Slaves ; c'est le peuple lui-môme qui choisit le premie
roi de cette famille qui régna longtemps, et dont l
dernier descendant est mort, au xvii* siècle, dans un
obscure principauté de la Silésie. La dynastie d(
Piasts, sous laquelle la Pologne s'est formée et de
veloppée , offre un caractère tout particulier : si
rois sont représentés comme de vrais pères de E
mille ; ils sont bienveillants et môme débonnaire
la simplicité, la bonté, tel est le type qui les d
lingue.
La critique moderne a rejeté tous ces faits trac
DlALITr^. SLWK. 109
ionnels. On a voulu prouver qu'il n'y avail aucun
rapport entro les Sarmates et les Slaves, et que les
Lechs étaient Slaves ; on a tourné en ridicule la dy-
nastie des Piasts, et cependant cette histoire, préten-
due fabuleuse , a longtemps été le catéchisme natio-
nal. Elle seule est vraie peut-ôtre , car elle a eu une
grande influence sur les idées polonaises; car, dans
les diètes publiques on en appelait à la foi générale,
à ce catéchisme dont on citait souvent des articles;
car les monarques polonais ont souvent cherché,
depuis, les frontières mythiques de l'empire des
Lechs; car, elle seule, enfin, n'a pu être oubliée du
peuple. C'est en vain que les historiens s'effarcent
de démontrer que l'élection des rois de Pologne ne
date que du xv^ siècle ; nous en trouvons des traces
dans la tradition. En vain, aussi, a-t-on tenté de
rabaisser la mémoire des souverains vénérés de la
nation et de tout temps regardés comme les types
antiques du caractère slave; le peuple s'obstine à re-
pousser l'histoire qu'on veut lui imposer; il n'a
donné le nom de Grand qu'à un seul de ses rois, et
celui-là n'a jamais été conquérant; il n'avait aucune
des qualités brillantes qui font le grand guerrier ;
mais il était bon, généreux, libéral; il était le père
du paysan; il représentait le mieux le caractère na-
tional.
L'histoire des Normands de Russie est lout-a-fait
autre. Les Normands étaient moins nombreux que
les Lechs; ils appelaient souvent les guerriers de la
Norvège et de la Suède, pour les aider à renverser
les prétentions de leurs compétiteurs, ou pour sou-
110 NOUVELLE THADITION.
mettre les villes rebelles : ces {juerriers traversaîeni
la Russie en la pillant, et retournaient ensuite dann
leur patrie. Ceux qui restèrent en Russie, perdirent,
dès la troisième génération, tous les caractères d^
leur origine. La famille qui régnait, elle-même, de
vint slave ; elle ne conserva de son origine étranger
qu'une tenace et forte idée de domination, Pendan
deux cents ans, les princes russes se sont livré de
guerres acharnées pour s'emparer des terres et de
villes. Aucun intérêt populaire, aucun mobile na-
tional ne perce dans leurs longues luttes; il n'y es!
jamais question que de ceux qui doivent régner et
gouv>erner. La famille des Plantagenets nous offre,
en Angleterre, le type le plus complet de la domi-
nation normande. Elle a introduit en Angleterre le
système féodal français , système que les Normands
russes n'ont pu fonder en Russie , faute d'élémenls
sur lesquels ils pussent l'établir. Le peuple slave
était dispersé dans de petites villes, dans de petites
colonies, n'ayant aucun lien entre elles : les conqué-
rants se partagèrent le peuple comme faisant partie
de la terre qu'il cultivait; mais ce partage même ne
put servir de base à une hiérarchie quelconque ; c'esi
là ce qui distingue l'empire russe des autres em
pires normands de l'Europe. Le prince russe étaî
à la fois chef politique et propriétaire du sol; il n'
avait aucun rapport politique entre lui et les se
gneurs ; par le titre de grand-duc on voulait pluH
désigner le fils aîné de la famille que l'héritier i
trône. L'idée de la souveraineté en Russie est deveni
complètement étrangère à celle que l'on s'en fait <
nt'ALITK SLAVE. lit
Poicit^e.Le Isar esl l'unique foyer de loul pouvoir et
de toute force; le peuple Tappelle sa lumière; il se
le représente terrible, puissant, politique astucieux
et profond. Il n\ a pas de bornes à sa puissance ,
comme il n y a pas de limites assignées au territoire
delà Russie. De même que les Lechs et les Czechs
ea appelaient à leurs diplômes fabuleux pour ap*
puyer leurs prétentions sur le Nord, de même, plus
tard, les Russes ont cherché à rattacher leur dynas-
tie aux successeurs d'Auguste et de César, et se sont
[ffétendus, comme héritiers des empereurs romains,
les seuls maîtres légitimes du nord de FEurope.
Les pays slaves se trouvent ainsi partagés entre
deux puissances rivales, et la lutte entre elles, dès
lorigine, touche à une immense question. Il ne s'a-
git pas ici de dominer sur telle ou telle province ,
mais sur tout le Nord et peut-être sur le monde en-
tier. Déjà, au moyen-àge, les chroniqueurs compre-
naient ainsi la question. D'un côté est Tempire des
Xonnands ^ de l'autre celui des Lechs et des Czechs
d'abord unis par des traditions communes, puis liés
par l'histoire jusqu'au point d'avoir pour souverains
des rois de la même famille. Il est très difficile de
fixer le centre d'action des deux puissances rivales;
les capitales de ces deux pouvoirs semblent se dépla-
cer, voyagercontinuellement. Les Polonais eurent d'a-
bord leur foyer central près des Karpathes ; plus tard
ils placèrent leur capitale dans les plaines de la Grande-
Pologne, puis ils revinrent la fixer de nouveau sur les
bords de la Vistule. Les Russes descendirent d'abord
avec le cours du Dnieper Jusqu'à Kiew, ensuite ils
1 12 hi Ai.nï. SI AVK.
r(Hiu>i)h**r4M)t vors 1<* iH»nl.. Nulle |»:irl on no Irouvciine
<',ii|)il:ih* (léKnitivcnirnt êlalilie; il n*\ a (i<^ stalilu ({Ui>
l(*s diMiv |)rinri|Ms (h; \'w |M)liti(|iMi (|ui aniniunl les
(l(iU\ {xnipins Iiostilc'S, <*l qui, par (mi\, a({i88ont C4)D-
slannnnnt sur los niasKrs slaves. On pourrait , ce-
pemlanl, enfornuM* h; poinl principal do, raclivito
russi* onlre Nov|;or(Ml la Oande oi los sources du
Dniépor cl de la Dwina; on pourrait é{;aloui('nt éU-
hlir um» capitales idéale pour la PoIo(;no centre les
Karpallu's ot la Vistul(^ Il ost siiifjulior <|ue In lieu
oiu suivant la tradition fahuhiuso, un dra(;on à triple
l(He assiô{;ea Ir l)en*.isiu do la royauté Lctchy ne
Irouvi* |>ro(;isénu'nt «>:elui où s(^ sont consorvés le plus
lon|;lonips l(s vosti(;(;s do Tindépondanoo polonaise;
jo \0M\ |)arl<M* d(^ la villo lihn*, do (Irarovio.
l/inmumso espaces (pii séparo eos doux r.ontres
d*a('tion ronfernio les pays situés (tntrc le Dnieper^
hî Uni; oi lo Niémen . il y a lonf[toinps quo ces pays
ont perdu leur dénomination [{énérah^, parce que les
différent(»s tribus (|ui s'y sont Hxéos n'ont pas ac-
(M^pléhi nom de Slave connue nom générique de race^
ol (pi'ellcs ne S(i sont jauiais constituées on empira
séparé, en unilé politi(pie. Les Normands et lef
L<ïcbs y pénétrèrent souvent, ils y étaldireul tour !<
tour leur dominalion. l)e])uis que la maison des Un-
ryks en a h\l déKnitixîment la conipuHc, ils portcu
]o nom de terr(»s russes ; mais les Polonais les ap
pellent russi(aines ou ruthénicnnc^s, ])our les distin
guer de l'empire russe pro|)remcnt dit. (iOtte jjrund
terre a été le théAtn^ d(»s {;u(»rrcs achariu'^es entre 1
Pnlo|{nc ot la Hussii»; c'esl là cpie rK|jlise callioliqii
DtALlTli; SLAVK. 113
combaltit TÉglise orientale, que la république nobi-
liaire lulta contre le système autocratique.
Tel était Taspect géographique des pays Slaves à
lepoque où le Christianisme y fit son avénemenl.
L'influence de la religion s'y développa d'abord avec
lenteur. Dans les iv* et \^ siècles il y avail déjà dos
apôtres travaillant à propager le culte chrétien ])arnii
les Slaves. Il est clairement démontré, aujourd'hui,
que le grand docteur de l'Kglise, saint Jérùuie, était
Save de naissance; une tradition hii attribue l'in-
vention de l'écriture nationale; un peu plus tard
nous rencontrons beaucoup de Slaves parmi les pa-
triarches de Constantinople. Ce n'est qu'au ix- siècle
que les travaux apostoli([ues acquièrent, par les ré-
sultats, une réelle importance; mais remarquons
que l'apostolat semble ici se diviser lui-mèmo en
deux branches, marcher par une double voie, revélir
«i8n le caractère de la dualité slave. L'histoire de
l'introduction du christianisme dans la Slavie touche
ainsi aux plus profondes (luestions de la politique et
de la littérature ; elle a été souvent défigurée par
ceux qui l'ont étudiée au point de vue exclusif de
ces questions. Il est pourtant tels faits qui peu-
vent résoudre les difficultés et rectifier bien des
weurs.
Et d'abord, il est désormais reconnu que saint Cy-
rille et saint Méthode étaient envoyés par la cour de
Rome, qu'ils évangélisaient les Slaves avant le grand
sehismede l'Orient, qu'ils étaient munis des instruc-
tions du pape, qu'ils s'i^i référaient toujours à Fau-
lorilé du Saint-Siège, el qui» l'un pI l'autre sont
I. 8
114 DUALITÉ SLAVE.
morts dans la capitale du monde catholique. Il n*y
a donc aucun doute sur l'origine de la civilisation
chrétienne des Slaves ; mais pour différentes causes
on s'est efforcé plus tard de l'obscurcir. Les Slaves^
attachés à leur langue et hostiles à la langue latine,
qui, selon eux, détruisait les monuments de leur lit-
térature, ont cherché à établir la prépondérance des
la langue grecque, ou plutôt slave orientale. Il était
alors de leur intérêt de prouver que l'Église grecque
parlait l'idiome national; depuis, les écrivains de
Nord , pour diverses raisons politiques , ont aussz
voulu effacer toute trace de l'influence de l'Églis -
d'Occident ; la question aété ainside plus en plus s'obs
curcissant , grâce aux travaux des érudits modernes
sur lesantiquités slaves. Il s'agissait de fixer l'époque
laquelle furent introduits les alphabets employés pa
l'Église d'Orient et par celle d'Occident. Les philo
sophes du dernier siècle, souvent sans justifier d
leurs préférences, penchaient visiblement pour l'É
glise grecque , et cela uniquement sans doute parc
que cette Église était la négation de l'Église romaine.
C'est dans ce but qu'ils ont voulu prouver que les
caractères slaves, adoptés par TÉglise d'Occident,
étaient une invention intéressée des moiiies pour
combattre l'influence de l'Église d'Orient. Leur opi-
nion a été acceptée de quelques savants; mais les
Bohèmes ont démontré toute la fausseté de ce sys-
tème; ils ont découvert que les plus anciens monu-
ments slaves sont écrits avec les caractères acceptés
par l'Église de Rome, de sorte que l'antiquité def
deux alphabets semble égale, tandis que l'influence
DUALITÉ SLAVK. I 15
deTÉglise catholique est certainement plus ancienne
que celle de l'Église grecque.
Du reste, il suffit de citer les dates. Saint Cyrille
et saint Méthode sont arrivés au milieu des Slaves en
Tan 860 ou 867, et le schisme n'eut lieu qu'en 880.
Ces deux docteurs n'eurent aucun rapport avec l'É-
glise d'Orient pendant leur apostolat. Ce n'est qu'a-
près le schisme qu'on peut suivre la double action
do Christianisme à travers les pays slaves. Pour bien
comprendre les deux directions opposées de ce mou-
vement religieux, il faut savoir que la cour de Rome
avait accordé aux Slaves le privilège de célébrer la
messe dans leur langue. Le privilège fut, plus tard,
retiré; puis, après des explications, concédé de
nouveau. Les philosophes et les historiens du siècle
passé ont attaché une trop grande importance à la
question liturgique; s'il faut les croire, il était né-
cessaire, indispensable à la civilisation des Slaves,
qu'ils pussent célébrer dans leur langue les mystères
de la religion. Les écrivains russes oi polonais se
sont longtemps occupés de cette question. Il faut
pourtant distinguer la langue officielle de l'Église,
la langue sacramentelle, de colle dont on se sert
pour expliquer le dogme au peuple. Rome a conservé
pour langue sacramentellv^ le latin, le grec et le sy-
riaque; mais elle ordonnait aux prêtres d'enseigner
les peuples dans leur propre langue, elle leur ordon-
nait d'apprendre Tidiome des nations au sein des-
quelles ils allaient porter la parole évangéliqu(». En
ces derniers temps, on a t«»ntè d'introduire dans la
litur^e en France l'usage de la langue nationale; cm
116 nCAMTÉ SLAVE.
attendait beaucoup de cette réforme; mais on s'est
bientôt aperçu que les formules sacramentelles en
latin ou en français, éjjalement comprises des sa-
vants, restaient toujours inaccessibles au peuple.
L'introduction du latin dans le culte religieux a
eu pour les peuples slaves dos résultats importants.
La connaissance du latin donnait la clef des antiqui-
tés romaines et de la littérature du moyen âge. Le
clergé s'initiait ainsi a la civilisation de l'Occident,
et plus tard, en écrivant et en parlant, il formait et
polissait la langue, il y indroduisait des formes an-
tiques et savamment élaborées. Le grec, au contraire,
négligé par le clergé d'Orient, n'a pu rendre les mê-
mes services aux pays détachés de l'Église univer-
selle ; il est resté inconnu en Russie , et ce n'est que
dernièrement qu'on a ordonné de l'enseigner dans les
collèges.
On reproche encore au Christianisme d'avoir ef-
facé le passé des Slaves, d'avoir détruit leurs mo-
numents poétiques ; mais quels étaient donc ces mo-
numents de la Slavie païenne ? D'après ce que nous
avons dit, il est facile de voir qu'une vaste littéra-
ture, l'épopée, par exemple, ne pouvait naître dans
ce pays. Les doléances de ceux qui regrettent des
épopées perdues sont donc vaines et mal fondées. Le
drame n'a pu se former chez des peuples où la vie
politique, les idées littéraires, les conceptions ar-
tistiques étaient si peu développées. La seule poésie
lyrique, qui est Texprcssion des sentiments de la vie
domestique , avait un champ favorable sur la terre
slave; mais celle poésie y Heurit (Micore aujourd'hui
DlALIir^ SI.AVi:. PA.NSI.VVISMK. 117
parmi les Slavos, h;s llhrinis ri les &>saqiies, et ee
qu'elle a' de plus beau, elle le doil à des inspirations
toutes chrétiennes.
L^oubli de l'histoire païenne a donné lieu àdesplain
tes également stériles et injustes, puisque lesdéhrisen
ont été réunis et conservés précisément par lesauteurs
chrétiens. I^c peuple a de lui-même renoncé à cette
histoire, ou, pour mieux dire, il Ta fondue dans un
seul récit symbolique sur l'arrivée des trois frères
I^ch, Czech et Russe. Ces trois noms lui rappellent
la fraternité primitive de la race et sa séparation en
trois empires. Il ne sait rien de plus sur son origine;
il a complètement oublié toutes les Iradi tiens qui
pourraient le ramener à un btîrccau commun. Quant
aux regrets des slavophiles qui prétendent que la
création des trois empires a détruit l'unité slave, ils
ne nous semblent pas avoir plus de fondement. Cette
unité n'a jamais existé. L'unité des peuples ne se
trouve écrite que sur la première pagcî de la Bible :
elle se retrouvera, nous Tespérons, sur la deriMèrc
page de la vraie philosophie. Avant Thistoire poli-
tiquc, aucun lien [jénéral ne reliait les Slaves entre
eux ; cette histoire elle-même n\i constamment tra-
vaillé qu'à détruire des caractères communs dont il
n'existe presque plus de traces aujourd'hui. Le Po-
lonais voit dans le Russe un homme d'origine étran-
gère; les Serbes et les Bohèmes ne se regardent
pas conune issus de la même souche que les peuples
slaves du nord. L'idée du Panslavisme, ou unité
slave, n'a commencé à poindre qtie dans le siècle
dernier; elle est le fruit de travaux scientifiques et
118 DUALITÉ SLAVE. PANSLAVISME.
littéraires; mais pour arriver à réaliser un jour cette
unité, je ne crois pas qu'on ait pris les moyens les
plus propres, les voies les plus droites. Les savants
invoquent toujours la communauté de race, oubliant
que ce sont les institutions religieuses et politiques
qui ont créé les séparations qu'ils voudraient anéan-
tir, et qu'il est impossible de détruire tout levasse
historique d'une nation pour la ramener à son ori-
gine physique. C'est ainsi qu'au dernier siècle on a
tenté de réunir les Allemands autour d'une seule idée
Teutonia, en leur rappelant leur patriarche fabuleux
Tentes. La tentative avorta et fut bientôt abandon-
née des plus chauds partisans de l'unité allemande
D'autres savants ont entrevu la possibilité de l'unité
future des Slaves dans l'adoption de certaine forme
gouvernementale. Cependant quel gouvernement a
jamais eu assez de force pour réunir et relier en-
semble des nationalités différentes? L'empire romain,
qui, certes, fut l'idéal de la puissance matérielle, a
imposé sa forme politique à plusieurs peuples de
l'Occident ; mais cette forme morte, ce lien sans vie,
il a suffi pour le briser, du premier coup porté par
l'invasion des Barbares. On doit donc renoncer à l'es-
poir de grouper les peuples slaves autour de telle ou
telle forme {jouvernementale , autour d'une idée pu-
rement physique de sang et de race; ce qu'il feut,
c'est une idée commune, vaste, immense; une idée
qui renferme en elle tout lo passé et aussi tout l'a-
venir do ces peuples.
DlXlEJiE LEÇON.
iDTasion hongroise. — Formation des dialectes slaves. — Dualité
slavo-philologifiae. — Les plus ancien» monuments littéraires. —
Lt Jugement de lAbussa, poëme slave du ix* siècle.
Mardi, 29 janvier 18Ai.
Tandis que les Lechs et les Czechs organisaient
leurs royaumes naissants^ à leurs côtés se fondait
un empire composé d'une race étrangère. Cette
nouvelle nationalité n'offre aucun lien avec This-
toire littéraire des peuples slaves; mais elle eut
une influence politique très grande et souvent très
funeste pour l'indépendance slave : je veux parler
du royaume de Hongrie.
En 888 les Hongrois entrent en scène , venant de
120 LKS HONGROIS.
ces contrées mystérieuses dont ils ont eux-mêmes
oublié la situation. Poussés par les hordes barbares
qui les suivaient, et appelés par Arnolphe, ils ren-
versèrent, après une longue lutte, Tempire des Mo-
raves , puis , débordant sur TAllemagne , ils envahis-
saient la France et ritalie. Cependant , arrêtés par les
empereurs allemands, et plus tard, convertis au
christianisme, ils se fixèrent dans les limites ac-
tuelles de la Hongrie.
La horde des Hongrois se composait de trois tri-
bus; c'était une masse de Finnois du Nord, conduite
par de la cavalerie turque, et obéissant à une auto-
rité d'origine aze ou caucasienne. La tradition des
Hongrois parle d'Attila comme de l'aïeul de leurs
souverains. Les étrangers leur donnaient le nom de
Iluns, de Turcs, ils s'appelaient eux-mêmes Ma-
giares, du nom d'un territoire qui avoisine les pays
d'où sont sortis les Turcs. Ces particularités sont très
importantes pour expliquer l'histoire des Hongrois
et des autres peuples venus de TAsie, dont l'origine
est si difficile à démêler. Si les Magiares n'avaient
été qu'une poignée d'étrangers, ils se seraient bien-
tôt confondus avec les Slaves; mais, séparés de la
nation conquise par une couche finnoise et une couche
turque, ils lui sont restés superposés, et leur langue
a toujours flotté à la surface du sol slave , sans pou-
voir jamais y prendre racine. Mêlés aux Finnois, ils
acceptèrent leur idiome et s'isolèrent complètement
des Slaves. Après leur conversion au christianisme,
ils trouvèrent, dans leur langue même, une barrière
insurmontable pour former de plus étroites liaisons
i.Ks ii(>><;kois. 121
avec les indii^ënes. Celte séparation entro deux lan-
gues, Tune d'ori{{ine ouraliennc, Tautre d'orif[inc
indo-germanique, donnait au royaume de Hongrie,
au sein de la chrétienté, une physionomie étrangère
et presque hostile. Les Magiares n'ont jamais rien
voulu recevoir des* Slaves, et les Slaves ont plutôt
subi qu'accepté leur inHuence. Les Hongrois se
servaient toujours d'interprètes : tels sont encore
leurs moyens de communication avec la maison
régnante d'Autriche. De là vient que dans les
plaines et les vallées de la Hongrie , où la race con-
quérante s'est étendue, on ne parle (juc magiare;
tandis que sur les montagnes, où s'est réfugiée la
population subjuguée, le slave existe dans toute sa
pureté primitive. Ajoutons que dans les bureaux de
l'administration, dans les maisons de commerce, les
comptoirs des marchands, etc., on se sert de l'alle-
mand, et que les Juifs et les Bohémiens, à côté de
ces différents idiomes, ont conservé l'usage de leur
langue.
Au milieu de ce chaos , la nationalité slave , re-
foulée au fond de la vie domestique, eut assez de
force intérieure pour résister à l'oppression; elle
commence même à réagir sur les Magiares. Des jour-
naux s'impriment aujourd'hui en slave; des biblio-
thèques slaves se forment; et la langue magiare,
malgré le talent de ses écrivains, perd visiblement
de sa prépondérance. Une grande preuve de sa fai-
blesse , c'est que le gouvernement la prend sous sa
protection, qu'il l'impose de forcii aux provinces où
résiste le plus la langue slave.
122 DUALITÉ
Tous CCS changements ont eu lieu dans l'antique
Slavie vers l'an mil de l'ère chrétienne. Les royaumes
des Lechs, des Czechs et des Hongrois, le pays des
Slaves autour des Karpathos, et l'empire russe des
Normands, se présentent sous un aspect plus dis-
tinct. Ici se termine l'histoire de la langue commune
à tous les Slaves et commence l'histoire des idiomes
nationaux. Cette langue immense se divise, nous
l'avons dit, en deux grandes branches principales d'où
dérivent une multitude de dialectes secondaires. Une
question se présente maintenant : à laquelle de ces
doux langues faut-il donner la préséance dans
notre cours? Je suis obligé de m'arrêter quelques
instants sur cette question si aride pour les
étrangers.
Les savants bohèmes, voyant que les Polonais et
les Russes ne pouvaient accepter les propositions par
eux présentées , ont cherché un autre moyen de Iran-
(*her la difficulté; ils ont fait appel à l'antiquité; ils
ont décidé que la querelle serait vidée à l'aide des
monuments historiques. Le mot slave vient-il de
slovo (verbe, parole), ou de slava (gloire)? C'est un
point sur lequel on n'est point d'accord. Quoi qu'il
en soit, dans l'acception la plus large du mot, la
langue slave ou slove signifie la langue de toute la
race que nous avons partagée on deux grandes fe-
milles, les Russes et les Polono-Bohémes. Mais quelle
a été cette langue antique et commune? Quelle est
celle de ces deux familles dont le dialecte s'en rap-
proche le plus?
On soutenait que les livres liturgiques étaient les
slavo-philologiqi:e. 123
monuments les plus anciens de la langue écrite et
que, par conséquent, celle dont on s'est servi pour
traduire la parole divine devait ôtre la plus ancienne.
Ce principe, une fois admis, il ne restait plus qu'à
établir la généalogie dés dialectes.
Les Serbes et les Illyriens ont dès lors réclamé le
droit d'ainesse pour leur dialecte. De cette manière
le russe serait le petit neveu de la langue mère, et le
polonais et le bohème en seraient une descendance
encore plus éloignée. Mais la question posée en ces
termes a de nouveau été débattue. Le savant Do-
browski, désintéressé et sceptique de sa nature, a
prouvé que la langue sacrée ou liturgique n'était pas
la langue universelle, mais seulement un dialecte.
On ne sait même pas s'il faut l'appeler serbien ou
illyrien, ou s'il faut lui donner la double appellation
de serbo-illyrien. Les Bohèmes ne prononcent qu'en
hésitant ce mot de serbo-illyrien. Bref, la discussion
s'est envenimée à ce point que les savants, après
bien des déboires, ont fini par abandonner leurs re-
cherches. '
Depuis , on a tenté de résoudre la question à l'aide
de la statistique des peuples slaves. On s'est de-
mandé combien de milliers d'hommes parlent tel ou
tel dialecte» et le russe a naturellement obtenu la
prépondérance. Mais si l'on voulait appliquer ce sys-
tème à l'histoire de la langue, en France, on arri-
verait à placer au premier rang le dialecte du midi ,
et le français proprement dit occuperait à peine la
seconde place. Ajoutons que les savants, qui ont ainsi
voulu résoudre le problème, ont reconnu comme
12i m w.vvit: slavo-imiilouxuqik.
n|)parl('iKn)l au russe hoaurou]) de dialectes «{ui U)
peu\ent (Hre rangés d'aucune façon.
Quels ont été les premiers apôtres de la Slavie et
([uel est le dialecte qui a servi à la traduction de la
Bible? Les écrivains qui se prononcent pour la Russie,
disent que les premiers apôtres étaient Grecs, et que
l'Église russe est restée grecque jusqu'aujourd'hui.
Les Polonais et les Bohèmes répondent que ces apô-
tres, quoique Grecs de naissance , étaient envoyés par
l'Église d'Occident, qu'ils étaient constamment sou-
tenus par le pape, et que les deux premiers d'entre
eux, les plus grands, sont morts à Rome. Quant au
dialecte mémo, la question est encore plus contro-
versée. Les Serbes prétendent que leur langue a
servi à la version des livres sacrés, et les savants,
eux, voient clairement que c'est le dialecte bulgaro-
servo-macédonien qui a été employé à la traduction
de la Bible. Les Russes, de leur côté, ont été forcés
de convenir que saint Cyrille, qui était apôtre de
Bohême, devait écrire dans la langue bohème. En
un mot, la question ainsi envisagée reste encore
pendante et ne semble pas offrir de solution pos-
sible.
Il me paraît beaucoup plus simple d'abandonner
tout système individuel, toute hypothèse exclusive
pour ne s'occuper que des monuments écrits. II n'y
a nul doute que les plus anciens appartiennent à la
langue polono- bohème.
Les Bohèmes en possèdent qui datent de la fin du
ix« siècle et du commencement du x% tandis que
ceux de la Russie ne remontent qu'au xi*^ siècle. Nous
126 LE JUGEMENT
Sous le rapport historique , les observations qu'on
en peut tirer sont beaucoup plus importantes. Ce
manuscrit confirme nos hypothèses relativement à
l'arrivée des Lechs et des Czechs. Ce qui prouve
Tauthenticité du poBme, c'est que les savants qui
l'ont découvert croyaient sincèrement que les Czechs
et les Lochs étaient slaves et les disaient venir des
bords du Danube. Le système héréditaire , la com-
munauté de propriété , les droits des frères entre
eux, droits en vigueur chez les Slaves, s'y trou-
vent parfaitement exposés. Le poète s'exprime
ainsi :
« — 0 fleuve de Wlétawa, pourquoi troubles-tu
ainsi tes ondes? Pourquoi tes ondes argfentées coulent-
elles ainsi troublées? Est-ce le vent d'orage qui t'a
bouleversé et a mêlé l'écume de tes vagues comme
une blanche toison au loin dispersée? Est-ce le vent
((ui secoue les nuages et les fait tomber en gouttes
du vaste ciel? D'où vient que le sable des vastes
têtes des collines est enlevée? Qu'est-ce qui soulève
dans ton lit l'argile incrustée d'or?
» — Comment ne serai-je point troublé dans mes
ondes, quand deux enfants nés de la même mère se
querellent ! Quand doux frères ne peuvent s'accor-
der sur l'héritage de leur père commun et se com-
battent avec acharnement ! L'un est le terrible
Chrudpsz, maître de l'Otawa aux rives serpen-
tantes, au cours fortuné et roulant l'or; l'autre,
est le vaillant Stoglow, seigneur de Uadbuza la fraî-
che, et tous deux sont frères, tous deux sont Klé-
novvicz de la vieille race de Popiel qui arriva jadit
DE LIBtSSA. 127
dans nos fertiles contrées à la tête des escadrons
desCzechs après avoir franchi les trois fleuves! — w
Nous avons ici la preuve incontestable de la venue
des Czechs après avoir franclii les trois fleuves. Pour
les uns, ces trois fleuves sont : la Vistule, l'Oder et
l'Elbe ; pour les autres , le Gran , le Wag et la Mo-
rawa. Je continue à citer :
« Une hirondelle familière se hâte d'accourir des
bords de rOtawa aux rives serpentantes; elle s'as-
âed sur la fenêtre spacieuse dans la demeure de
Libussa, dans le nid doré de ses pères, dans la
sainte acropole de Wyszehrad. Le pauvre oiseau
est soucieux ; il gémit douloureusement. Dès qu^me
hirondelle sa sœur Ta entendue , sa sœur qui ha-
bite la cour de Libussa , va conjurer la souveraine
de sortir de son château, de s'asseoir sous le péri-
style du palais , de faire comparaître les deux frères
devant son tribunal et de les juger d'après la loi. »
L'arrivée de l'hirondelle qui vient des bords de
rOtawa à l'acropole de Wyszehrad, ot qui annonce
à l'hirondelle, sa sœur, habitante du château de Li-
bussa, la querelle des deux frères, n'est point,
comme on pourrait le croire , une métaphore pure-
ment poétique, une iSgure symbolisant quelque am-
bassade : dans les anciens chants et contes du peuple
dave les oiseaux et les animaux adressent souvent la
parole aux hommes comme à des frères. La souve-
raine fait venir les anciens, les chefs, les guerriers
et les deux frères. Remarquons, en passant, que le
mot de guerrier, dans le texte, est remplacé par le
mot Lech ; il est évident que les Lechs formaient une
128 LE JUGEMENT
rlasso supérieure à celle des anciens et des gouver-
neurs. Le poëme continue ainsi :
« Les guerriers, les chefs et les anciens réunis,
ayant pris place chacun suivant sa naissance, la
souveraine apparaît en habits blancs comme la
neige. Elle s'assied sur le trône des ancêtres. A ses
côtés sont deux vierges initiées aux mystères de la
jurisprudence; Tune d'elles tient les tables de la
loi, et Tautre porte le glaive vengeur des torts. De-
vant leurs yeux brûle le feu des épreuves juridi-
ques; à leurs pieds brille l'eau lustrale. »
Cette façon déjuger, de chercher la vérité à l'aide
du feu et de l'eau, que quelques critiques pensent
n'avoir été pratiquée que dans les temps chrétiens,
leur a fait contester l'antiquité du poëme : ils le
regardent comme une création postérieure à la date
qu'on lui assigne. Cependant , il y a un vers dans le
texte où Libussa déclare qu'elle n'agit que d'après la
loi de ses dieux éternels. Je cite :
a La souveraine du haut du trône des ancêtres ,
parle ainsi : — 0 mes anciens, mes guerriers et
vous chefs du peuple , d'après la loi des dieux éter-
nels, établissez la justice entre les deux frères
qui se querellent pour l'héritage de leur père. Doi-
vent-ils posséder le bien en commun? ou doivent-
ils se le partager en deux portions égales? Si la
sentence que je vais prononcer est d'accord avec
votre raison, faites-la exécuter; mais si elle est en
désaccord avec votre raison, rendez une sentence
nouvelle qui puisse réconcilier les deux frères. —
» Alors tous s'incliuèronl, les anciens, les guerriers
1>K IJKISSA. 129
el les chefs du peuple. A voix hasso ils coniiuencent à
se consulter; ils louent entre eux la sa[;esse de Li-
bussa. Lutobor, sei{{ncur de Dobroslawsk, se lève el
dit ces paroles :
a — Souveraine illustre , noiis avons pesé vos pa-
roles, faites recueillir les voix de rassemblée.
» — Les vierges delà justiee reeuedlent les voles,
cl, les mettant dans le vase sacré, les présentent aux
guerriers pour qu'ils proclauicMil la sentence. Rado-
wan , l'un des chefs , compte les voix et rend ainsi la
sentence :
» — 0 frères , nés de la mém(» mère ! 0 Klé-
nowicz de l'antique race de Popiels, réconciliez-
vous! Vous ne potivez partager riiérilaf;e paternel;
jouissez-^n en commun et en paix.
» — Mais Chrudosz, seigneur de TOtawa, se dresse;
le fiel s'étant répandu sur son cœur , il tremble de
tous ses membres; il menace de la main; il mugil
comme un taureau :
» — Malheur aux petits oiseaux quand la vipère
se glisse dans leur nid! Mais malheur surlout aux
guerriers quand c'est une femme qui {{ouvenie!
C'est aux hommes de commander aux hommes !
C'est au premier né qu'apiiarlieut l'hérilage pa-
ternel !
» — Libussa se lève du trône de ses ancêtres et
dit aux guerriers , aux anciens et aux chefs du
peuple :
>' — Vous entendez comme on m'outrage ! Soyez
' vous-mêmes juges d'après la loi ; je m» veux plus dé-
cider de vos querellés. (Choisissez parmi vous un
130 LE JUGEMENT
homme qui vous gouverne avec le sceptre de fer; la
main d'une vierge est désormais trop feible pour vous
conduire.
y) — Ratibor, Fun des chefs , se lève à son tour, et
dit ces paroles :
» — Pourquoi imiterione -^ nous les Allemands?
Chez nous la loi est antique et sainte; elle nous a
été apportée par nos pères lorsqu'ils s'établirent dans
nos fertiles contrées , après avoir franchi les trois
fleuves. Chaque père de famille règne dans sa com-
munauté domestique. Les hommes travaillent aux
champs , les femmes filent et cousent ; que si la tête
de la maison vient à tomber, les enfants jouissent en
commun de l'héritage paternel; ils se choisissent un
chef de leur race, lequel pour le 'bien de tous va aux
assemblées du peuple ; il y va avec les anciens , avec
les guerriers et les chefs. — »
Certes, voilà une exposition très claire du système
d'hérédité et de représentation nationale dans l'an-
cienne Slavie. — Jamais découverte littéraire ne fit
plus de bruit que celle de ce petit fragment de poé-
sie. De grandes discussions eurent lieu parmi les sa^
vants sur l'authenticité, le sens et la date de ce ma-
nuscrit. Dobrowski, le patriarche des érudits bohè-
mes, fut constamment à la tête des adversaires de ce
poème, qu'il appelle une infâme falsification. Des chi-
mistes furent mandés pour reconnaître et analyser
l'encre; mais sur leur déclaration que l'opération
chimique détruirait le manuscrit, Dobrowski n'osa
plus le leur livrer. L'amour des monuments nationaux
triompha en lui de ses soupçons ; il préféra rester
1)K LiniSSA. i*M
dans le doute et conserver le manuscrit. Szaforik, Pa-
lacki, et beaucoup d'autres se prononcèrent pour
l'authenticité. Aujourd'hui, le poème passe pour ap-
partenir au IX* siècle; le fait qu'il narre s(^mbIo re-
monter à Tannée 721 de Tère chrétienne.
ONZIEME LEÇON.
I)«?coiiverte lii!(*raire do Wenceslas Uanka. — Le manuscrit de Kro-
lodwor. — Le poëine héroïque Zaboï-Slavoï-Ludiek ; ce que signifie
ce poëme. - La lui te entre le clirislianisme et le paganisme se
poursuit encore aujourd'hui dans la littérature. — Le christianisme
introduit chez les Slaves la famille , rautorilé , renseignement, etc.,
et prépare Tunilé slave.
Mardi, 2 février 18'i1.
Wenceslas Hanka, dont le nom est si connu dans
la littérature slave;, découvrit en 1817, à Krolodwor
(Kônigskof), un manuscrit bohôme. Ce manuscrit
ne date que du xiir siècle , mais on y trouve des frag-
ments de la plus haute antiquité ; ce sont des poèmes
de peudVlendue. L'un d'eux, poème héroïque , in-
LK lH>EMt: ZABOÏ-SLAVOÏ-LLDItK. 133
Litulé Zaboï-Slavoï-Ludiek , mérite parliculièrcuient
notre attention.
Quel est le combat qu'il retrace? Est-ce celui que
les Bohèmes livrèrent à Louis le Germanique^ au
milieu du ix« siècle? Quelques auteurs le font re-
monter à une époque bien plus ancienne, à Tannée
530. Il s'agirait, suivant cette version, de la victoire
jue Samo, à la tête des Slaves , remporta sur l'un des
{énéraux de Dagobert, roi des Francs. Zaboï, l'un
les héros du poëme , ne serait autre que Samo lui-
néme; sans prétendre résoudre ici cette question
^ntroversée, nous allons lire ce fragment.
'<Dans la foret Noire, s'élève un rocher; sur le
•ocher monte le vaillant Zaboï. Il promène ses re-
pirds autour de lui , et il s'afflige à la vue de ces
Miys , de tous ces pays. Et il gémit comme le ramier
»iuvage. Longtemps assis et sanglotant, tout à coup
1 s'élance comme un cerf à travers les vallées et les
forêts, à travers les forêts vastes et silencieuses. Il se
hâte de courir de l'homme à Thomme , du guerrier
au guerrier, par toute la contrée ; il dit , bas à Toreillc
de chacun, des paroles brèves, puis il court plus
loin.
» Et le premier jour s'est écoulé, et le second jour
s'est écoulé ; mais quand la troisième lune éclaire de
nouveau la nuit, des hommes sont réunis dans la forêt
Noire. Zaboï vient à eux, il les fait descendre dans
un ravin profond, dans le plus profond des ravins
boisés. Il descend plus bas encore et saisit un luth
luunnonieux. Il chante :
» — Hommes aux cœurs fraternels, aux yeux en-
134 LK l>(»EMK
flammés , j'ontonno pour vous ce chant du fond de la
valloo, (lu fond de mon avAXVy et dans mon cœur il
n'y a (\\w doul(»ur.
w Notre bon chor pore s'est on allé chez les ancê-
tres, ayant abandonné ici ses petits enfants et ses
chères compa[pies, il n'a laissé aucun chef , il n'a
dit à aucun de nous : Frère, parle aux autres avec
des paroles paternelles.
» L'étran[;er envahit violeuimenl son héritage; dans
une lan{ju(î étranf[ùre , il nous donne des ordres.
Comme nous vivons dans la terre étrangère, il faut
que nos femmes et nos <mfants vivent de même ici;
nous n'aurons qu*une seule épouse pour compagne
depuis le printemps jusqu'à la mort.
» Ils ont chassé de nos bois tous les éperviers sa-
crés et ils nous im|)osent les dieux que Ton adore
dans la terre étran{;ère; il nous faudra courber la
tête devant eux, il nous faudra hîur sacrifier. Nous
n'oserons plus frapper nos fronts devant nos anciens
dieux. Qui leur portera à manger à la brune, là où nos
pères venaient les nourrir et leur parler? L'étranger a
abattu tous les arbres, a brisé tous les dieux.
»Ah! toi, Zaboï, tu chantes de cœur à cœur, le
chant de douleur , comme le vieux Lumir qui, avec
la puissance du chant et de la parole, ébranlait
le château dé Wyszelirad et tous les pays d'alen-
tour, ainsi tu nous remues, nioi et mes frères.
i! les dieux aiment un vaillant poète I Chante!
ite toujours, les dieux t'ont donné le chant ter-
rible à Fennemi, pour que tu le niettes dans nos
cœurs.
ZAbui-SLAVul'LllMkK. 135
»* L*œil de Slavoï brûle d'un feu étran(;e, Zaiioî le
voit et poursuit son chant.
'^ — Deux garçons, dont la voix éclatait déjà comme
celle des hommes, courent vers la forêt; là avec
Tépée, avec le marteau, avec le javelot, ils exer-
cent leurs bras. I^nfjtemps cachés, ils revinrent
avec joie; mais quand leurs bras ont acquis des
forces et que leur esprit a (^ndi en audace ; ils vont
tomber alors sur leurs ennemis , comme la foudre
d*on orage: ils retourneront ensuite sous leurs toits
domestiques, et dans nos terres reviendra le bon-
heur, le bonheur d'autrefois. » —
^ Alors tous s'élancent vers Zaboï et le pressent
dans leurs bras, sa main passe à la ronde de poitrine
en poitrine, ses parolds s^inissent aux paroles. La
nait passe^ Taurore est déjà proche , et du fond de
la vallée ils se répandent de tous côtés vers chaque
arbre, vers chaque arbre df* la forêt. Et le premier
jour s'est écoulé , et le second jour s'est écoulé; mais
dès que la nuit vient ol)srurcir le troisième jour,
Zaboi s'enfonce dans la forêt , et avec lui les guer-
riers; Slavoï s'enfonce dans la forêt, ei avec lui les
I guerriers. Us marchent silencieux, le cœur de cha-
cmi attaché à son chef, le cceur de chacun obstiné
contre le roi , les armes de tr^us levées contre le roi.
»> — O Slavoï, o mon frère, là vers le sommet bleu
de la montagne , vers le sommet maître de tout ce
pays, dirigeons nos pas. Là haut, vers le sommet,
vers le soleil levant est une forêt sombre ; là nous
nous donnerons les mains, ronrs-y à pas de renard:
j'y marcherai de mon côté.
l.*?6 m: vniMi.
» — ZuImh, mon livre, ii quoi hon nous montrer
ces ni<)nla(;iies? J(»tons-n<)iis d'ici dircctcnncntyjetons-
iious sur le ranip royal (*onune un oraf[e.
)i — 0 Slavoi, mon frère, lu nous donnes de mau-
vais consiMis, si tu veux écraser 1(» serpent , marche-
lui sur la tcte , et sa tète est là-haut. —
» Ils se jettent dans la foret à {jauche et à droite.
Là, le valeureux Zaboï est à la tèlc des siens; ici,
c'est Slavonpii {;nide les autres à travers les brous-
sailles épaisses vers le sommet de la montajrnc. Cinq
soleils passèrent, l(»s j;a<Triers se donnèrent. les mains
et de hîurs yei;\ de renard cherchèrent les soldats
du roi.
» — 0 Ludiek, Ion armée d'intidèh's couvrira ces
champs comme une seule plaie immense! A Ludiek,
tu n'es (pr un serviteur parmi les serviteurs du roi;
va dire à ton maître que ses ordn^s ne sont pour
nous que de la fumée. —
» Ludiek s'est ému décolère, il appelle les lroup<»s
du roi.
«L'armée du roi répand un(^ vaste, vaste lueur;
car la lumière du soleil rejaillit des armures des {jucr-
riers. Ils sont prêts à lever hî pied et les mains pour*
le combat au mot d'ordre de Ludiek.
>i Et Zaboï les char(jea en face comme la grôle, et
Slavoi les battit en ttan<* < ommc la {[rèle.
» — Ah! frère, voici ceux qui ont brisé nos dieux ,
•qui ont déraciné nos arbres, qui ont chassé nos
éperviers sacrés. Les dieux nous donnent la ven-
geance ! —
w Ludiek marche contre Zaboï. Lorsqu'un chènc
ZAIW>!-Sl,.\VOi-IJ lUKK. 1 37
s'abat sur un chAnc, lonlc la forét lo voit : ZalH)i
coart vers Ludiek, s'élevant au-dessus de toute l'ar-
tnée. Ludiek frappe avec le glaive; il frappe le liou-
clîer, trois peaux qui le recouvraient sont brisées.
Zaboi saisit sa hache, il la lance; Ludiek saute de
côté, il évite le coup et la hache frappe un arbre.
L'arbre tombe et couvre le corps de trente guerriers.
Lndiek est plein de rage, il crie dans sa fureur:
» — Monstre, reptile ignoble, viens ici pour me-
surer nos glaives. —
» Zaboî frappe avec le glaive , une partie du bou-
clier de Ludiek est coupée. Ludiek frappe avec le
glaive, le glaive se plie sur l'armure de Zaboï. Tous
les deux s'enflamment davantage; un coup pour l'un,
un coup pour l'autre; ils se frappent depuis les pieds
jascpi'à la tête. Leur sang marque leurs traces. Le
sang inonde tous les guerriers , car le carnage com-
mence des deux côtés.
» Le soleil commence à s'incliner et personne ne
recule encore. Ici Zaboï qui renverse et là Slavoï qui
renverse.
w — Péris, ennemi, toi qui suces notre sang!
»> — Zaboî saisit de nouveau sa hache; Ludiek
veut l'éviter de nouveau. Zaboï la lève , la tient
susi>endue un instant, puis la lance sur l'ennemi.
La hache frappe, l'armure se brise en deux, et sous
l'armure se brise la poitrine de Ludiek. Son àme se
trouble, s'envole effrayée, et le corps se renverse à
quelques toises en arrière.
» Les ennemis s'enfuient, la terreur les chasse du
champ de bataille; l'épouvante leur arrache des cris.
138 LE POEME ZÂBOÎ-SLAVOÏ-LUDIEK.
L'armée de Zaboï est réjouie par le butin ; la victoire
les exalte.
» — Frère, regardez, avec l'aide des dieux nous
avons vaincu nos ennemis. Qu'un escadron coure
à gauche , l'autre à droite ! Que les chevaux hennis-
sent dans toute la forêt. Fondez sur l'ennemi de
tous côtés; chevaux agiles , partez sur les traces de
nos ennemis, portez leur vengeance. Zaboï , toi, lion
terrible, n'épargne pas le sang des mécréants.
» Zaboï jette son bouclier : d'une main il tient la
massue et de l'autre le glaive, à travers l'ennemi il
se fraye une route. Les chevaux hennissent dans toute
la forêt. On poursuit l'envahisseur, on le poursuit
dans tout le pays.
» Un fleuve mugit devant eux, les yagues sautent
sur les vagues, et tous les guerriers y tombent l'un
sur l'autre, ils se poursuivent à travers les flots écu-
mants. L'onde engloutit les étrangers en foule, mais
elle porte tous les siens au rivage , elle porte tous
les siens.
» A travers les pays , en long et en large , le milan
étendant ses vastes ailes donne la chasse aux oiseaux.
Ainsi les guerriers de Zaboï parcourent le pays , et
l'ennemi est foulé aux pieds par les chevaux. La nuit,
au clair de lune, on les ppursuit; le jour, à l'é-
clat du soleil, on les poursuit, et de nouveau à l'om-
bre de la nuit et à la lueur de l'aube matinale.
» Un fleuve mugit devant eux , les vagues sautent
sur les vagues , et de tous les côtés les guerriers y
tombent, ils se poursuivent à travers les vagues écu-
mantes. L'onde engloutit une foule d'étrangers, mais
LUTTE ENTRE LE CUR1STUN16ME , ETC. 139
elle porte les siens au rivage , elle porte tous les
siens*
y> — Jusque-là, vers ces montagnes bleues portons
le carnage et la vengeance.
»— Zaboï, frère, nous n'avons plus beaucoup de
chemin à parcourir, ciir il n'y a qu'une poignée
d'ennemis qui se sauvent vers les monta(^es, et
cette poignée avec ses larmc^s implore notre merci.
» — Maintenant retournons, abandonnons le reste.
» — Le vent parcourt tous les pays à la fois, les ar-
mées courent vers tous les pays.
>> — 0! mon frère, voici le sommet bleu, c'est là
que les dieux nous donneront la victoire. Là les
âmes par troupes courent d'arbre en arbre. Les oi-
seaux en sont effrayés , les bôles fauves en ont peur.
Le hibou seul ne les craint pas. Là sur le sommet
bleu allons ensevelir les morts, présentons aux
dieux les mets des sacrifices, aux dieux sauveurs
donnons un sacrifice splendide. Nous leur adresse-
rons des actions de grâces en leur offrant les armes
des vaincus. » —
La lutte entre le christianisme et le paganisme,
qui fait le sujet de ce poème, se poursuit encore au-
jourd'hui dans la littérîfture slave. Plusieurs slavo-
pbiles ont accusé le cbristianisme d'avoir détruit les
anciens monuments nationaux. Mais aucun d'eux n'a
jamais compris l'établissement dt; la religion cbré-
tienne. On la représente toujours comme une religion
nouvelle et violemment imposée aux Slaves. Cependant
le christianisme ne peut être considéré comme une
chose toute nouvelle; il ne venait pas détruire les
I W) luth: KisiKt le chuistiainismë
ancioniios Iradilions, mais il so faisait fort de les ex-
pliquer, de les accoipplir. C'est là ce qui explique
ses rapides progrès. Tout le monde sait, en effet,
qu'il existe des rapports profonds entre le dogme
chrétien et les croyances antiques des peuples. Le
christianisme n'abolissait pas le sacrifice, il en révélait
la signification véritable; il ne rejetait pas le dogme
de la lutte du bien et du mal, il l'éclaircissait , s'ac-
cordant ainsi avec ce qu'il y avait de plus intime
dans les anciennes religions. Les Slaves qui, dans les
pays du Nord et dans ceux gouvernés par les Nor-
mands , avaient conservé le dogme antique , accep-
tèrent le christianisme sans résistance, chez eux il
n'y a point de traces d'une lutte entre les deux reli-
gions. Au Midi et à l'Ouest, la résistance fut la suite
des provocations des barons allemands qui se présen-
taient aux Slaves en conquérants. La lutte fut courte
en Pologne, mais elle fut opiniâtre sur la limite des
pays slaves entre la Pologne et l'Allemagne. C'est là,
en effet, que le féodalisme allemand cherchait à
s'établir en couvrant du voile de la religion ses pro-
jets d'envahissement.
Cette lutte a donc le caractère plutôt politique que
religieux; certes, «il n'est pas difficile de justifier le
christianisme des reproches qu'on lui adresse. C'est
lui qui a complété l'organisation des royaumes slaves
et assuré leur indépendance. Jusqu'ici on n'a pas suf-
fisamment examiné son influence sur l'état domes-
tique, social et politique de ces peuples.
En première ligne , il a fondé la famille par réta-
blissement du mariage ; réforme immense qui a rap-
ET hh VXi.\yîSMf.. 1i1
proche les nation» slaves dos races CKTidontales. H a
consacrer le pouvoir; il est probable que cliex les
Slaves jamais un pouvoir durable n'aurait pu s%}la-
blir sans Finfluence chrétienne , tant leur organisa-
tion était contraire à toute idée f>olitique. Cest du
moment où les ducs de Russie furent sacrés par les
évéques d'Orient et les rois de Polo{{ne par les pajies,
qu'ils devinrent les vrais représentants de la natio-
nalité.
Ainsi le christianisme a réformé la vie domestique
et la vie politique dans les pays slaves. Il a établi
entrceux un lien intime, en leur montrant un m^^me
but à atteindre. Il a fondé ainsi leur unité. Oîtte
unité a pour premier organe la cloche élevée sur les
églises. Cette voix, qui retentit dans tous les pays
slaves, leur fait sentir qu'ils sont membres d'une
même communauté. Plus tard cette cirx-hc chré-
tienne devient le symlnde de l'indépendance jjoliti-
que, car c'est elle qui appelh; les citoyens à la diète.
Avec le christianisme aussi les arts pénètrent chez
les Slaves. Les églises chrétiennes sont leurs premiers
édifices en pierre et leurs seuls chefs-d'œuvre d'ar-
chitecture. L'institution de fêtes [Kmdant lesquelles
le fieuple doit s'abstenir de travail devient pour lui
un puissant moyen d'éducation. Alors, au milieu de
ses amusements, il peut méditer et vivre d'une vie
spirituelle, détachée de la terre. Enfin l'introduction
de renseignement par les prêtres fait époqu(î chez
les Slaves; jusqu'alors il n'y a>ait pas en de dogmes
prêches parmi eux.
Toutes ces réformes , l'établissement de la
142 LUTTE ENTRE LE CHRISTIANISME, ETC.
royauté, de la paroisse, du mariage, des fêtes et
de renseignement transforment la société slave;
dès lors elle devient européenne , elle commence
à appartenir à la communion des peuples de TOc-
cident.
DOUZIEME LEÇON.
Le manuscrit de Krolodwor, saite. — Le poème de la fille de Kou-
bilaî. — Dnalité slavo-religieuse. — Les barons allemands chez les
Slaves. — Les Slaves 'catholiques et les Slaves grecs orientaux. —
L'Église d^Orient et l'Église d'Occident. — Le chroniqueur Nestor et
le chroniqueur Gallus. — La patrie deGallus.
Vendredi, 5 février 18Âi.
Le fragment que nous avons cité dans la dernière
séance, donne une idée des poèmes historiques con-
tenus dans le manuscrit de Krolodwbr. Je n'entrerai
pas dans de longs détails sur chacun d'eux , tous
n'ont pas la même antiquité ni la môme impor-
tance ; il en est môme quelques uns dont Tauthentî-
cité est contestable. L'un d'eux raconte les combats
livrés entre les chrétiens et les Tartares au commen-
cement du XIII* siècle ; c'est le seul poëme contem-
porain composé sur l'invasion tartare. Il est assez
curieux de voir à quelle cause le poète attribue cette
14i LR MANlîSCRrT DE KU0L01»\'0R.
invasion. S'il faut l'en croire, la fille de Koubilaï, roi
des Tartares (connu par les mémoires de Marco-
Polo) , ayant entendu parler des merveilles de FOc-
cident, voulut voir l'Europe. Elle part, se dirige vers
rAllemagne. Les Allemands, séduits par sa beauté et
ses richesses, l'attaquent dans ufae forêt, la dépouil-
lent et la tuent. Son père, pour la venger, se met à
la tcte de toute l'Asie, envahit la Russie et la Po-
logne et menace TAllemagne. Ici le poète dépeint la
terreur des rois chrétiens qui réunissent leurs trou-
pes. Bientôt les deux armées se trouvent en présence
(probablement à la bataille de Lignitz).
Les Tartares passaient chez les Slaves pour sor-
ciers; ce qui explique cette réputation, c'est qu'ils se
servaient de la poudre et lançaient des fusées. Aussi
le poète dit que Koubilaï appela tous les sorciers et
les devins de son armée, leur ordonna de consulter
les présages et de prédire l'issue du combat. Alors
les sorciers et les devins s'assemblent , se partagent
en deux camps, entre lesquels on plante un bâton
noir. Les sorciers coupent en deux ce bâton, donnent
à l'un des morceaux le nom de Koubilaï et à Fautre le
nom du chef des chrétiens ; puis des qu'ils ont pro-
noncé certaines paroles magiques, les deux bâtons
commencent un combat qui finit par la victoire du
bâton Koubilaï. En effet les chrétiens furent vaincus.
Les fragments lyriques du recueil de Krolodwor,
ne sont pas assez importants pour nous arrêter,
d'ailleurs nous en parlerons quand nous examine-
rons la poésie des Serbes.
Longlemps avanl la composition do ces dernier?
DUALITÉ SLAVO-KKLIGIEUSE. 143
ffïiiginentâ; les Russes et les Polonais possédaient déjà
des monuments littéraires.
Nous avons vu dans les leçons précédentes que
deux empires s'étaient élevés au sein de la race
slave. L'établissement de ces deux nationalités im-
primait un nouveau mouvement à cette race qui
passait, pour ainsi dire, alors de la vie végétative à
la vie animale. Le christianisme seul put lui donner
le vrai souffle de la vie humaine.
Les circonslances au milieu desquelles cette reli-
gion s'introduisit, le caractère du clergé, les rapports
politiques enlre l'Église et la souveraineté nationale;
tout est différent dans ces deux élats. Les Polonais
ainsi que les Slaves du Midi et de l'Ouest étaient obli-
gés, par leur vie politique môme, de se convertir au
christianisme. Sans cette conversion, nul gouverne-
ment ne pouvait se fonder définitivement chez eux, et
plus tard ils n'auraient eu aucun moyen de sahit con-
tre les invasions étrangères. Déjà, en effet, sous Da-
gobert , les Francs combattaient les Slaves sur les
bords du Danube ; mais bientôt ceux-ci eurent des en-
nemis pbis terribles dans les empereurs d'Allema-
gne. Le vaste empire 'allemand n'avait pas une très
grande puissance d'acticm dans son intérieur ; c'était
un empire fondé sur la féodalité, modifiée par les pri-
vilèges des villes libn^s ci (ontc^nue par la puissance
de l'Église. Mais cet empin» était lout-piiissant lors-
qu'il parlait au nom de l'idée? de l'époque, au nom du
christianisme. On sait (pielles forces les empereurs
d'Allemagne opposèrent aux Sarrazins. Au nom delà
r^'ligion, les villes libres, l<»s rorporntions, les barons,
I. 10
14G DUALITÉ 8LAV0-UËLlGfElIS£.
s'empressaient à l'envi de prendre les armes , d'unir
leurs efforts. C'est ainsi que cet empire pesait de toute
sa masse sur les Slaves; l'Église Ty encourageait. Les
individus y trouvaient d'ailleurs leur avan&ge par la
formation d'établissements féodaux. Il ne faudrait pas
se figurer, cependant, qu'ils fussent conduits par un
esprit mercenaire ; riien ne leur était plus étranger que
l'appât du gain. Les barons quittaient des pays riches,
comme les bords du Rhin, pour aller dans les sables
du Brandebourg , dans la Grande-Pologne , au milieu
des forêts et de marais de la Prusse. Là, une vie dure et
laborieuse les attendait; ils étaient exposés à des pri-^
vations , à des luttes continuelles ; rarement ils mou-
raient dans leur lit; ils voyaient souvent égorger leurs
femmes et leurs enfants. Qui donc les poussait vers
ces guerres et ces périls? La même cause qui pousse
de nos jours des hommes riches aux luttes politiques :
l'idée du siècle, le sentiment d'un grand avenir.
La lutte était trop inégale pour les Slaves; car les
Allemands apportaient avec eux l'organisation mili-
taire féodale, tandis que les Slaves ne pouvaient leur
opposer que des armées sans ordre.
Les barons ne portaient pas aux Slaves une haine
implacable : une fois convertis, ils recevaient d'eux
la môme protection que les Allemands. Toutefois,
malgré cette protection, les Slaves se trouvaient mal-
heureux. Ils voyaient avec peine s'élever dans leur
pays le château féodal. Près de ces châteaux s'éta-
blissaient des forges qui fabriquaient des armes pour
le seigneur; les ouvriers allemands construisaient
ensuite une église, et près d'elle se formait bientôt
DUALITÉ SLAVO-RELIfilEUSE. I M
te compagnonage pour ses besoins et ceux des fidèles.
£îi s'étendant, cette association devenait une ville.
Les Slaves étaient ainsi repoussés vers la campagne
et obligés de se soumettre à un régime contraire à
leur nature. Sous le poids de cette atmosphère étran-
gère, leur langue, leurs mœurs et leurs coutumes
s'eJBfaçaient chaque jour. Quelque empressement que
mirent les seigneurs ou l'Église à leur assurer une
vie libre et facile, ils ont disparu partout où s'est
établie la féodalité.
Quel était donc le moyen d'arrêter cette invasion
allemande? Un historien dit qu'il n'y avait qu'à éri-
ger la croix sur la frontière pour enlever aux empe-
reurs allemands le principe de leur force. En effet,
l'entrée des Slaves dans la communion chrétienne
dépouillait de tout caractère religieux leurs contesta-
tions politiques avec l'empire ; et môme , avec le
temps, les princes slaves, s'assiirant l'alliance des
barons par des mariages et des traités, devaient in-
flner sur les affaires intérieures de l'Allemagne et
devenir quelquefois redoutables aux empereurs. Voilà
, que fut le service que le christianisme rendit à la
Pologne et à la Bohème.
La Russie était dans une situation différente; elle
n'avait à combattre que les hordes nomadesdes steppes
qui fondaient sur elle. Les Normands aventureux qui
la gouvernaient attaquaient l'empire d'Orient, etlts
Grecs cherchaient à les convertir pour assurer leurs
frontières sans cesse menacées. Wladimir, contem-
porain de Boleslas le Grand, et le dernier des souve-
rains russes qui ait appelé de nouvelles bandes de la
148 DUALITÉ SLAVO-REUGIEUSE.
Suède et de la Norwége , voulait ranimer le paganisme
miné sourdement par la religion chrétienne; mais,
plus tard, il se ravisa en épousant une princesse
grecque. On raconte qu'avant de se convertir il exa-
mina longtemps les deux religions. Il appela même,
dit-on , les rabbins d'une horde juive et des docteurs
de l'église catholique, il envoya dans tous les pays
pour approfondir les mystères ; enfin , il opta pour
l'église d'Orient. La tradition rapporte que ce fut un
sage Grec, qui, lui ayant dépeint le jugement der-
nier, le décida enfin.
Cependant, l'église d'Orient penchait déjà vers
une séparation définitive avec l'église catholique ; elle
s'était appuyée jusqu'alors sur les conciles; mais ayant
cessé d'avoir recours à cette autorité, elle n'avait
plus d'autre appui que le gouvernement; elle res-
tait donc à sa merci , et ne pouvait plus désormais
s'opposer d'aucune manière aux envahissements du
pouvoir temporel. Dès lors, plus de discussions, plus
de synodes ; car on craignait qu'il ne surgît des dis-
putes théologiques que Fon ne pourrait plus soumettre
à la décision définitive des. évéques romains. Plus
tard, le gouvernement, obéissant au même ordre d'i-
dées, en vint à interdire la prédication : ne pouvant
en effet, comme suprême autorité, contrôler partout
et toujours le clergé qui lui était soumis, il trouvait
beaucoup plus simple de supprimer la chaire. Ainsi,
au lieu de rencontrer cette liberté qu'elle croyait
obtenir en s'émancipant du pouvoir papal, l'église
d'Orient perdit toute indépendance ; elle fut condam-
née au mutisme oi a l'inaction.
DIJAUTË SLAVO-RELIGIEL'SË. 149
Ce fut à cette époque que la Russie reçut la reli-
gion grecque. Les évoques orientaux étaient des
hommes très pieux, voués à l'étude, en dehors de
tout mouvement politique ou social ; ils ressemblaient
assez au clergé catholique de notre époque ; ils étaient
regardés comme des administrateurs, comme des em-
ployés du gouvernement.
Us avaient peu de rapports avec ces évoques d'Oc-
cident, auteurs, législateurs, guerriers même, qui
. formaient la classe la plus active au moyen âge. Les
moines de Féglise d'Orient n'avaient pas plus d'in-
fluence que son clergé séculier. Ces établissements
religieux, qui ont exercé une action si puissante sur
les pays germaniques et romains , existaient à peine
dans cette église. Elle ne possédait qu'un seul ordre,
celui de saint Basile, voué entièrement à l'étude
et à la vie contemplative. En Occident, au con-
traire, des ordres nouveaux surgissaient suivant les
besoins de l'époque; les ordres de chevalerie qui
devaient changer la face du Nord allaient naître, et
l'un d'eux devait servir de base au royaume de
Prusse.
Toutes les libertés politiquesdes pays slaves du Nord
viennent de l'église d'Occident. Un roi polonais, qui
tua un évoque, perdit sa couronne, et dès lors l'évo-
que fut regardé comme inviolable ; le même privilège
s'attacha à la personne des seigneurs laïcs qui
siégeaient à la diète à côté des évoques. En Russie,
tout ce qui restait des libertés primitives se renferma
dans les villes et ne put en sortir; tandis qu'en Po-
logne ces libertés se sont développées dans les conseils
150 LE CHRONIQUEUR NESTOR. '
des rois, et plus tard dans les diètes ;, où elles trou-
vèrent une parole puissante.
Ainsi , r importance individuelle des hommes d'é-
glise est bien différente dans ces deux pays. L'évêque
est une personne sacrée en Pologne, tandis que chez
les Orientaux, malgré la sagesse du clergé, souvent
supérieur à celui de T Occident par Taustérité de sa
vie, il est traité durement par les rois et par le peuple.
On no rencontre aucun exemple d'un traitement brutal
envers les prêtres dans les pays catholiques du Nord ;
et si des écrivains et des poètes polonais haïssent par-
fois les moines, cette haine est encore mêlée de
respect.
Les mêmes motifs qui avaient fait interdire la pré-
dication aux évêques d'Orient, amenèrent les princes
russes à défendre au clergé d'écrire les annales du
pays. Pendant longtemps, en effet, les moines, les
seules personnes lettrées de l'empire, en rédigèrent
les chroniques. Cette coutume devait sembler au gou-
vernement russe dangereuse et contraire à la politique,
puisqu'elle donnai t aux opinions individuelles le moyen
déjuger les affaires de l'État : elle dut cesser.
Le plus ancien des chroniqueurs slaves est précisé-
ment un de ces moines ; il se nomme Nestor. Né dans
le pays situé entre le lîug et le Borysthène , contrée
qui porte le nom de terre russienne^ et qui est con-
testé entre les Russes et les Polonais, Nestor ne con-
naissait aucune littérature occidentale; il ne savait
pas le latin, il avait pour guide unique les historiens
de Byzance; il était imbu de leur style, de leur esprit.
Étranger lui-même à toutes les affaires politiques,
LE POETE CURONIUIIELK GALLtS. 151
éloigné de tout champ de bataille, il notait dans sa
cellule les traditions anciennes et les nouvelles du
jour racontées par les autres moines. On sait que son
histoire ne remonte pas au-delà de la conquête de
la Russie par les Normands. Il était né au milieu du
XI* siècle, c'est-à-dire deux cents ans après cette in-
vasion. L'histoire slave antérieure ne l'intéresse pres-
que pas : quant à l'histoire normande , il la raconte
de la manière la plus simple. Ces notes historiques
pourtant sont t»ès importantes sous le rapport géogra-
phique. A l'imitation des historiens grecs, il fait pré-
céder son livre d'une sorte do préface qui rattache
son histoire à l'histoire du monde. L'absence de tout
enthousiasme, de toute idée générale, de tout point
* de vue élevé dans le récit de Nestor, a séduit les écri-
vains du xviii* siècle, qui en ont fait le modèle des
historiographes. La simplicité de sa diction les a tel-
lement aveuglés, qu'ils n'ont osé corriger aucune de
ses fautes chronologiques ou géographiques. Cepen-
dant, son livre n'est autre chose qu'un reflet de la
littérature byzantine : or, les écrivains du bas-empire
sont loin d'être des modèles de force et d'esprit dans
leurs ouvrages historiques. Ce sont les œuvres d'un
peuple que la vie abandonne , qui s'éteint. Nestor a
seulement rafraîchi , par le charme de sa naïveté
slave, l'aridité des Byzantins.
Vers la même époque apparaît en Pologne un chro-
niqueur nomme Gallus. On ne s'accorde pas sur son
origine. On s'est demandé s'il était Gaulois ou Polo-
nais ; mais ceux qui élèvent ce doute n'ont examiné
ni le rhythme ni la mesure de ses vers qui, sous leur
152 LE POKTi: CUKOMUlifctK
latinité coiiune sous un voile transparent, laissent dé-
couvrir toutes les allures, tout le caractère de la vraie
langue polonaise. Gallus était le chapelain de Boles-
las 111. Pendant la paix comme pendant la guerre, il
menait une vie active auprès du roi ; il avait visité
les pays étrangers ; il avait, fait môme le voyage de
la Terre-Sainte. Tout révèle en lui un homme d'une
nature mobile et d'un esprit poétique. Son œuvre
lient le milieu entre la chronique et le poëme. Il
raconte la naissance et les hauts fc^ts de son mo-
narque; mais il n'arrive pas jusqu'à sa mort. Cha-
cun de ses chapitres commence par une invoca-
tion poétique, et se termine ordinairement par une
prière. Il môle à son récit des traductions des chants
guerriers des Allemands et des Slaves. D'ordinaire, •
il est gai, plein de saillies, d'un esprit enjoué ; quel-
quefois il pèche contre la vérité par ses exagéra-
tions, mais jamais il ne perd de vue l'unité de son
sujet; son œuvre forme un ensemble géographique et
historique. Quoiqu'il se serve de la langue latine, la
langue polonaise semble résonner perpétuellement à
ses oreilles. Sa versification se ressent des cadences
de ces chants nationaux d'église qui se sont conservés
dans nos vieux cantiques. Le mot patiie se trouve,
sans cesse sous sa plume, et il le prend déjà dans soix
acception la plus largci. Ua critique polonais, qui
comprend rarement l'histoire de sa nation, a su poux*-
tant remarquer que la patrie, dans Gallus, ne signifia'
pas uniquement la terre polonaise; et, en réalilii ?
Gallus renferme déjà dans ce mot toutes les tendance ^^
de la nation, toutes ses libertés et toute sa gloir^^?-
r.ALLts. 153
L'histoire de la Polo{;ne, ses champs fertiles, ses fo-
rêts touffues, ses hommes à la stature élevée, ses
troupeaux nombreux, tout cela est pour lui la patrie ;
il parle de toutes ces choses avec amour et avec or-
gueil, comme un Polonais enflammé d'enthousiasme
pour son pays. 11 n'y a aucune ressemblance entre
lui et Nestor, qui raconte froidement les choses qu'il
né sait que par ouï-dire ; on pourrait le comparer plu-
tôt à quelques uns de ces poètes occidentaux qu'on
nomme troubadours ou minnesingers.
TREIZIÈME LEÇON.
La dualité slave se retrouve dans la littérature. — Les deux é|
chrétiennes cliez les Slaves. — La Pologne au xi* siècle. — 1
Adalbert, patron de la Pologne; son apostolat, son martyre
chant national polonais. — Les rois de Pologne n'ont pas louj
compris leur mission. — - Le chroniqueur russe Nestor et le chi
queur polonais Gallus ; différences entre ces deux écrivains dér
trées en les comparant aux chroniqueurs Dittmar de Mersebour
Kosmas de Prague ; caractères littéraires de ces quatre écrivain
Origine des dialecies. — Les dialectes slaves sont des langues
Causes de la formation et de la décadence des langues.
Mardi , 9 février 1841.
Les différences qui caractérisent les deux emp
formés au sein de la race slave se manifestent d
leurs monuments historiques, dans l'esprit et dan
forme de leurs chroniques. Sous quelles influer
s'est donc développé le caractère de ces peuples? V
ce que nous continuons d'examiner.
Nous connaissons les circonstances qui accompaj
rent l'établissement du christianisme dans la Ru
normande et dans la Pologne ; pour compléter l'hist
LA IH)LO(;Nb AL XI' SIÈCLE. 155
de cette époque, nous parlerons encore de quelques
modifications auxquelles furent soumis le dogme et
les lois canoniques de F Église dans ces deux sociétés.
Les princes normands qui gouvernaient la Russie ,
ayant embrassé spontanément la religion chrétienne
du rit grec, et l'ayant imposée à leurs sujets , prirent
un certain ascendant sur l'Église nationale, et se ser-
virent de cette Église au profit de leur politique. Aussi,
lans cet empire, le christianisme s'étendait lente-
nent, il jetait des racines qui devaient se développer
in jour, mais il ne pouvait pénétrer profondément
ans la vie sociale.
En Pologne, dans les pays lechites et czeches,
J8 progrès du christianisme rencontraient des diffi-
iltés d'une autre nature. Les Lechs et les Czeches
armaient une caste armée; (î'était, comme les ordres
levaleresques , une sorte de milice aristocratique.
e christianisme leur apparaissait comme quelque
lose de menaçant , d'abord parce qu'il consacrait la
►yauté et lui donnait une force incompatible avec
urs idées traditionnelles, ensuite parce qu'il renfer-
ait dans ses dogmes une promesse concernant la
asse entière du peuple, promesse que cette aristo-
atie devinait instinctivement. Aussi , cette milice
-ceptait volontairement la religion chrétienne toutes
s fois qu'elle garantissait ses droits vis-à-vis du pou-
«r royal, mais elle en arrêtait le développement et en
opêchait les conséquences dès qu'il s'agissait de
appliquer aux masses. A ces deux obstacles venait
en ajouter un troisième provenant de la fusion des
ices différentes. La chevalerie lechite et czeche s(»
156 LA POLOGNK At XI* SIÈCLE.
composait cVliommes valeureux et entreprenants mais
inconstants et légers (c'est ainsi, du moins, que les au-
teurs byzantins ont dépeint les Lechs du Caucase); en
se mêlant aux Slaves , ils avaient ajouté, à leurs pro-
pres défauts, la rudesse et la sensualité de ces peuples.
Le clergé chrétien, entouré d'une telle société, s'im-
prégnait, peu à peu, des mœurs nationales et perdait
son ascétisme, son autorité morale et surtout cet en-
thousiasme qui caractérisait le prêtre du moyen âge.
L'état moral de la Pologne à cette époque a été très
bien dépeint par un chroniqueur contemporain , qui
raconte l'ambassade envoyée au pape par un prince
polonais pour demander la couronne royale. Le pape
était bien disposé, la couronne était déjà prête, lors-
qu'un ange apparut au souverain pontife et lui dit
que les Polonais n'étaient pas dignes encore d'avoir
pour chef un oint du Seigneur. Cette noblesse, ajoute
le chroniqueur, préfère la violence à la justice ; ses fo-
rêts et ses chasses ont plus de charmes pour elle que
l'agriculture et les soins de la législation ; elle estime
plus ses limiers que les hommes ; elle est plus propre,
en un mot, à se battre qu'à bâtir des églises.
Quoi qu'il en soit de cette légende, les papes refu-
sèrent longtemps la couronne royale aux ducs de Po-
logne.
Les évêques catholiques de cette nation étaient sou-
vent, à cette époque, de grands seigneurs polonais;
dans leurs actions, ils montraient toutes les qualités
et tous les vices de leur caste. Le clergé inférieur, les
abbés et les curés, provenant de la petite noblesse, ei
avaient le patriotisme, le penchant guerrier, l'hospi-
SAINT ADALBERT. 157
t la bienveillance sociale, mais ils s'ocèupaîent
5 intérêts de la religion.
i les Polonais ne firent aucun effort pour ga-
1 christianisme leurs voisins barbares; ils foil-
insi à leur principale mission, car celle de Té-
était, avant tout, de propager le christianisme
les païens, et l'oubli de ce devoir fut pourra
e la source de grands malheurs,
rois rassemblaient bien leurs armées et faisaient
^éditions dans ce but, mais ils étaient mal se-
, ils manquaient d apôtres* et de martjTS. Les
; venaient des pays étrangers, on allait les cher-
i Allemagne et en Bohême. Un d'eux, un grand
; , saint Adalbert , est devenu le patron de la
e. Il forme, à lui seul, une époque dans Fhis-
9 ce pays.
t Adalbert naquit en Bohème , sur les confins
^ologne, d'une grande famille lechite ; sion père
)mte et sa mère parente du duc régnant ; cette
I avait de nombreuses relations et une grande
ice en Pologne. Dès son enfance on le destina
it ecclésiastique. Envoyé en Allemagne pour
r ses études, il visita ensuite la France et TM-
îvenu dans sa patrie, il fut sacré évoque de
}. Le peuple le reçut avec enthousiasme, car il
bien le slave et composait même des poésies
ette langue. Les grands aimaient sa douceur et
éricorde. Toutefois un orage formidable éclata
t sur sa tête, sous prétexte qu'il introduisait
utumes nouvelles dans le pays : il invitait à sa
tous les chrétiens indistinctement, sans tenir
458 SAINT ADALBERT
compte de leur position sociale. Il s'opposait au trafil
des esclaves (les Juifs de Pologne et de Bohême ache
taient et vendaient des hommes). Enfin il s'e^rçai
de détruire la polygamie. Tous cela révoltait les ha
bitants de Prague; ils chassèrent leur évêque. Rappel
bientôt, il fat de nouveau persécuté et faillit péri
dans une émeute. Sa maison fut brûlée, on massacr
quelques uns de ses frères. Lorsque cette sédition fij
apaisée on s'efforça, par des promesses, de le fair
revenir à son évôché , mais il demeura inébranlabl
dans la résolution d'abandonner son diocèse. Il se ser
lait appelé à une mission plus élevée : l'apostolat. Ces
dans ce but qu'il vint à Gniezen, à la cour du roi Bo
leslas le Grand , et qu'il lui déclara son désir de s.
livrer à la conversion des peuplad(îs lithuano-prus
siennes , voisines dangereuses de la Pologne. Reçi
avec de grands honneurs par le roi, il consacrât quel-
({ues années à étudier les langues des nations qu'i
voulait évangéliser, puis il prit la voie de la Vistuk
jusqu'à Dantzick et de là dirigea ses pas vers la Prnss(
orientale. Les Prussiens, d'abord, ne lui opposèroni
aucune résistance; mais pendant une nuit, comme i
s'Snhardissait à pénétrer dans la forêt sacrée, et, er
célébrant la messe, à prendre possession, au nom de
Christ, de ce siège du paganisme, les prêtres du liev
tombèrent sur lui et le massacrèrent. Boleslas rachetî
le corps du martyr et le déposa dans la ville de Gnie-
zen. Le bruit de la mort de l' évêque, la renommée de
miracles qui s'opéraient sur son tombeau, se propa
géant dans toute la chrétienté, attirèrent beaucoup d
pèlerins dans la capitale de la Pologne. L'empere\i
PATRON DE LA POLOGNE.. 159
ython III, homme pieux et bon, qui connaissait per-
^nnellement et aimait saint Adalbert, étant alors en
juerre avec là Pologne, conclut exprès un traité pour
Raire un pèlerinage et honorer les reliques de son saint
imi. Il arriva en grande pompe à Posen , et de là ,
pieds nus , il marcha jusqu'à Gniezen. Reçu généreu-
sement par Boleslas, il ôta de sa tête la couronne im-
périale, et, la déposant sur celle de Boleslas, il le
proclama roi, car le souverain polonais n'avait encore
que le titre de duc. La Pologne commença dès lors à
ètr,e regardée comme un royaume chrétien. Othon,
avec le titre de roi, accorda encore à Boleslas de
grands privilèges politiques et religieux. 11 lui donna
le droit d'instituer des évêchés et d'administrer son
Église, droit que les papes accordaient difficilement
aux empereurs eux-mêmes.
C est ainsi que le foyer religieux de l'empire polo-
nais, qui était auparavant en Allemagne, à Magde-
bourg, fut transporté dans l'intérieur du pays; la Po-
logne trouva en même temps un centre politique, en
acquérant un centre religieux, car, à cette époque, la
capitale religieuse réunissait en elle tous les éléments
nationaux. Ainsi saint Adalbert a donné à la Pologne
une couronne royale et lui a tracé le vrai chemin des
conquêtes à tenter dans l'avenir. Il nous a laissé, en
outre, comme souYonir, un monument poétique qui
existe encore aujourd'hui. L(îs Polonais et les Bo-
hèmes n'ont pas de morceau littéraire plus^ ancien
dont on connaisse l'autour. C'est un chant de guerre
j composé par le saint lui-même ; ce chant , les Po-
lonais l'ont entonné dans leurs batailles jusqu'au
160 CHANT NATIONAL DE SAINT ADALBERT.
XVI* siècle , époque où ils cessèrent de conqu
Nous citerons quelques strophes de ce chant «
bre, tant de fois mentionné par les historiens ]
nais. Il semblera peut-être étrange qu'il neconti
rien qui rappelle les chants guerriers de notre tei
c'est plutôt une pieuse et naïve invocation à la s
Vierge. Voici comment il commence :
« Mère de Dieu, vierge sanctifiée par Dieu, ]
bieuraimce, par ton fils le Seigneur, accorde-i
fais descendre sur nous le royaume de ton fils, e)
nos vœux, remplis nos pensées! »
Puis^ après quelques strophes, il ajoute :
c( Adam, toi l'ancien des sujets de Dieu, tu es
dans l'assemblée délibérante de Dieu. (Cela fait
sion à l'ancien état social des Slaves.) Introduis
là où régnent les anges, là où est la joie , lame
la vision angélique qui ne finit pas. Ici-bas le
diabolique s'est réalisé. Ce n'est pas par l'or o
l'argent que Dieu nous a rachetés de la damm
mais par sa toute-puissance : pour tous les hom
Dieu se laissa percer les flancs, les mains et les pi
Enfin , le chant se termine par une préparai
la mort, une prière :
« C'est le temps, c'est l'heure de mériter l'ai
tion des péchés, de glorifier notre Dieu. Prends-
introduis-nous , ô Jésus-Christ! pour que nous s
avec tof. Amen! Dieu, accorde-nous à tous cl
dans le paradis où régnent les anges ! >>
La voix de la mort est le sentiment qui préd(
dans les paroles du martyr qui arrosa do son sî:
lerre de Prusse.
LB CHRONIQVEUE RUSSE NESTOR. 101
Cependant les rois de Pologne n'ont pas assez com-
pris ces enseignements des apôtres. Les apôtres se
dirigeaient sans cesse vers les pays barbares, vers la
Prusse, la Lithuanie, la Poméranie ; les rois, au con-
traire, disaient dans le même temps des expéditions
en Ruthénie et en Bohême, pays déjà convertis, ou
bien ils se mêlaient aux affaires de T Allemagne. Les
conquêtes de Boleslas le Grand, quelque brillantes
qu'elles fussent, restèrent stériles pour la Pologne.
11 possédait la Bohême presque entière, une grande
partie de la Hongrie et tous les pays slaves entre TOder
elle Borysthène ; mais, après sa mort, la Pologne per-
dit toutes ses conquêtes , tandis que les pays nouvel-
lement convertis de la Prusse et de la Lithuanie de-
vaient plus tard faire corps avec elle.
Après ce que nous avons dit de la position du clergé
dans les deux empires slaves et des obstacles diffé-
rents qu'y rencontraient les progrès du christianisme,
on peut fecilement se rendre compte des caractères
opposés des chroniqueurs russes et des chroniqu(^urs
polonais.
Nous avons déjà parlé de Nestor, de ce moine retiré
dans sa cellule, qui raconte les événements sans avoir
aucune idée générale, aucune tendance politique, au-
cun plan, aucun but arrêté. 11 a intitulé son livre :
les Récits des temps anciens. Il cherche seulement
à conserver des traditions qui allaient s'éteindre. Dans
sa forme même, il n'y a rien d'achevé, rien de précis,
rien défini : ce sont des versets, pour ainsi dire, des
phrases qui se suivent sans aucune liaison. Quand il
parle des couvents, des moines, des églises, il est très
I. 11
162 LE CHRONIQUEUR RUSSE NESTOR.
explicite; on voit qu'il comprend très bien celte so-
ciété religieuse, qu'il en connaît tous les intérêts, que
ses prédilections sont pour elle. Mais lorsqu'il s'agit
de raconter des batailles, il se borne à en annoncer
les résultats; il ne juge pas les actions des princes;
il les loue rarement et no les blâme jamais. Cependant
on sent ([u'il désirerait la prépondérance des grands-
ducs dans les([uels il voit la jK»rsonnification de la
Russi(î , parce qu'il prévoit les malheurs qui doivent
menacer son pays du côté des Barbares.
Voici un e\(împle du style de Nestor : « Hilarion,
prêtre de Btîrestow, homme jeune et lettré, ayant
abandonné i»on église, alla aux bords du Dnieper, sur
lamontagne ouest aujourd'hui le monastère Peczerski,
et où alors il n'y avait qu'une grande forôt; il s y
creusa une petite caverne profonde de deux toises, où
il allait souvent prier en silence. Quand en 1050 le
grand-duc Jaroslàw ordonna à son clergé de Tolever
à la dignité de métropolitain (car jusque-là c'étaient
les patriarches de Cens tan tinople qui nommaient les
archevêques)^ la caverne resta déserte.» Telle est
l'origine de Kiiew.
Plus loin, le chroniqueur raconte la grandeur de
Kiiew due aux monastères fondés auprès de cette ca-
verne qui existe encore aujourd'hui, et où reposent
les corps de plusieurs martyrs.
Kiiew tire ainsi son origine des moines, et les souve-
nirs religieux attachés à cette ville en ont fait la capi-
tale de la Russie. Le peuple s'est accoutumé à y voir
le centre de sa religion ; lorsque le duché fut fondé,
tous ses vœux étaient pour la conservation et la gloire
LE CHRONIQUEUR POLONAIS GALLUS. 163
de Kiiew, de même que la Pologne , par vénération
pour le tombeau de saint Adalbert, attribuait à Gnié-
sen la suprématie sur toutes les villes polonaises.
Les chroniqueurs polonais qui, comme Gallus,
vivaient à la cour de leur souverain, partageaient avec
eux les dangers de la guerre; ils devaient, par leur
style et leur langage, différer de Nestor. Celui-ci n'a-
vait pas d'autre source , d'autre modèle que les bis-
toriensde Byzance ; or la littérature grecque, à l'époque
du scbisme, était déjà négligée, même dans la capi-
tale de l'empire d'Orient , malgré la science de Pbo-
tius, l'bomme le plus érudit de son siècle.
Les écrivains de l'époque des Comnènes ont seuls
jeté sur la Russie un reflet de leurs faibles lueurs ;
mais les auteurs. classiques de la Grèce n'ont exercé
ancune influence sur les cbroniqueurs russes, tandis
que, dans l'église d'Occident, le latin était toujours
une langue vivante et cultivée. Les auteurs polonais
et bohèmes connaissaient Cicéron, Virgile, Juvénal,
Tacite; ils profitaient, autant que possible, de ces
modèles et s'enthousiasmaient pour la poésie, pour
l'histoire, pour l'art oratoire des anciens ; ils mêlaient
ces genres divers. Pouvaient- ils faire autrement?
Dans ce siècle de grands mouvements, de grandes
entreprises politiques , pouvaient-ils imiter le style
des froids chronographes de Byzance ou le style châ-
tié des écrivains romains de l'empire? Les critiques
ont tort de leur reprocher ce mélange de tous les
styles, qui représente merveilleusement une société
commençant à se former de tant d'éléments divers.
Gallus , comme nous l'avons dit, ouvre presque
164 LE CHRONIQUEUR MLONAIS '
toujours ses chapitres par un morceau de poésie;
le récit vient ensuite , puis en dernier lieu une sorte
d'élégie ou une prière. En voici un exemple : il adresse
ses ouvrages aux évêques polonais ses protecteurs.
«Comment^ dit-il, oserais-je jeter mon frêle esquif
sur cet immense océan de l'histoire? Mais le naviga-
teur peut fendre en toute sécurité les vagues furieuses,
lorsqu'il a un pilote habile pour diriger son navire
d'après les vents et les étoiles. Je n'aurais pas échappé
au naufrage de ces Scylla et de ces Charybde, si votre
charité ne m'avait pas prêté le secours de ses rames.
Maintenîtnt je ne crains plus de m'aventurer dans le
chemin périlleux de l'histoire, précédé que je suis
par des hommes dont l'esprit lance des éclairs plus
forts que la lumière du jour. »
On a cru remarquer que la langue latine étouffiait
dans les écrivains du moyen âge leur caractère propre,
national et local, tandis que le langage du peuple
pouvait seul exprimer des sentiments patriotiques;
mais on ne peut pas faire ce reproche à Gallus. D
viole souvent sa latinité pour rendre tout ce qu'il y a
de slave dans son âme , tout ce qu'il a saisi dans les
chants nationaux ; aucun écrivain du moyen âge n'a
une couleur locale plus vive.
Il rapporte avec grand soin les anciennes coutumes;
en parlant des personnes , il en trace le portrait , il
décrit leurs habitudes , leurs gestes , leurs mouve-
ments de tête , il cite même leurs plaisanteries. Ott
n'a qu'à comparer les descriptions de Gallus à celles
de Nestor ou de* tout autre écrivain contemporain >
pour sentir sa grande supériorité sous ce rapport.
GALIA18. 105
Voici, pour servir d'exemple, comment il raconte
la guerre des Polonais contre les Allemands.
L'empereur Othon était entré en Pologne avec une
armée nombreuse , aguerrie , disciplinée; les Polonais
ne pouvaient offrir le combat ; ils cherchaient seule-
ment à inquiéter cette armée , à la harceler poi|r la
détruire en détail. Gallus trace admirablement ce
tableau :
«Boleslas, dit-il, s'attachait au césar allemand
comme s*il était son compagnon de voyage. Dès que
l'empereur avait établi son camp quelque part, aussi-
tôt le roi de Pologne se plaçait dans le voisinage. De
quelque côté que Tempereur se tournât, il était sûr de
8e trouver face à face avec le roi , qui rôdait cx)mme
un loup autour de l'armée d'Othon, et réussissait
chaque jour à attraper quelques Allemands. Ils le
craignaient tellement , que rien n'était présent à leur
pensée que Boleslas, que rien ne se trouvait au bout
de leur langue que Boleslas. En passant à côté de
chaque* forêt, à côté presque de chaque buisson , ils
se disaient les uns aux autres que sans doute Boleslas
était là.»
Gallus ajoute ici des plaisanteries que nous sommes
forcés d'omettre , puis il poursuit :
tf L'empereur et son armée , harassés de fatigues ,
ie voyant pas le moyen de sortir de cette guerre, se
trouvant au milieu de forêts, de marais et de fon-
drières , au milieu de mouches qui piquaient, au mi-
lieu de flèches aussi nombreuses que les mouches et
ie gaillards aussi ennuyeux que les mouches et les
fièches, finit par conclure un traité. »
166 LE GHl\OmQUELR POLONAIS GALLVS.
Toutes ces qualités d'écrivain indépendant , Galluj
les doit au christianisme développé en Pologne. Déjî
Taristocratie avait un caractère particulier; déjà or
voyait sur la scène historique de grandes figures d(
gentilshommes qui résistaient au pouvoir royal, quel-
quefois avec succès.
Un de ces personnages , nommé Sieciech , que le
chroniqueur compare à Jugurtha , occupe plusieurs
chapitres de son histoire. Gallus est amené ainsi 2
juger les rapports politiques qui existaient entre le
roi et le peuple. Il sait apprécier le caractère des sou-
verains ; il ne passe pas sous silence , comme Nestor,
leurs actions morales : il les flétrit ou il les loue
selon ses propres opinions religieuses et politiques
Son héros Boleslas fit tuer un de ses frères naturels
Ce frère soulevait sans cesse des orages dans le pays
vaincu , exilé plusieurs fois , il revenait toujours poa
conspirer de nouveau. Gallus, cependant, n'excus
pas son prince. « — Dois-je justifier Boleslas ? Nulle
ment. » — Toutefois , en parlant ainsi , il veut att^
nuer ses reproches par l'énumération des crimes d
rebelle , et il ajoute : « — Nous avons vu la grand
douleur de notre maître ; nous F avons vu , couvert d
cendres , se livrer à son désespoir. » — Il raconte er
suite les bonnes actions par lesquelles le roi voulai
racheter son crime , ses pénitences , ses pèlerinages
ses fondations pieuses. Cela montre déjà un sentimer
moral très développé dans la nation polonaise et sui
tout dans la classe régnante , dans l'ordre équestre
De môme que le meurtre deTévêque Stanislas fut dai
notre histoire le dernier meurtre politique , ainsi
DITTMÂR DE MERSEB0UR6. 167
crime de Boleslas fat le dernier assassinat commis
dans un intérêt dynastique sur la personne d un
prince. C'est une preuve que Topinion publique était
déjà bien formée et bien puissante.
Ce que notre historien aime le mieux à raconter, ce
sont les banquets , les chasses , les tournois, les fêtes
guerrières, les libéralités du roi , cette profusion d'or
et d'argent si grande , s'il faut Ten croire , qu'on met-
tait l'argent en tas comme le foin.
Les différences entre Gallus et Nestor nous frap-
peront encore davantage, si nous les comparons à
d'autres chroniqueurs leurs contemporains, par exem-
ple avec Dittmar de Mersebourg, le célèbre histo-
rien allemand, ouKosmas de Prague, l'écrivain bo-
hème.
Dittmar, qui précède Nestor, était issu d'une fa-
mille puissante ; c'était le fils d'un grand seigneur
saxon, le comte Siegfried de Walbeck. Devenu évoque
de Mersebourg, il écrivit les mémoires de son temps,
dans lesquels il comprend l'histoire de Bohême et de
Pologne. Mais Dittmar, homme pieux et enthousiaste,
ne perd jamais de vue l'intérêt religieux, c'est avant
tout l'historien de l'Église catholique, et en particu-
lier de son évêché. Impartial au plus haut degré, il
blâme souvent l'empereur son protecteur et son pa-
rpnt; comme Gallus, il ne pardonne pas à son maître
d'agir contre les intérêts de l'Église. Les historiens
modernes . n'ont pas su apprécier l'impartialité de
Dittmar, ils l'accusent de calomnier les rois de Bo-
hême et de Pologne, d'être ingrat envers l'empereur;
en réalité il n'était ni calomniateur ni insensible aux
168 K08MikS DE PH4GUE.
bienfaits^ mais il était dévoué^ avant tout, à la cause
du catholicisme.
Chacun des huit livres de ses chroniques commence
par une prière. 11 aime à noter les bonnes actions,
parle rarement des batailles, et finit presque tou-
jours par gémir sur son insuffisance, sur ses fai-
blesses et ses fautes. Comme il écrivait pour les mo-
nastères , il demande en récompense de son travail
des prières pour le salut de son âme. Par l'élévation
de ses vues, par sa vigueur et par son enthousiasme,
il est bien au-dessus de Nestor et de Gallus.
Kosmas de Prague, descendant d'une famille polo'
naise, établie en Bohême, se rapproche beaucoup
plus de Gallus par le ton et par la forme de ses écrits;
mais il n'a pas le môme talent historique. Sa narra-
tion manque d'ordre et d'unité. Gallus, après un ta-
bleau géographique, raconte une bataille, donne quel*
ques détails sur Tétat civil et politique du pays,
entremôle son histoire de poésies, retrace les délibé-
rations ; puis, forcé de revenir aux combats, il égaie
son récit par des descriptions de fôles, de chasses et
de repas. Cependant l'unité de son plan ne disparaît
pas au milieu do cette variété excessive. Kosmas, tout
au contraire, avec aussi peu de suite et d'ordre que
Nestor, mentionne tous les faits comme en passant,
sans but déterminé ; il manque d'ailleurs de cet en-
thousiasme politique qui anime Gallus;
Nous voyons dans ces quatre chroniqueurs des,
types que reproduiront ensuite les historiens alle-
mands, bohômes, polonais et russes.
Le chroniqueur allemand est un grand seigneur,
CÀUÀCTËHBS UTTÉKAIHB9^ ETC. 169
tiome pieux 9 austère^ juge sévère pour les autres et
>ur lui-môme ; il est grave et savant. Le chroniqueur
)béme^ homme d'étude, étale ses connaissances et
iut paraître un grand érudit. Le Polonais est avant
>ut patriote j il avoue lui-même qu'il n'a pas une
rande connaissance de l'Évangile, il ne peut se
éfendré d'un certain plaisir en racontant les crimes
t les violences des rois, lorsque ces crimes et ces vio-
Jttces commises contre les étrangers paraissent utiles
sou pays. Il rapporte que Ladislas, le père de son
éros, a ordonné en mourant aux seigneurs polonais ,
'élire pour roi parmi ses fils celui qui montrerait le
lus d'amour pour lagloire ot pour le bien de sa patrie*
insi il place déjà l'honneur avant l'utilité et discute
s droits des compétiteurs à la couronne. Rien de
imblable ne peut se rencontrer dans Nestor.
Quant au langage, les chroniqueurs slaves nous
entrent déjà très nettement les caractères distinc-
h des différents dialectes.
C'est une question débattue parmi les savants de
voir si les dialectes ne sont que le développement
ogressif d'une langue, ou si ce sont les branches
un même arbre qui doivent croître simultanément
X le tronc commun. Ceux qui se déclarent pour
tte dernière opinion démontrent que l'histoire des
alectes d'une langue commence avec l'histoire de
îtte langue elle-même, qu'ils se trouvent en germe
sa source et qu'ils en constituent même la richesse,
'est ainsi qu'on admire la langue grecque pour avoir
r(Hiuit trois grands dialectes. Pinceurs savants mo-
eraes, au contraire, prétendent qu'une langue a de-
•
•170 ORIGINE DES DIALECTES.
vant elle une certaine suite de modifications à subir,
et qu'on pourrait presque prédire qu'elle aura un
jour tel ou tel dialecte marqué par tel ou tel ca-
ractère.
L'étude de la langue slave nous prouve pourtant
qu'il y a eu de toute antiquité un groupe de dialectes
qui ne pouvaient ni se fondre ni se mêler ensemble.
L'opinion de quelques antiquaires était que le slave
avait passé dans le bohème, que le bohème s'était
modifié et changé en polonais, et qu'ainsi cette der-
nière langue pouvait encore subir des modifications.
Les monuments témoignent contre cette hypothèse;
les parchemins de Prague , les chants de saint Adal-
bert, la chronique de Nestor, montrent ces dialectes
déjà formés, marqués d'un cachet distinct, capables
de se développer, mais non de se transformer. Il est
certain que les dialectes, issus de la même souche,
ont pu influer les uns sur les autres; en effet, dans
le chant de saint Adalbert on sent les traces du Bo-
hême; la poésie moderne des Polonais a exercé une
grande action sur les Bohèmes et sur les Serbes, et
dans l'ancienne littérature russe , on découvre l'in-
fluence du serbien ; mais le caractère particulier de
chaque branche est toujours distinct et homogène. On
peut même dire que le slave se partage plutôt en lan-
gues qu'en dialectes; c'est peut-être le seul idiome
qui contienne plusieurs langues dans son sein.
Quelle est donc la différence entre un dialecte et
une langue?
En France on. a défini le dialecte en disant que
c'était la manière de parler d'une province ou d'une
FORMATION ET DtiGADENGE DES LANGUES. 171
ville, que ce n'était pas la langue d'un état représen-
tant rhistoire entière d'un peuple et répondant à
tous les besoins intellectuels d'une nation. On a dit
qu'une langue devait posséder l'héritage d'une civi-
lisation précédeiÀe et être capable de s'approprier la
civilisation future.
Pourquoi y a-t-il des dialectes qui, quoique très
développés, très riches, ont disparu déjà, ou dispa-
raissent aujourd'hui? Ils ont cessé de vivre en restant
stationnaires. Par exemple, en France, les dialectes
méridionaux, de beaucoup les plus riches en expres-
sions, les plus sonores, les plus gracieux, sont tombés
au rang de patois de campagne. C'est qu'ils n'ont pas
absorbé la civilisation antique, qu'ils ont repoussé
rinfluence du latin, croyant conserver ainsi leurs tra-
ditions locales , qu'ils se sont éloignés de tout mou-
veibent historique et se sont ainsi condamnés à périr
dans leur isolement. Au contraire, le dialecte du nord
de la France, élaboré par la philosophie scholastique,
achevé par l'initiation des modèles de l'antiquité, re-
présente, non-seulement la civilisation française, mais
encore tout ce qui pouvait y pénétrer de la civilisa-
tion latine.
C'est par la même raison que l'antique dialecte
slave , appelé à tort slave par excellence, c'est-à-dire
le dialecte d'église, n'a pu survivre à la traduction
de la Bible et de quelques livres liturgiques ; ne sui-
vant pas les progrès du christianisme, il ne pouvait
exprimer les nouveaux besoins de la société slave , il
se contentait de parler du passé ; il s'est trouvé ainsi
banni de la vie commune.
172 FORMATION ET DÉCADENCE DES LANGUES.
Des trois principales langues actuelles de la race
slave y la langue russe a seule accepté Théritagedela
civilisation byzantine ; elle aurait cessé de vivre il
y a longtemps , si elle ne s'était pas raccrochée pour
ainsi dire à la civilisation moderne , en imitant d'a-
bord le polonais , en s'imprégnant ensuite d'un peu
de force dans la littérature latine.
La littérature bohème a été étouffée par Tinfluence
allemande; elle na pas eu, comme nous Tavonsdéjà
dit, assez de force pour s'assimiler les éléments étran-
gers , elle s'est trouvée elle-même dénationalisée.
La littérature polonaise, quoique moins originale
que celle de certaines nations slaves , des Serbes,
par exemple , s'est pourtant développée avec la plus
grande vigueur. N'ayant pas succombé à l'influence
latine, elle s'est approprié beaucoup du génie fran-
çais , et a souvent aussi imité les Allemands sans
rien perdre pour cela de son caractère primitif.
OUATORZIEME LÈCON.
Les Slaves occkleii|aux ; leurs destractions. — Otho, é?éque de Bam-
berg, convertit une partie de la Poméranic. — Le poème d'Igor. —
Roian.
Vendredi, 12 février 48M.
Nous avons examiné les monuments littéraires les
plus anciens de cette langue que quelques auteurs
appellent la langue wende ou syrbienne, et que nous
appelons polonaise ou polono-bohéme. Cette langue
comprend les dialectes des peuples slaves du Nord et
du Nord-Ouest. Représentée aujourd'hui par la Po-
logne et la Bohême, elle a fait des pertes immenses ;
d'innombrables tribus qui la parlaient dans l'Occident
ont péri sans laisser aucune œuvre littéraire écrite.
Les Polonais et les Bohèmes , leurs héritiers dans le
domaine de la parole, s'efforcent de reconstruire leur
174 LES SLAVES
histoire pour élever du moins un monument funèbre
à tant d<; peuples morts (;t ensevelis dans Toublil
Je vous ai déjà dit vajjuemenl qu'une partie des
Slaves habitaient, à unci époque très reculée, rocci-
dent d(5 l'Europe. Sans chercher ici à discuter leur
histoire primitive, ce cjui ne n'jjarde cpie les anti-
quaires, nous vous dirons seuh^ment ({uelques mots
sur les teuips plus ra])prochés du moyen âye.
Les monum<*nts iiistoricpies qui font mention de ces
peuples n(;comm(înc(înt(pi'au viii' siècle. Les savants
bohèmes et ])ol()nais ont découvert et expliqué beau-
coup de diplônuîs, de privilé{{es, de donations, de
lettres dV3vé(|U(îs, ch» juinces, de rois et d'empe-
reurs, (pii , non seul(ini(»nt témoi{în(int de l'ancien-
neté d(i leur existence daiis l'Occident, mais éclai-
rent aussi Icmrs rapports av(;c la race {jermanique
qui les ejitourait de tonte part (ît les détruisait peu à
peu. Ainsi, en 751, l'évècpie lîonifac(i demandait au
pape s'il était permis d'(;xi{;er 1(5 tribut des popu-
lations slaves habitant le c(3ntn; de l'Alhîmayne.
Nous avons d(;s traces de leurs colonies en Hollande
et mènuî en An{;l(îternî, où l(;s noms slaves do Wil-
zembourg, \Valzbour{; ((îhâteau des Weletcs ou
Wilkes), très comnmns dans le moyen â({e, se sont
Cimservés enquelqu(is endroits. On retrouve le.mômo
s(m dans les noms de Wilten, Wiltsetcm ou Wilts,
aujourd'huiWiltsIiire. Du reste, h séjour des Wclcte»
en Angleterre est conlirmé par les chroniqueurs qui
les appellent Wiltunisii. Mais, dans tous ces pays, les
Slaves n'avaient pas d'existence politique.
Au nord de l' Alloma|;ne, au contraire , entre l'Elbe
OCGlUENTJkUX. 175
et rOder, après le pas8a{;o des tribus (jerniaiiiques
des Goths, des Vandales, dos Burgundes, des Scyres,
des Hérules, des Turcylingues , les peuplades slaves,
n'ayant plus d'étrangers parmi elles, parvinrent à
l'indépendance. Les hordes uiililaires des Germains
n'essayèrent jamais do s'établir à demeure dans ce
pays, à Texceptiou toutefois desSîixous, qui, seuls
fixés au sol et adonnés à l'agriculture, devinrent pour
les Slaves des enui^mis terribh^s.
Ainsi , le pays des Slaves indépendants , dont nous
parlerons aujourd'hui, était compris entre l'embou-
chure de l'Elbe, l'Oder qui les séparait dit la Poh>{;ne,
et les montagnes de la Bohême. C'est une contrée
très vaste qui renferme une partie dcî la Saxe , l'an-
cien margraviat de Brandebourg, les duchés de Mec-
klembourg , le territoire des villes libres de Hambourg
et de Lubeck, et plusieurs petites principautés alle-
mandes. Dans cette contrée, les diverses populations
slaves étaient connues sous les noms de Lutyks,
Wélètes , Wilces , Bodryces ou Obotrites , Milc(^8 ,
Serbes, Lusaciens, etc. Leur véritable nom était
celui de Weliki , c'est-k-dire Grands , ou Wilki, Ter-
ribles. Ces peuplades avaient en outre des noms de
^erre sous lesquels on les connaissait au moyen âge.
On les divisait en plusieurs tribus : les Bodryces, ou
Obotrites , demeuraient dans 1(5 Mecklembourg ; les
Lusaciens dans la Lusace actuelle et une partie de la
Saxe , etc.
Chacune de ces tribus se partagerait en petites sub*
divisions qu'il est impossible aujourd'hui d'énumé-
rer. La plupart prenaient des noms d'oiseaux de
17G LES SLAVES
proie ; ainsi il y avait les Faucons (Ravog), les Cor-
neilles (Wranki), les Corbeaux (Kruki). Libres depuis
le départ des Goths et des Hérules, ces peuplades
guerrières et pleines d'audace attirèrent Tattention
des rois et des empereurs francs. Pépin4e-Bref de-
manda le secours des Bodryces contre les Saxons ;
ils lui envoyèrent cent mille combattants. Charle-
magne , après lui , voulant envelopper tout le Nord
dans son vaste empire, chercha à étendre sa domina-
tion sur les Slaves ; mais ses efforts étaient surtout
dirigés contre la Saxe et la Bohême. Il conclut des
traités avec les chefs des Bodryces ; l'un d'eux',
nommé Drazko , lui amena soixante ou quatre-vingt
mille combattants pour l'aider à conquérir la Saxe.
Toutes ces circonstances sont très peu connues au-
jourd'hui ; le souvenir de ces combats est conservé
dans les chroniques du temps ; mais les écrivains ac-
tuels de rOccident s'occupent peu de ces peuplades.
Cependant il est certain que dans les grandes luttes
de Charlemagne contre les Saxons, l'intervention des
Slaves de l'autre côté de l'Elbe a été décisive. Charle-
magne , pour récompenser Drazko , lui conféra quel-
ques uns des privilèges de la royauté.
La cause des malheurs des Slaves occidentaux fut
leur désunion et leur incapacité politique, attestées
par les auteurs grecs comme par les chroniqueurs dès
Francs et des Goths. Ces petites peuplades, forcées
comme toutes les autres nations slaves de combattre
des peuples plus civilisés et mieux disciplinés, ont été
forcées d'obéir à des chefs ; mais ceux-ci n'apparais-
saient qu'un instant sur la scène sans laisser après eux
OCCIDENTAUX. 177
de germes d'organisation politique. D*aiUeurs, pour
mettre le comble à cette anarchie , ils étaient sans
cesse en lutte les uns contre les autres et se disaient
des guerres acharnées. C'est pourquoi un empereur
grec donnant à son fils, dans son testament , des
conseils sur fa j[nanière de gouverner, lui dit que les
Slaves j conduits par une multitude de chefs , sont le
peuple le plus facile à vaincre, qu'il suffit pour cela
de semer la discorde parmi eux. Les empereurs
d'Occident suivaient à leur égard la môme politique.
Les Bodryces étaient sans cesse en guerre avec les
Lusaciens : toutes les fois que les Allemands leur
laissaient un repos momentané , ils en profitaient pour
courir aux armes et s' entredéchirer. Louis-le-Débon-
naire et Louis-le-Gcrmanique intervenaient souvent
dans leurs affaires et jugeaient leurs querelles intes-
tines. Ils donnaient aussi Tinvestiture à leurs chefs;
ces titres étrangers étaient en grande vénération
diez les Slaves.
Ces luttes , ces guerres que nous résumons en
quelques mots, ont duré deux cents ans. Plusieurs
fois des armées de cinquante , de soixante mille
hommes se ronconlrèrent sur le champ de bataille.
Des victoires éclatantes, des défaites terribles se
succédaient sans cesse ; pendant ce temps les Alle-
mands s'emparaient lentement du pays. Depuis Tavé-
nement de la dynastie saxonne , depuis le règne de
Henri l'Oiseleur, il devenait presque impossible aux
Slaves de résister à ces (envahisseurs acharnés. Les
empereurs francs , trop éloignés de ces contrées pour
les conquérir, n'avaient prétondu qu'à exercer sur
I. 12
t78 LES SLAVES
elles une influence politique ; tandis que les empe-
reurs saxons , personnellement obligés de s'occuper
des affaires du Nord, saisissaient, dans Fintérêt de
leur famille, toutes les occasions d'élever de nou-
velles forteresses, de fonder de nouveaux établisse-
ments dans le pays des Slaves. Heuçi-l'Oiseleur et
Othon-le-Grand, tous deux politiques profonds è%
grands guerriers, ont détruit l'indépendance de plu-
sieurs peuplades ; ils forcèrent môme les Slaves à
recevoir le christianisme. Cette religion se propageait
lentement chez eux parce qu'elle y arrivait avec les
allemands , parce qu'elle apportait une organisation
hostile , mortelle même pour leur nationalité.
Le christianisme , pour ces peuples , n'était pas
autre chose que le germanisme et l'esclavage. Les
princes, les woïwodes, les différents chefs, sachant
très bien que leur puissance n'avait pas de base so-
lide dans la nation, se faisaient souvent baptiser pour
avoir la protection de l'Église et pour trouver des al-
liés dans le reste de l'Europe; mais le peuple ne vou-
lait pas entendre parler du christianisme : souvent
il massacrait ses chefs convertis. Ces malheureux
princes se trouvaient ainsi placés entre la civilisation
envahissante, la force irrésistible du christianisme
d'un côté, et la barbarie opiniâtre et incorrigible de
l'autre.
, A chaque pas de cette histoire on rencontre deux
chefs en concurrence, Tun païen, l'autre chrétien,
qui se font une guerre acharnée toutes les fois qu'ils
n'ont pas à combattre les Allemands. Au commence-
ment du w siècle, un des plus grands chefs des Obo-
OCCIDENTAIX. 179
trites s'étant feit baptiser, forma un empire puissant ;
mais bientôt il fut précipité du trône par un paien.
Les Allemands avançaient toujours, en bâtissant
des forteresses et en érigeant des archevêchés. Ainsi
fiit fondé Tarchevêché de Hambourg ; Othon fonda
ceux de Magdebourg (Dziewin) et de Mersebourg
(Mîendzyborz).
Les archevêques de ces diocèses étaient ordinaire-
ment isolés dans leurs forteresses, accompagnés d'un
très petit nombre de fidèles ; c'étaient même souvent
des archevêques in partibus ; il se passait quelque-
fois un siècle avant que leurs successeurs pussent
prendre possession de leur siège épiscopal. La foi,
cependant, était si puissante à cette époque, qu'on
ne douta jamais de l'avenir de ces archevêchés dont
on traçait les limites idéales sur des terres à conqué-
rir ; en effet, ils ont fini par atteindre ces limites
et par réaliser toutes les espérances. L'évêché de
Hambourg, plusieurs fois détruit et brûlé, réussit à
se maintenir; celui de Magdebourg devint même
le centre religieux de tous les peuples slaves jusqu'à
l'établissement de rarchevôché do Gniesen, qui trans-
forma cette ville en capitale de la Pologne.
Vers k fin du xi* siècle, le combat définitif fut
livré entre les Slaves et les Allemands. Les Obotrites
avaient alors deux chefs : l'un chrétien , l'autre
pae!n. Le premier cherchait la protection des Alle-
mands ; le second appela à son secours les Danois.
Pendant quelque temps , celui-ci eut le dessus ; il
fut proclamé roi par toutes les tribus voisines. Il s'ap-
pelait Kruk, c'est-à-dire le corbeau (c'était le nom
180 LES SLAVES
de sa tribu), et avait sa capitale dans Tîle de Rùgen
(Rana). Sa domination s'étendit jusqu'à l'Oder, et
même en Poméranie, jusqu'aux bouches de la Vistule.
Mais le vieux roi Kruk fut bientôt renversé par son
compétiteur le chef chrétien Gottschalk, qui, après
avoir séduit sa jeune femme, la princesse Salwida,
le tua et s'empara de tout son empire. Les fils du roi
Kruk, en se faisant mutuellement la guerre, perdirent
tout ; avec eux s'éteignit une dynastie qui, à son
origine , avait jeté quelque éclat. Un des fils de Gott-
schalk fut proclamé roi des Slaves à Lubeck (Buko-
wiez). 11 prit ce titre pour éviter les jalousies entre
les diverses peuplades. Mais ce royaume slave n'eut
pas une longue durée. Ses deux derniers rois furent
Sibislas (Przybyslaw) et Niklot. Ils étaient à la tête
du parti païen dans la guerre contre les Allemands,
et ils succombèrent sous la puissance du marquis de
Brandebourg. Niklot périt dans une bataille ; Sibislas
se fit chrétien, prit le titre de duc de Saxe, et fut le
fondateur de la maison de Mecklembourg. C'est la
seule famille régnante aujourd'hui dont l'origine soit
purement slave.
Au xu^ siècle, trois chefs d'armées ont porté le
dernier coup à l'indépendance des Slaves transelbiens.
Ces princes sont Henri-le-Lion , duc de Saxe , Albert
l'Ours, duc de Magdebourg , et Boleslas III, Bouche-
de-Travers, roi de Pologne. Les deux Allemands sur-
tout, dont les surnoms expriment bien le caractère,
furent des persécuteurs les plus acharnés des Slaves-
De toutes ces nations qui se présentaient souvent
sur les champs de bataille avec cent ou deux cenl
OCCIDENTAUX. t81
mille hommes, qui affrontèrent pendant deux siè-
cles toute la puissance de T empire germanique ^ il ne
reste plus aujourd'hui que deux cent mille âmes, si
encore ce chiffre n'est pas exagéré ! L'organisation
allemande était destructive de tous les éléments na-
tionaux; ces Slaves oublièrent peu à peu leur langue
et le caractère de leurs ancêtres, leur race périt même
lentement.
Cette longue et douloureuse agonie s'est prolongée
jusqu'au xvi* siècle; alors la réforme religieuse
acheva la ruine de la nationalité slave , comme nous
allons l'expliquer.
Les évêques et le clergé catholique s'interposaient
souvent entre le pouvoir et les peuples. L'évoque
Bruno au x« siècle, Dittmar de Mersebourg lui-même,
et Qthon, dont nous parlerons plus tard, protégeaient,
iéfendaient les Slaves. Ils épargnaient même leur
langue; car le catholicisme, n'ayant qu'une langue
3fficielle, le latin, n'avait aucun intérêt à détruire
les idiomes locaux ; tandis que toutes les sectes, toutes
les réformes, prenant leur origine dans une seule na-
tion, s'efforcèrent de devenir nationales et de propa-
ger partout leur propre nationalité. La réforme de
Luther était Allemande par excellence , c'est elle
lui a détruit ce qui restait de l'élément slave dans le
aord de l'Allemagne.
11 y a trente ans, un pasteur protestant de Lubeck,
kl/ Rœnig voulut faire un dictionnaire de la langue
;velète. Il ne put pas même composer un petit voca
)ulaire. Quelques vieillards seulement se souvenaient
îïicore de cette langue, et ils étaient honteux de la
182 OTIIO, ÉVÈQlîE DE BAMREIU..
parler devant leurs enfants. C'est avec leur aide que
M. Rœnig est parvenu à conserver quelques débris
d'une nationalité jadis si puissante. Cela nous rap-
pelle le récit touchant d'un voyageur qui , parlant
d'une race de sauvages détruite en Amérique, nous
dit qu'un seul être au monde savait encore quelques
mots de la langue de cette tribu : c'était un vieux pier-
roquet qui , volant dans la forêt d'un arbre à Fautre,
répétait encore quelquefois les sons qu'il entendait
jadis.
Tel fut le sort des populations slaves du Nord-
Ouest. Une seule des vastes provinces qu'ils occu-
paient jadis, la Poméranie, a échappé à la destruction,
grâce à sa conversion au christianisme sous le roi de
Pologne Boleslas Bouc he-de-Tr avers.
Les rois de Pologne, dans leurs luttes contre l'em-
pire d'Allemagne, envahirent plusieurs fois la Milsa-
vie, la Lusace, mais sans jamais chercher à y établir
une domination fondée sur quelque idée religieuse
ou politique. Boleslas appela de toutes parts les évo-
ques et les prêtres de Pologne pour les charger de
prêcher le christianisme aux païens de la Poméranie;
mais il ne put trouver de candidat pour le martyre.
Les évêques refusèrent, les prêtres trouvèrent des
prétextes pour s'excuser, et, après avoir cherché pen-
dant trois ans, le roi fut obligé de recourir à un Alle-
mand, à l'évêque Otho de Bamberg. Cet homme, saint
et admirable, s'empressa d'apprendre le polonais, puis,
ayant quitté sa sei{;neurie et son riche évêché, il se
dirigea veçs sa mission. Après plusieurs années d'un
travail opiniâtre, par la prédication, par des cadeaux
LE POËMK DIGOU. 183
de toute espèce qu'il faisait aux chefs et au peuple,
il parvint à convertir ce pays. Ce fut ainsi qu'une
partie de la Poméranie resta à la Pologne.
Le dernier refuge du paganisme fut l'île de iiûgen,
Tancienne capitale du roi Kruk. Ce roi avait fait bâtir
dans cette île, à Swiatowid, un magnifique temple.
Il y avait rassemblé toutes les idoles qu'il avait pu
trouver dans les pays slaves, et en avait même fait
venir de l'Allemagne. Plus tard, l'île de Rûgen fut
attaquée et prise par les Danois. Cette conquête mit
fin à l'existence indépendante de c ^ peuple wélète qui
formait une partie des Slaves appartenant à la grande
fiaimille polono-bohême.
Si nous continuons à suivre Fordre chronologique,
nous nous transporterons maintenant chez les Slaves
orientaux pour y examiner le monument le plus re-
marquable de l'époque où nous sommes parvenus ; je
veux parler du poème d'Tgor.
Ce poème du xir siècle, dont Fauteur est inconnu,
fiit découvert, en 1795, parle comte Mussin-Pushkin
dans une collection de manuscrits achetés après la
mort d'un archimandrite de Kiowîe. Il paraît que
d'abord le comte n'en comprit pas la valeur, car il
ne le publia qu'en 1800. Quelques années plus tard,
l'amiral Szyszkow le traduisit en langue vulgaire , et
chercha à y intéresser le public, qui s'en occupait
fort peu. L'authenticité du poème n'a été contestée
par personne, et ses premiers commentateurs n'en
ont pas plus senti Fimporlance et la beauté (juc celui
' même qui l'avait découvert.
Aujourd'hui, la question d'authenticité serait im-
184 LE' POEMB d'iGOK.
|)ossible à résoudre sur des preuves matérielles, car le
manuscrit original a péri dans Tincendie de Moscou.
Igor, fils de Swiatoslow, prince de Nowogorod Sie-
wierski, régnait entre 1151 et 1202. Partagé entre
plusieurs principautés indépendantes , troublé con-
stamment par des guerres civiles acharnées entre les
descendants de Rurik, Tétat russien était alors sou-
vent attaqué par les peuplades du Nord et de l'Est,
et notamment par les Polovzs. Les princes russes fai-
saient en revanche de fréquentes expéditions offen-
sives contre ces barbares. C'est une de ces expéditions
qui fait le sujet de notre poëme. L'auteur semble être
contemporain du héros ; il en parle comme d'un prince
régnant. Si l'on compare cet écrivain avec Nestor, il
est facile de voir qu'il était laïque; cependant il con-
naissait la Bible , car il se sert souvent d'expressions
qui rappellent les termes de l'Écriture sainte. On peut
aussi remarquer dans plusieurs passages une certaine
imitation de la poésie normande de cette époque, telle
qu'elle ndu^^st parvenue dans quelques fragments :
c'est tout ce que hous savons du poète ; son nom nous
est complètement inconnu. Nous examinerons plus
tard la forme et l'esprit de son œuvre, dont la compo-
sition est très simple. Il commence par déclarer qu'il
racontera les choses telles qu'elles se sont passées,
qu'il ne se permettra pas des inventions comme celles
du vieux Boïan. Le nom de ce vieux poète ne se trouve
nulle part ailleurs que dans ce monument ; mais l'ad-
miration que notre auteur professe pour lui prouve
qu'il était très populaire chez les Slaves an ciens,
Vient ensuite le récit :
LE iMiE)iK i»'H;on. 185
I^or, voulant venger les injun*s iaiU*s aux Russes,
entreprend une expédition contn; les Polovzs , en se
concertant avec trois de ses cousins^ sans prendre avis
du prince aine, le plus puissant d'entre eux. L armée
des fédérés s'avance; desfentômes, présages sinistres
de mauvais augure, ne peuvent troubler le duc. Dans
la première bataille, les Polovzs sont dispersés; puis,
Fennenu, ayant rallié ses forces, entoure les Russiens.
La bataille dure deux jours et se lermine par la dé-
faite de l'armée chrétienne. l{;or est fait prisonnier.
Le vieux duc, qui rèjjne en Kiowie, voit en songe tous
ces malheurs, et, dans une sorte d'élégie, il chante
l'bUtoire de sa maison. Igor se sauve, retourne à Kiew ;
il est accueilli par un hymne d'allégresse.
Voici le commencement du jmeme :
« Ne serait-il pas beau , frère , de commcmccr en
vieilles paroles le récit douloureux de l'expédition
d'Igor, d'Igor, fils de Swiatoslaw? Laissez ce chant
rouler sur les événements du temps d'alors, et non
pas sur les inventions de Boïan. Boïan l'inspiré vou-
laiUl entonner un chant à la gloire de quelqu'un? Il
se répandait en esprit entre les arbres, courait à tra-
vers les champs comme un loup fauve, s'élançait vers
les nuages comme un aigle. S'il méditait sur les
goerres anciennes, il lançait dix faucons contre une
Iroupe de cygnes, et celui des dix faucons qui attei-
gnait le premier sa proi(», commençait aussi le premier
Sachant en l'honneur du vieux Jaroslaw, de l'in-
Irépide Mscislaw, qui abattit Bodeda en vue des trou-
pes des Casagues. Or, ce n'étaient pas dix faucons que
ffeian lançait sur une troupe de cygnes; mais il ap-
186 LE POEME DIGOR.
pliquait ses doigts poétiques sur les cordes de sa
lyre, et les cordes vivantes résonnaient en glorifiant
le héros.
«Commençons donc, frères, ce récit depuis Fan —
cien Wladimir jusqu'à notre Igor, lequel, s'étant serr^S
Tâme avec force, aiguisa son cœur avec le courage, c ■!
rempli de l'esprit belliqueux, investit avec son armé» ^^5(
la terre des Polovcs, pour venger les terres rus -^•
siennes. »
Après cette introduction, le poète raconte la march-^B^
à travers les steppes.
« En ce temps-là, Igor leva les yeux vers le soleil ^^t
vit que le soleil couvrait d'ombre toute son armée^s,
et Igor dit à ses compagnons : Frères et compagnong=?,
mieux vaut pour nous être hachés que d'être enchsb î-
nés; ô frères, à cheval! Allons voir un peu le Do^^n
tleu ! Le courage redresse Tesprit du prince et ^=e
met entre lui et les sinistres présages. Il sent l'avait- t-
goût de l'eau du Don. Car, je veux , dit-il , rompi^re
des lances au-delà des terres des Polowcs. Ouj "*y
coucherai ma tête , ou je boirai le Don avec mon
casque.
»Boïan, rossignol des temps anciens, oh! si c*^-
tait toi qui pouvais chanter cette expédition, sautant
comme un rossignol de branche en branche sur la
terre, avec ton esprit tu t'élèverais vers les cieux, réu-
nissant les deux cordes de la gloire; toi qui as chante
le grand Boïan , tu chanterais aussi son descendant
Igor. »
Puis vient le premier tableau du mouvement de
l'armée russienne :
L£ POEME DIGOR. 187
<i Au-delà de SuUa on entend hennir les chevaux,
et les trompettes résonnent dans les murs de Novogo*
rod. Kiiew est rempli da gloire, et à Putywel les éten-
dards sont déployés. Igor attend Wsewolod, et ce
jeune héros dit à Igor : — Frère, lumière de ma lu-
mière, le sang de Swiatoslaw coule dans nos veines.
Igor, fais seller tes chevaux agiles, les miens sont déjà
à Kursk et hennissent pour le combat. Les habitants
de Kursk ont déjà pris les devants. — Ils ont été bercés
dans les boucliers, au son des trompettes, et les fers
de leurs lances leur donnaient à manger. — Ils con-
naissent tous les sentiers , aucun ravin n*est caché à
leurs yeux. Leurs arcs bandés sifflent éternellement
avec leurs flèches. Leurs carquois sont toujours ou-
verts, et leurs sabres toujours prêts à frapper. Comme
des loups fauves ils parcourent les steppes pour ac-
quérir une gloire éternelle pour eux, une gloire éter-
nelle pour leurs princes...
«Le vendredi, l'armée des Polowcicns, à peine éveil-
lée dès le premier crépuscule, se disperse sous les
flèches ruthiniennes , et leurs belles filles, et leurs
terres, sont la récompense des vainqueurs, et avec
eux les riches tissus, les velours et For... »
Ce beau tableau se termine par un récit où Ton
voit les belliqueux enfants d'Oleg s'endormir trop
confiants au milieu des steppes :
«Ils s'endorment, car ils ne sont pas venus au
monde éclairés par une étoile de malheur, et ils n'ont
pas grandi pour servir de pâture aux faucons ni à toi,
noir corbeau des Polowcicns. »
Mais cette confiance devait les perdre; car les
188 LE POEME n'iGOR.
chefs des Polowciens , Grak et Konczack , arrivent
avec des forces nouvelles et se jettent sur les Rus-
siens.
f< Le lendemain^ de grand matin, Taube ensanglan-
tée amène le jour; mais les nuages arrivent de la mer,
escaladent le ciel , assez noirs pour obscurcir quatre
soleils. — Les éclairs bleuâtres traversent le ciel, une
foudre frappe après l'autre , et du côté du Don ar-
rive un orage de flèches! Le crji des enfants de l'en-
fer s'élève jusqu au ciel , et les Russiens mettent
entre eux et leurs ennemis leurs grands boucliers
rouges. »
Pendant qu'il raconte le commencement de cette ba-
taille, le poète s'interrompt tout à coup pour jeter un
regard douloureux sur le passé. Il rappelle le temps
d'Oleg, et il dit, que c'est alors qu'on a semé tant de
grains de discorde qui maintenant donne une si
abondante moisson de malheurs. Puis , retournant à
son récit, il mêle le triste tableau des querelles
intestines à celui de la défaite d'Igor, ensuite il
ajoute :
«Les deux forces s'entrechoquèrent entre elles-
On n'a jamais entendu parler de pareils combats.
De l'aube du jour jusqu'à la nuit, de la nuil
jusqu'au jour, tombe la pluie des flèches. Le fracas
des sabres et des javelots retentit dans les steppes
des Polowciens , et la terre noire est labourée
par le sabot des chevaux, semée d'os, arrosée de
sang. Et la moisson est- riche pour Ruthinie, la mois-
son du malheur ! Vers le matin , quel gémissement
traverse la plaine? C'est Igor, qui pleure après toi,
LE IH)EME d'iGOR. 189
cher frère Wsewolod. Et le lendemain , et le jour
suivant la bataille continue. Et les étendards d'Igor
tombent. Le frère dit adieu à son frère en s em-
brassant, et au bord de la Kaiala la valeureuse
race des Ruthiniens succombe pour son pays. Le ga-
zon souillé et jauni recouvre la terre avec tris-
tesse, les arbres dans leur douleur penchent leurs
branches vers la terre. Car le temps n'est pas le
temps de la joie Qt toute la contrée est devenue
déserte. Et une vierge inconnue à la race des Holeg
plane sur la terre de Boian. C'est le malheur. Et
elle »
Ce malheur, représenté très souvent comme une
vierge, est une image fréquente dans la poésie slave.
Beaucoup de passages de cette composition sont obs-
curs pour nous. Les commentaires qui ont paru jus-
qu'ici sont insuffisants ; on ne leur trouvera un vé-
ritable éclaircissement que dans d'autres poésies na-
tionales, dont l'amour patriotique fait tous les jours
paraître des collections nouvelles.
Quant au Boïan dont parle le poète, on présume
que c'était un des chevaliers du prince russien. Le
Bttot boî signifie la môme chose que guerre, alors
^ian signifierait le gueriier. Plus tard on crut que
ce Boian devait être la personnification des contes
populaires ; car le mot slave bai signifie conte. Ce Baï
est représenté avec une casaque de paysan, des chaus-
sures d'écorce. Le paysan slave, avant de conter, a
1 habitude de regarder en Tair, de se tourner comme
pour chercher l'inspiration, il dit alors : « Baï se pro-
* mène sur le plafond, Baï so promène sur les murs. »
190 LE POEMfi D-IGOH.
Piiis, comme s'il le voyait réellement, il lui demande
s'il doit conter ou non : « Bat czy nie bai. »
Nous ne savons rien de plus sur cette divinité. Il
est donc possible que ce nom de Boïan soit la per-
sonnification des contes et des chants populaires.
QUINZIEME LEÇON.
Hflite do poème d'Igor ; caractères littérairca. de ce pfième. — Les
croyaoceA surnaturelle» des peuples. — Les vampires et le vampi-
risme des Slaves ; ce que c'est. — Les DIves. — l^s Bulgares; leur»
conquêtes en Servie ; ils assi^gent Gonstantinople ; leur destruction
^T l'empereur Basile. — Le» Serbes; leur gouvernemeni. — Bela-
Ilrosz. — Les N<^mania. — fUlenne Duszan. — l/empire serbien.
Mardi, 16 février i8&4.
Messieurs,
Après cette bataille où nous avons vu les Polovzs
vainqueurs emmener en captivité le prince I{jor, le
f^rede ce héros, Swiatoslaw, eut un songe qu'il ra-
conte ainsi à ses boyards :
'c — A Kiiew, sur la montagne, on me couvrit d'un
Manteau noir; moi, étant assis sur un lit en bois dlf,
on me versa du vin livide et empoisonné, d'un car-
4^iois vide une grosse perle tomba sur mon soin, mon
palais aux tours dorées était une voûte de planches,
toute la nuit le corbeau croassait depuis le pré de
192 LE POEME n'iGOR.
Plisensk. Dois-je envoyer quelqu'un pour avoir de
nouvelles du côté de la mer? »
Les boyards répondirent :
« — 0 prince, un grand chagrin pèse sur tes viea
jours, car il y a deux oiseaux qui se sont envolés J
ta maison pour prendre Tmoutmorakan , pour hoir
le Don avec leurs casques; mais déjà les païens ave
leurs glaives leur ont coupé les ailes et sur leurs piec
ils ont mis des fers.
» 11 y eut deux belles journées, il fit sombre le tro
sième jour, et les deux soleils s'éclipsèrent, et ave
eux deux lunes nouvelles.
» Swiatoslaw avec Oleg se cachent dans les brouî
lards, car il y a un nuage aux bords de la Kaïala. L^
ennemis se répandent sur la terre russienne et i
envoient par mer beaucoup de butin dans leur pa
et de grands cadeaux pour leur khan. »
Ici commence le plus beau passage du poênk
Swiatoslaw, tournant tontes ses pensées vers la Ru
sie, reproche aux princes ses parents, d'avoir aba:
donné la Russie. Voici ce morceau , bien difficile
traduire.
«Alors le grand Swiatoslaw versa ces paroles d*
pur, lavées dans les larmes ; — Ah ! mes fils , voJ
avez dit : Osons nous seuls ! Nous atteindrons à noi
deux la renommée qui est devant nous. Oh ! mes er
fants , vous avez trop tôt ceint le glaive à vos côté.«
Pour vous seuls vous avez voulu la gloire; par vou
seuls la défaite des Polovczs. Oui, vos cœurs son
forgés d'un acier pur, retrempés dans la vaillance
mais dans cette guerre vous vous êtes conduits oi
LE POEMiS h' IGOR. 193
vrais enfents. Vous avoz combatlii avec gloire; mais
vous n'avez pas veillé avec gloire. Quels malheurs
vous avez attirés sur mes villes ! 0 Jaroslaw ! mon
firère bien-aimé , où sont tes beaux villages , tes châ-
teaux pleins de trésors et de riches armures ? Toi qui
menais au combat de nombreux guerriers de Tcherni-
gow avec tous tes compagnons, qui , sans bouclier, se
jetaient au milieu des batailles en faisant résonner le
chant de gloire de leurs ancêtres ! Et vous , mes en-
fants , en vous jetant sur les ennemis , vous vous êtes
dit : « Nous aurons pour nous seuls la gloire ! » Serait-ce
donc un miracle, si un vieillard rajeunissait? Quand
un faucon perd ses plumes, il s'élève plus haut, et
malheur à celui qui oserait attaquer soa nid. Mais il
me faut du secours des princes, mes parents. »
loi, Swiatoslaw appelle tous les princes de la terre
russienne, Wladimir, le grand Wsewalod, Rurik le
Fort avec son frère David, Jaroslaw de Halitch, qu'il
nomme l'homme aux huit sens ; puis , en parlant d'I-
gor, il dit :
« — 0 Igor! le soleil a perdu son éclat, F arbre
fleuri a couvert la terre de ses fleurs flétries ; Tennemi
saccage tes villes ; mais personne ne pourra ressusci-
ter ton armée. »
Alors il excite tous ses compagnons à la vengeance.
Il rappelle tous les vieux souvenirs , toutes les expé-
ditions anciennes , puis il termine ainsi :
« — Frères , baissez vos étendards , jetez vos armes
de discorde , car la gloire de vos perces est outragée
par VOUS; car renncmi, encouragé par vos querelles,
saccage la terrr russienne »
194 LE POKMK i/i(;oit.
Après co passage vionl uno belle élégie que le poëte
met dans la bouche d(^ la princesse Jaroslawna ,
femme d'ijjor :
« La voix de Jaroslawna retentit comme celle du
coucou caché dans le feuillage: — Je volerai, dit-elle,
je volerai sur les rives du Dniester ; je tremperai ma^
manche de castor dans les Hots de la Kaïala , pou»:"
étancher le sang sur \e corps de mon prince, pouac
lav(»r l(is ])laies sur son corps refroidi. —
» Du haut de la tour de Putywl , on entend la voi^^
de Jaroslawna. C'est ainsi cpf elle pleure à Taubcî du
Jour.., — Ovent! pourquoi , (*n soufflant, tes ailes vo —
lent elles au secours du Khan-? Pourquoi jettes-tu le«
Huches sur mes guerriers si cluu's? N'as-tu pas assex
de jouer avec la cime des foréls et de plier les niâtes
sur la mer bleue? Pourquoi Ion souffle m'enlève-l-il
mon bonheur? —
^^Du haut de la tour de» Putywl, on entend la voix
de Jaroslawna : — 0 Dnieper ! toi qui coules avec tan t
d(î gloire sur nos terres, avec tes flots tu as brisé los
rochers des Polowzs, tu as porté h) vaisseau de Swia-
toslaw contre Kobiak! Uends-moi mon bien-aimé ,
n'emporte pas eu vain mes larmes vers la mer! —
))De la tour de Putywl, on entend la voix de Ja-
roslawna, etc. »
Puis commence le récit de l'évasion d'Igor, au-
qu<îl h* Polowz Owlur donner un cheval. Tout ce pas-
sage est très |)oétique.
« A minuit, la mer bouillonne, les fantômes s'élè-
vent dans les brouillards. Di(Mi montre au prince Igor
la V(»i(^ qui u\n\v do la lerrc des Polowzs vers la Rus-
sio. I{;or dort, îjjor s'rvoilh»; s;i jM'nsrr anlnili» pur-
court Tespace tMitre le? Don ri Ir Donotz. Owliirallciiil
avec lochrval, il sifHi»; If;or a <*oinpris 11» siFHniirrit
J'Owlur. Il n'y a plus (.ri|;or; mais bion loin on en-
tend sourdoinont rrtonlir la Irrro, on onlond \o bruit
du gazon des steppes, et au loin, déjà derrière lui,
se noircissent les tours des Polowzs. I.e prinee Ir^or
s'élance comme une hermine sur les roseaux ; <'omme
un plon^^eon, il pénètre dans les vajpies ; tantôt il
s;iute sur son roursit^r, tantôt il court à pied comme
un loup vers les bords du Donrtz. Il fend le brouillard
romnie le fau<;on , tuant It-s oies et 1rs cvjjnrs pour se
nourrir le malin, à midi ri le soir...
» — Prince I{;or, séeria Ir Donrtz, à toi la {;loire,
il Kontchak ramerlumo, à la Kussir la joie! — Igor
rèpijndit : A toi la jjloiri», ô Donrtz! Toi <|ui biTcrs
^ luullenicnt ton prin<(» sur tes Hots, lu lui as préparé
un lit de jjazon sur tes rives ar|;rnté<»s, lu le couvres
d'un nua{i[e chaud à l'ombre d?s v(»rls rameaux.
J w été p<jur toi dans 1rs rau\ un ])lon{j(»on , sur
les vagues un vanm^au , dans les airs un canard sau-
>'Gsak et Kruitchak suivrnt 1rs Irares d'Infor. Cr-
|)cndant« les corbeaux ne croassent plus, léserais se
lîïiseiil, les pies fjardrnt le silrnre. Les pies seuls
nioniiMit sur les arbrrs et indi(pienl par leurs coups
•leherle chrmin dr la ri\irrr. — ()sak dit à Kont-
chak . — Si Ir l'auron s'rst emoh'» vrrs sa drmeure,
i»\er des Hèrhrs dor nous turrous Ir fauronneau. —
lionti:hak lui n'»poud : Si Ir l'auron s'rst rn\olé
HTS s«i demrur<', nou^ iiKiri^Tons Ir fauronnrau a\rc
196 CARACTÈRES LITTÉRAIUES
une belle fillo. — Mais Gsak lui dit : Si nous marions
le fauconneau avec une belle tille, le fauconneau se
sauvera, et la fille se sauvera, et les ennemis vien-
dront tomber sur nous. — »
Cette conversation sur le fauconneau concerne Wla-
dimir, le fils dlgor, resté en esclavage, qui est devenu-
amoureux de la fille du prince polowz. Il l'épousa,
et, revenu de sa captivité, il lui donna en baptême l(ï=^
nom de Swoboda, qui signifie liberté.
Le poëme se termine par un hymne d'allégresse^^
sur le retour d'Igor. Cet hymne retentit jusqu'aux=^
bords du Danube (expression populaire pour dire^r^
jusque dans les pays les plus éloignés). Le prince j^. ,
pour remercier Dieu de sa délivrance , visite le lieii^ -^^^
saint de Boryczewo, où Ton voit une image miracu- -Pil-
leuse de la Vierge apportée, dit-on, de Constantino — «-
pie par un nommé Pirogoszcz.Des chants retentissen ^r~i\
dans toutes tes contrées à la gloire des princes.
On remarque dans ce poëme d'Igor un caractère -":*<
grave, triste, douloureux, bien différent de cette joie ^
de cette pétulance que nous avons vues dans les poëte ^
chroniqueurs polonais de la môme époque.
Que Ton compare , par exemple , cette poésie s=^ ^i
triste avec les vers que Gallus cite comme une cantw^^ i-
lena, une chanson populaire composée en ThonneiL.^/'
de Boleslas , dans le temps où ce roi avait conduit so"^iw
armée jusqu'aux bords de la mer, alors que les poist —
sons frais, selon l'expression du poëte, semblaient
venir au-devant des vainqueurs, tandis que leurs
ancêtres ne recevaient que les poissons salés et gâtés. j.
Il y a une joie Iriomphalo dans celle chanson : c>s( ,
ni: poKMi: i)'ii;<)n. 197
que, lorscjUi^lle l'ut coniimsée, la Polo^juc élait ^jrandc
et conquérante ; elle marchait vers la liberté! tandis
que, au moment de la création du chant d'Igor, un
pressentiment douloureux préoccupait les Russes. Ce
peuple, comm(3 on le voit dans Nestor, avait conscience
de son impuissance à se {{ouverner; il était en outre dans
l'impossibilité d'inspirer aux princes normands, qui
régnaient sur lui, des sentiments patriotiques etgém;-
•reux.
La forme du poëme dMgor est originale ; elle ne
peut se comparer ni avec Tépopéc des Grecs ni avec
la poésie lyrique de nos jours. On y sent de suite
l'absence de cet élément surnaturel , du merveilleux ;
de œt élément, si essentiel dans de pareilles œuvres,
appelé vulgairement, dans le langage de l'école,
machine y et qui, dans l'épopée, explique, résume
toute la pensée de la création poétique. Chez les
Normands, la poésie marche toujours enfoncée dans
les nuages. Elle est toujours fantastique; les héros
sont mus par la destinée , par les influences des di-
vinités; aussi leurs projets ne peuvent jamais s'expli-
quer d'une manière rationnelle. Il y a toujours un
vague terrible qui plane sur toutes les histoires de la
poésie normande.
Les Grecs ont fini par naturaliser pour ainsi dire
la divinité. Ils ont fixe le monde invisible sur une
montagne, sur l'Olympe; puis ils ont représenté une
autre face de ce monde invisible, l'enfer, comme un
précipice, comme un souterrain. Mais toujours les
deux pôles de. rexist(Mice ap])araissent dans leurs
comj)ositionî> poétiques ; chez(»ux, l'homme, le héros,
IDS <.\iu(;ii.iu.s i.irn:i(.\iKr.s
a{;il loujours <^nvironiu'; iW, Ions c^Hés piir des puiti-
Sciiiros in)slérii3iis<>s.
(iiirx les Slaves, ers éléineiils surnaturels inaiiqueut
ai)S()luiiH^ut. Leur [XHisir esl tout à fait ualurelie,
terrestre. Sa splièn*. est liïrniiuée par le Danuije,
du moins dans l'anei<*nn<* poésie, et par les pays
des Lithuaniens <*t des Allemands. Ce qui est re-
manpiabhi j c'est la l'orme plastique du style. Les
formes de la poésie* normande; sont toujours arrêtées;
le dessin de elia<pi(; pièce; est pari'aitement net,
mioique l'idée; ileilte élans le'S nua{j;e;s; h; style; e3St très
précis e;t tre;s expre'ssif. Dans la |)e)ésie i;re;cque, on
treiuve; ele la niolle*sse;, mai|;ré la matjnilicence du co-
loris. La pe>ésie; slave e'st inte;rme'Mliaire; entre ce;s deux
{;e;nres. Llle n'a pas la perleetieui étueliée du style
{;rec; elle n'a pas ele; ce)ntours aussi durs que C(;uv dc8
peje";mes lyrique;s des Se'anelinave's. Elle; est plastique ,
elle e;st visible e;t sensible élans se)n style; e;ett(; forme
la distin{;ue; ele la |>ejésie* seanelinave ane^ienne ainsi
que de la j^oésie alle;mand(; moel(;rne;.
On n'a |)as réussi jusqu'à prése;nt à retrouver
la m(;sure; ele ranci(;nne e'e)mpe)sitie)n slave. I>a
fornu; n'e»st pas le mètre; {;re;c; elle; rapp(;lle plutôt la
prose de re';{;lise; hitine; epii e;st si pe)Otiepie et par les
idées et aussi par la musiejue; prose; mesure'^e <;t quel-
quefi)is dét<;rminée; j)ar le;s assonance>setl(;rliythme.
On retre)uve c<;tte fe)rme' ehins le*s plus ancie;ns pO("*mes
pe)le)nais, dans le;s eJiants ele saint Aelalbertet m^me
dans le;s plus beaux chants ele>s e^anliepies eh^ rK{;lise.
Plus tarel, la poeisie russe e';e:riLe; ayant été conqdé-
temeMil ne';{;li};ée\ ere;tt(; loruie* a disparu; inainU.^-
nant il est assez difficile do la rétablir. Mais ces re-
marques générales sur la composition et sur la forme
du poêmo ne Texpliquont nullement et surtout ne
feront jamais comprendre le mérite de ce poème
dlgor et le charme que le Slave ressent en le li-
sant. 11 est impossible de commencer une histoire
littéraire par de tels poèmes. Il faudrait les lire à la
fin d'un cours. Il faudrait même, pour cela, avoir ap-
pris sinon la langue, du moins Thisloire de ce peuple.
Car chacune de ses expressions se retrouve plus tard
chez les poètes russes , polonais , el souvent même
chez les poètes bohèmes, qui ont le moins d'origi-
nalité.
On pourrait dire- qiK> chaque verset du poème
d'Igor a servi de lexUî aux poètes ([ui sont venus en-
suite. Et cependant on ne connaissait pas cette com-
position. Des écrivains russes 1res distingués l'onl
peu lu, d'autres n'ont jamais voulu l'étudier; car
on a été choqué de certaines difficultés de l'expres-
sion, et on n'a pas voulu examiner ce qu'il y avait de
beau dans ce style ancien.
Les Polonais ignoraient absolument l'existence de
ce chant d'Igor. Les Bohèmes Tout publié et l'ont
examiné, mais plutôt dans l'inlérètde la science phi- ^
lologique et sans s'occuper beaucoup de son mérite
poétique.
Cette ressemblance continuelle, entre les monu-
ments les plus anciens de la poésïe slave et tous les
chefs d'œuvre de la poésie moderne, prouve l'éter-
nelle'beauté de ce poème. Toutes les images sont
prises dans la nature; his «aractères sont dessi-
200 < AK.VCIKKfS l.lilKUAlKKS
nrs d'apivs iKilurc Tant ([uo cotte nature sla\ti
n'aura pas «liaujîé, ce poiMuiî sera toujours regardé
eoiniue uational , il conservera Tn<>ino un caractère
d'actualité. Ainsi, par e\<^ni|)le^ pour sentir les char-
mes de la description de ccîtte fuite du prince qui se
résume en quelques paroles , il fondrait raconter de
lon^Mies histoires. Il fau<lrait<;nl(mdre un réfractaire,
un soldai, un prisonni(u* polili(pie tpii s'enfuit à tra-
vers les steppes , el (pii a eu pré(Msément l'imagina-
tion frappée des nu'^mes objets; (pii, en racontant sa
fuitcî. Si) sert |)n»sque toujours d<^s mêmes expressions.
11 a obser\é c<'s ois<;au\ de mauvais aufjure, le cor-
\h\u\ et la pie, |)arce (pi(^ c(»s (»spéc(S d'oiseaux s'al-
tachcuit a\(»c acharncMuent à un honnne qui traverse
los sl<îppes, ils tourment autour de lui et trahissent
ainsi sa cachelt(^ ('.(iu\ (|ui poursuivent le fuyard
n'ont (pi'à observer ces oiseaux |)our retrouver la
trace du fugitif, (îomme le chasseur, par (ixemple,
obs(ïr\e le vol des hirondelles sau\aj»es pour retrou-
ver le loup cervier <lans la foret.
L(» pic est un oiseau chéri, car dans ces slepjx^s
peu boisées, il se dirige toujours vers les arbres;
en le sui\ant, on retrouve un ravin pour se cacher,
des sourctîs ])lus tard, (aïKu on (h^scend vers le
Heu\e; on ju^it ainsi s'orienter et reconnaître sou
chemin. Mais tous <'.es détails, il est diflîcile de les
conq)rendr(i dans des pays aussi éloi{;nés de cette
nature oi surtout de co \]oauv, de vi(\ Tous l(»s écri-
\ains(pii ont parcouru nos contréi's, (pii ont connu
les habitudes de nos peuph's, reproduisent qubhpies
Iraitsépars de ces tableaux. Dernièrement, dans les
1)1 potMK i)'i<;4)ii. 201
Mémoires d'ua soldat français , lon^jlemps prisonnier
îû Russie, nous retrouvions la description de ces oi-
seaux de la forêt.
Les poètes modernes polonais et russes, emploient
à chaque moment dos mots , quelquefois des expres-
sions, qui paraissent tirées de ce poème; et ce-
pendant, on peut assurer que ces poètes, au moment
où ils ont composé leurs ouvrages, connaissaient peu
le monument littéraire dont nous parlons.
Les sentiments patriotiques que le poète met dans
labouche du prince Igor, sont une invention poétique.
L'auteur a voulu idéaliser son siècle et exprimer ses
souhaits, ses désirs. En effet, il rend le sentiment
général du peuple slave de cette époque, le vœu de
voir un empire fort et puissant, et surtout uni. Il
cite même des paroles de Boïan, ce vieux poète mys-
tique, qui s'écrie : malheur à un homme sans tête, à
un pays sans monarque ! Mais les princes Varogues
s'occupaient peu de ces intérêts nationaux ; il aspi-
rait seulement à la puissance et à la grandeur. Ces
princes s'entre-détruisaient mutuellement dans l'in-
térêt de leur propre puissance. On ne trouve dans
Fhistoire aucune trace qu'ils aient eu, du moins à
cette époque, un sentiment élevé, un sentiment
national. Ils pensaient si peu aux Slaves de la
Russie, que l'arrière petit-fils d'Igor quitta cette
contrée pour faire des conquêtes sur le Danube ,
dans le pays des Bulgares , avec l'intention de s'y
élal)lir. Il aurait abandonné la Russie , s'il n'avait
)as été repoussé do ces contrées par l'empereur
:rec.
202 m:^ vampikks
Nous Irouvoiis encore dans ce poëuie quelques al-
lusions aux croyances populaires qu'il faut expliquer,
car nous les rencontrerons plus tard dans la poésie
servienne et môme dans les chroniques polo-
naises.
On rencontre toujours dans tous les pays , à côté
d'une {jrande religion, un certain système de croyances
qui n'est pas précisément lié au dogme principal ,
mais qui paraît être attaché à la môme racine et qui
s'explique par ce dogme.
Ainsi, chez les Persans, à côté de la religion de
Zoroastre, existent des croyances qui supposent
l'existence de génies présidant aux éléments. Ces
croyances sortt répandues chez plusieurs autres
peuples , parmi les Indiens et parmi les Slaves. Dans
la race celtique , qui supposait des communications
entre les esprits et l'homme , il y a une croyance qui
doue les hommes d'une double vue, du pouvoir de
découvrir l'avenir, de voir à des distances immenses.
Chez les Allemands , dont le sentiment de religiosité
est certîiinement très développé , on rencontrait sou-
vent des hommes et des femmes doués de clairvoyance.
La clairvoyance est un caractère propre à la race alle-
mande. Chez les Slaves, le phénomène surnaturel le
plus connu est le \ampirisme. L'idée du vampirisme
est sortie du fonds du peuple slave, de là il s'est ré-
pandu chez les Allemands , chez les Celtes ; on en
trouve même des traces chez les Romains. On a des
preuves que toutes les fables sur le vampirisme ont
une origine commune , qu'elles viennent des peuples
de race slave.
VVr LE VA.M14RISMK SLAVE. 203
Lo nom même de vampire^ chez les Grecs, n'est
que la traduction du mot serbien, qui ne signifie
autre chose que : le buveur du sang.
Strix , mot avec lequel on désigne en latin un
oiseau de nuit, ainsi qu'un vampire, n'est autre
que le mot des Slaves, Striga, sorcier, vampire.
Le système du vampirisme est si développé chez
les Slaves, que des hommes savants ont pu en assem-
bler et en coordonner d'une manière scientifique
tous les éléments. Un écrivain, M. Malianowic , a pu-
blié récemment une dissertation très curieuse sur ces
phénomènes. Le vampire, d'après l'idée slave, n'est
pas un possédé dominé par un mauvais esprit; c'est
un être humain monstrueux. On suppose qu'un vam-
pire naît avec un cœur double et avec une àme double.
II reste jusqu'à l'âge de l'adolescence sans se con-
naître lui-même ; mais plus tard son instinct destructif
se révèle , et cette âme , que le savant Malianowic
appelle l'âme négative, le cœur négatif, commence à
prédominer.
Le vampire reconnaît ses confrères qu'il rencontre
dans la société; la nuit, il les retrouve dans des réu-
nions mystérieuses. Là, ils se consultent mutuelle-
ment sur les moyens de détruire les populations, car
toutes leurs actions n'ont qu'un but , la destruction ,
e mal. Ainsi, les pestes, les maladies des animaux
^t même la disette, selon les Slaves, viennent des
i^ampires. Le siège de cette croyance est surtout dans
es pays du Danube , dans la Servie, dans la Carniole,
lansla Hertzogovine. Il y a quelques années, pendant
'/u«î le choléra sévissait dans ces contrées , plusieurs
204 LES \n\Es,
honmios et feiiimos ont péri jmursuivis par le peuple,
(jiii les accusait de vampirisme ou d'avoir eu des rap-
ports avec les vampires.
Ces vampires, sur lesquels il existe une intinité de
contes et de poésies, et dont l'apparition est racontée
souvent par les graves chroniqueurs , peuvent être
arrêtés , paralysés dans leur action. On emploi<3 pour
cela mille moyens connus, même dans les pays où
le vampirisme n'est pas une foi populaire.
En général , on leur coupe les jambes ou on les fixe
dans leurs tombeaux avec un clou ; surtout on a soin
de les ent(Trer profondément, parce que la lumière
de la lune a le pouvoir de les tirer de la tombe.
I^e vampire est connu chez les Turcs sous le nom
de GoiUa et A frite! Lord Byron y a puisé le sujet de
son Vampire et les épisodes du Giaonr.
Ce qui prouve que le vampirisme est d'origine
slave, c'est que, chez les Romains , par exemple, on
ne trouve aucune liaison entre la croyance à ce phé-
nomène extraordinaire el la mythologie grecque ou
latine.
On trouve encore à côté de ces vampires d'autres
êtres fantastiques qui sont appelés chez les Slaves
Wila, Ces êtres ont une origine orientale , ainsi qiic
des génies qui président aux éléments. Le nom même
de ces génies orientaux, Dziw^ en slave, est un mot
sanscrit, Div, qui, chez les Persans, est employé jus-
qu'à présent à exprimer la mêm(^ idée.
Plus tard, le mahométisme a confondu l'idée do
Dive avec celle du diable ; le Divc» paraît déjà dam
la poésie orientale moderne comme un esprit ré-
LES bii.(;aues. 2U5
prouvé. Ancicnncmcnl c était un génie. Il apparaît
lans la poésie slave cl servienne sous c(î caractère.
Avec ce monument unique, que nous avons nommé
le poème dlgor , finit Thistoire poétique russe du
moyen âge.
Les pressentiments sinistres du malheureux avenir
réservé aux Russes, redouté par Nestor et par notre
poète d'Igor, ne tardèrent pas à se réaliser : les Mon-
gols arrivèrent, envahirent la Russie, étouffèrent
toute indépendance, toute civilisation, toute poésie.
Nous passerons maintenant de l'autre côté des Kar-
pathes; nous jetterons un coup d'œil sur la littéra-
ture des Bulgares, et sur celle des Serbiens.
Les pays compris par les Romains sous le nom gé-
néral d'IUyrie et de Mœsie, ont été de tout temps
peuplés par les Slaves. Les invasions des barbares les
refoulaient souvent vers les montagnes, effaçaient
dans les vallées les traces mêmes de leur nom ; mais
quoique mêlés avec les étrangers, et opprimés par
eux, ils ont réussi plus d'une fois à secouer le joug.
Ainsi qu'entre les années 637 et 640, les Horvates
ont détruit leurs oppresseurs, les Avares; et les
Serbes sont parvenus à une grande puissance après
la chute des Bulgares.
Les Bulgares, peuple nomade, sont venus d'au-delk
du Don, au iv* siècle; ils firent la conquête de la
Moldavie, de la Valachic et de la Transylvanie; ils
établirent un empire sur le Danube, où, fondus avec
les Slaves, ils devinrent menaçants pour l'empire d'O-
rient. Au ix*' siècle, ils assiégèrent Conslantinople.
L'empereurBasile, suriioininr lo luonr dos Bulgares,
2()(> JISTINIEN.
après une giierro de tronto ans (981-1019), remar-
quable par la terrible cruauté qu'il y montra, dé-
truisit l'empire des Bulgares, dont une partie seu-
lement conserva quelque indépendance.
Les écrivains contemporains et les savants mo-
dernes s'accordent à dire que les premiers livres
d'église écrits en langue slave ont été composés dans
les pays des Bulgares, dans la Mœsie, la Macédoine
et la Thrace.
La mention la plus ancienne des Slaves , comme
peuple indépendant, remonte au temps de Justinien.
Le précepteur de ce prince , Théophile , dit même
que son élève était Slave d'origine; le nom de Justi-
nien , ainsi que celui de son père et de sa mère , pour-
raient confirmer cette affirmation. Cet empereur
était nommé parmi ses compatriotes Uprawda , ou
WprawdUj ce qui peut se traduire par Justinien.
Car le mot latin Jw5, Justicia^ répond au mot slave
prawday et la lettre fJ, qui précède ce mot, semble
être une simple aspiration. Le père de Justinien,
appelé par les Grecs Sabbatias, Sabbatios, ou Sab-
baziosy dans sa langue maternelle s'appelait Istok
Wostock, en russe; Wshodz, en polonais; sa mère
avait un nom slave : Digleniça ou Wigleniça.
Les Serbes, qui séjournaient sur les bords du Da-
nube, étaient constamment en rapport avec les Grecs;
ils étaient gouvernés par des dignitaires appelés Zu-
pans. Les Grecs sont parvenus à établir leur pouvoir
sur ces peuples ; ils nommaient le grand zupan, auquel
les autres zupans obéissaient rarement. Vers l'année
1120, la Serlâe était gouvernée par Bêla Urosz, le
Lt.s NEMAMA. 'Hil
kodatêurde la maison Neinaiiia«qui lirilla ponilant
uelque temps dans ces contnk^s. Etienne lui a siic-
ïdé, nommé yrand zii[»an [Kir l'empereur d'Orient,
a laissé trois Hls, dont Taîné, Sîiwa, s'est consacré
la vie monastique^ et a été le premier archevêque
es Serkîens : il est regardé comme ra[Hitre de ce
ays; le second fils, nommé aussi Etienne, sur-
Dmmé Perwowenczan le premier couronné), a re-
né après son père: le troisième fils, Wuk, eut en
artage des terres séparées. La race desUrosz ou des
émaniez, se livra pendant longtempjs à des guerres
ilestines. L'histoire de ces luttes intérieures ressem-
le beaucoup aux guerres civiles des Slaves du Nord,
esgrandszupans^ou lesfirinces, s'attachaient souvent
des religions contraires : mais on ne rencontre nulle
aride traces d'un élément païen, ce sont seulement les
eux rils, c'est la guerre grecque ^[ romaine. Mais le
md de la querelle est toujours le pouvoir ou la pré-
oadérance. Les uns cherchent un appui à Constan-
inople, et les autres à Rome. Quelques unsde ces
fincês mém«^ làchaii.*nl d'avoir leur onction du pape
I du patriarche pour se fortifier des deux côtés ou
»our réconcilier les deux partis. C'est une suit** dV
;ressions, de trahisons et nuMue Jl* niriirtn-s. C'l*sI
e fils qui précipite son pèn* du trône; le père
pii 6iit crever les yeux à son fils, ou l'enferme dans
10 couvent: le frère qui tue son frère ou les iie-
tux dont il a la tutelle. Kn un mot e'rst l'histoire
le Conslantinople qui se réjK-le , le retlel du Biis-
jDpire dans sa décadence. Kufiii ;tu xiv si«M|»* ,
0 des descendant^ dt* l rosz, Ktieniie-l)uszan, sur-
208 LES NEMAMA.
nommé Silmj (le fort), s'éleva au dessus des autres
zuparis et gouverna la Bulgarie, la Bosnie, la Macé-
doine, r Albanie, la Dalmatie et la Transylvanie. Il
soumit la république de Raguse, se proclama tsar,
et prit même le titre d'empereur des Grecs tribal-
liens. Il songeait même à conquérir Constantinople.
Mais le tsar Duschan , meurtrier de son père , ne put
conserver son empire à ses descendants, son fils fut
tué par un de ses grands , et les Turcs détruisirent
bientôt l'empire serbien.
L'histoire de la famille des Nemania, depuis son
fondateur, Urosz , qui est réellement une grande fi-
gure historique, et qui rappelle beaucoup le roi Kruk,
de l'île de Rugen, jusqu'à la mort du dernier des-
cendant de cette famille, forme un cycle chanté
par tous les poètes serbiens. Il nous faut donc
faire connaissance avec cette histoire et jeter les yeux
sur les guerres entre les Serbiens et les Turcs, prin-
cipalement sous Amurat , qui joue un grand rôle dans
la poésk'.
SEIZIEME LEÇON.
Serbiens. — Éïienne l roscli, Teinpire des Grecs iriballiens. — - Lt*
H des Serbiens , Lazare. - Asservissement des Serbiens par les
urcs. — Giovani Campislrano prêche la croisade pour la déli-
rancc de la Serbie. — Divergence siirThistoire de la Serbie entre
s aalcnrs de Byzance et les poêles serbiens. — Mythologie ser-
ienne. — Poème du mariage du roi Lazare. — Légende poé-
jue des saints. — Caractère de la poésie serbienne. — Les rapsodes
irbiens. — Découvertes littéraires de M. Wouk.
Vendredi, 49 février 1844.
Tons los événomonls inlt'rossanls concernani les
ves du Danube se rattachent à l'histoire de la fa-
ie desNemanitsclis, la seule qui ait conservé son
lépendance dans les \r, mi*' et xnr siècles. Les
t)iis de Monlenej^ro (*t les villes maritimes méritent
f* notice a part, bien qu'elles n'aient pas eu une
nde influence poIiti([ue. Les rois de Serbie,^euls,
ient alors représt»ntants des Slaves, dans les pavs
Danube.
I. ri
2t0 LES SERBIENS.
Le plus puissant de ces rois , Etienne Urosch , le
meurtrier de son père , fut élevé à Gonâtantinople. Il
y conçut l'idée d'organiser l'empire slave sur le mo-
dèle bysantin.
Il chercha à créer une hiérarchie gouvernementale
et à introduire dans sa cour une étiquette rigide. Il
emprunta aux Occidentaux quelques institutions,
entre autres celle des ordres de chevalerie; il créa
Tordre de Saint-Étienne ; voulut protéger le commerce
des villes maritimes, et, dans ce but, accorda de
grands privilèges à la ville de Raguse. Enfin il prit
le titre d'empereur des Grecs triballiens , et proje-
tait la conquête de Gonstantinople lorsqu'il mourut,
Tan 1358. Un jeune enfant fut Théritier de son vaste
empire, qui déjà était divisé en plusieurs princi-
pautés , dont les chefs avaient le titre de rois.
Etienne Urosch avait accordé à ces chefs le droit
de porter des bottines rouges , c'était le signe de la
souveraineté , et les chefs slaves, une fois en posses-
sion de ce droit, ne voulurent plus, comme ils le di-
saient, se laisser déchausser. Le successeur d'Etienne
ne put parvenir à les soumettre.
Les plus puissants de ces chefs étaient un certain
Yug, gouverneur des provinces macédoniennes; un
Woucachin, qui administrait le nord de Tempire ser-
vien, et le prince Lazare, de Serbie, tout-puissant
dans une principauté enclavée maintenant dans le
royaume de Hongrie. Ges trois princes se feisaienl
une ^guerre acharnée, et n'obéissaient pas à la reine
douairière résidant dans le pays de Woucachin.
Woucachin tua son roi légitime , le jeune fils de
LES SEKbU:NS. 211
l'empereur Étienno Uroscli. Ainsi s'éleiynil, l'an
1366, la famille des Nemanitschs.
Au milieu de ces troubles, les Turcs débarquaienl
en Europe. Lk^s einpenuirs de Constantinople , qui
n'avaient pas d'autres moyens de défendre leur em-
pire, se servaient des S<îrbi<»ns pour cet usage. Ils les
appelèrent à leur aide ; bientôt après ils en firent
autant des Bulgares.
Les empereurs grecs commirent une faute énorme
lorsque , dans Tespérance de détruire plus facilement
los Turcs en Europe, ils les laissèrent franchir le dé-
troit en leur ouvrant leurs ports. Alors l'empire d'O-
rient avait à sa disposition la seub» flotte militaire qui
existât en Europe. L(»s empereurs pouvaient donc
facilement repousser les Turcs , les empt^cber de
franchir le Bosphore; ils prcférùnîut se confier aux
murailles de Constantinople, ne pouvant concevoir
qu'une ville fortifiée, comme l'était la capitale de
l'empire, pût être prise par des barbares. Comment,
en effet, des hordcîs de cavaliers oseraient-elles atta-
quer une ville immense, parfaitement fortifiée, con-
tenant une population nombreuse et une armée bien
disciplinée?
Dans cette folle confiance, les empereurs grecs
donnèrent aux Turcs la clé de leur empire en leur
abandonnant les ports par où ils pénétrèrent en Eu-
j'ope , puis en les laissant traverser le détroit. Après
cette imprudence, lorsqu'ils voulurent se débarrasser
de leurs redoutabh^s (mnemis, ils furent obligés de
recourir aux Ser])iens. Les chefs serbiens Yug , La-
zare et Woucachiu, viurenl avec wuo grande armée
212 LES 8ERB1ENS.
au secours de Constantinople ; mais Âmurat , sultan
des Turcs , plus habile que ses adversaires , ayant
d'ailleurs à sa disposition do meilleures troupes , les
surprit près de Taganrog , et détruisit presque toute
leur armée. Woucachin et Yug périrent sur le champ
de bataille. Lazare seul put s'échapper, et fut pro-
clamé plus tard roi de Serbie. Mais dix-huit ans après,
Amurat, ayant terminé ses affaires en Asie^ débarqua
de nouveau, et demanda un tribut aux Serbiens.
Le roi Lazare envoya des ambassades de tous cô-
tés pour demander des secours. Le roi de Hongrie,
qui avait des démêlés avec les Serbiens, resta spec-
tateur tranquille de cette lutte. Les empereurs
d'Allemagne n'envoyèrent ni les troupes ni Fargent
qu'on leur demandait. La Pologne était encore très
éloignée ; elle n'apparaît sur la scène que vingt an-
nées plus tard. Le roi Lazare, réduit ainsi h ses
seules ressources, réunit quelques troupes d'Alba-
nais, de Bulgares, de Serbiens , et présenta la ba-
taille.
Mais la discorde se mit entre les chefs de son ar-
mée. Les deux beaux-fils du roi, Milosch et Wuk,
les plus vaillants et les plus influents des seigneurs
serbiens , se haïssaient mutuellement ; ils étaient en-
core excités dans leur haine par leurs femmes qui se
détestaient; Wuk , aveuglé par sa passion , entrete-
nait des correspondances avec les Turcs , et prépa-
rait sa trahison. Il commença par calomnier son beau-
frère, le vaillant Milosch, en l'accusant de vouloir
trahir la cause des Serbiens.
Milosch, outré des reproches du prince, ne répon*
LKS SKIlHlt>S. 213
dit rini: iiiais, la nuit, il 4|iiittas4Mi aniiér « |fén<'*lra
dans le caia|i des Tuns ; admis (*n présence du sui-
tan , il lui plontj<M son cout^'aii dans le ventre. 11
massacra encore pIusitMjrs Turcs , puis enfin il fut tué
et haché en morceaux , ainsi ([ue deux de ses com-
pagnons. Cf*t héroïsme sublime ne pouvait pas sauver
Tarmée des Serbiens. Les troupes commandées par
Miloscli , n'ayant rien su d^.* ses projets , effrayées, et
démoralisées d*ailleurs par ht bruit qui courait sur
sa prétendue trahison , h<'*silèrent au moment du
combat. D<* son côté Wuk, à Tiiistant décisif de la
bataille y renvoya ses troup<.»s. De sorte que le roi
Lazare, après avoir combattu lonjjtemps, ayant eu
un cheval tué sous bii, fut enfin fait prisonnier et tué
par les Turcs.
hits historiens racout<fnl div(*rsem<Mit sa mort.
Celui d<*s chroniqueurs qui mérite le plus de œn-
fiance est connu sous le nom de Janissaire polonais.
qui, en sa qualité de janissaire, fut probablement
témoin oculaire de la scène. Il raconte que le sultan
Bajazet , fils du sultan Amurat , tué par les Serbiens,
lit amener le roi Lazan* devant les cadavres de son
père et de son frère morts dans la balailb» , et lui dit
d'une voix menaçantf* : « Comment as-tu osé commettre
un tel crime? — « Comment, ton père et loi, osez-vous
envahir mon royaume?» lui répondit le roi Lazare. —
Un serviteur fidèle du roi Lazare, un de ses com-
pagnons d'armes, prisonnier comme lui , le conjurait
de réfKmdre avec plus de modestie . — ^'Koi Lazare,
disait-il , est-ce ([lut ta lèl<.' et ton «ou sont feits en
bois de saule? est ce que lu trois ([u'unc fois coupés
21 V Li:s si.i;iiiK>s.
ils pourront refleurir?» — Mais le roi Lazare de-
meura ferme; il dit môme à Bajazet que s'il avait à
ses côtés une certaine chose qui lui manquait , il le
coucherait à côté de son père et de son frère.
Le sultan ordonna de lui couper la tête. Son com-
pagnon d'armes se mit à genoux, et présenta son
manteau pour recevoir la tète de son roi. Puis il
dit : — «. J'ai juré de laisser tomber ma léte à côté de
celle de mon souverain,» — et s'étant incliné, il
reçut le coup de yatagan qui fit tomber sa tôte à côté
de celle de Lazare.
Telle fut la fin du dernier roi des Serbiens. Après
sa mort , le sultan Bajazet donna l'investiture d'un
lambeau du royaume de Serbie à Etienne , fils de La-
zare, et accorda une principauté au traître Wuk
Brankowitsch et à ses rils.
Pendant cent cinquante ans, la lutte continua entre ^
ces deux dynasties , dont l'une prit le parti des Turcs
et l'autre celle du fils de Lazare. Celui-ci essaya plu-
sieurs fois de reconquérir l'indépendance. Les Ser-
biens furent encore obligés de se mêler des que-
relles des princes turcs, et, dans la terrible bataille
d'Ancire, entre les Tartares et les Turcs, ils combat-
tirent pour ces derniers. Après la destruction de l'ar-
mée turque, ils appuyèrent le sultan Soliman contre
l'usurpation de son frère.
Les rois chrétiens, qui auraient pu profiter de cet
affaissement de l'empire turc pour en consommer la
destruction, ne cherchèrent qu'a exploiter dans leurs
intérêts privés les événements politiques. Ils ap-
puyaient tantôt le sultan Soliman , tantôt Moussa tî\
LES SEKBIEMS. 215
les autres prétendants Turcs, sans pouvoir concevoir
ridée de reconquérir l'Asie occupée par les In-
fidèles.
La dernière tentative qui fut faite pour délivrer
les Serbiens eut lieu en 1459.
Le pape Sylvestre envoya pour prêcher la croisade
contre les Turcs un moine fameux, Giovani Campis-
trano. Cet homme célèbre parcx)urut T Allemagne ,
la Hongrie, les pays slaves, en conjurant ces peuples,
au nom de Dieu, de sauver la chrétienté. Mais il était
contrarié chez les Bohèmes par la faction des Hus-
sites ; le roi de Bohême le chassa même de son pays.
Jean Gampistrano réunit seulement autour de lui
quelques paysans polonais, hongrois et bohèmes
avec lesquels il marcha sur Belgrade et repoussa
l'ennemi. Il mourut quelques années après; dès
lors les Serbiens n'eurent plus aucun espoir de se-
cours.
La veuve du dernier despote serbien envoya une
ambassade au pape, lui abandonnant son pays en
échange de sa protection. Le peuple ayant appris
cette décision , poussé par le clergé , se révolta. 11
répéta ces paroles du patriarche grec : - « Plutôt les
Turcs que les catholiques.» — Les Serbiens se sou-
mirent aux Turcs; Mahomet entra dans leur pays, et,
violant la capitulation, fit brûler les villes, les vil-
lages, dévaster les campagnes. Il emmena en Turquie
200,000 Serbiens qui périrent de faim et de mi-
sère.
Le pays était devenu un vaste désert, excepté cette
partie qui , plus tard, devint la principauté indépen-
216 iJi TKii.vriiit stunit.N.Nt.
danlo de Serbie. Telle est Thistoire des Serbiens
d'après les sources bysautines et d'après les chroni-
ques étrangères. Mais dès le xiir siècle et même dès
la fin du xir siècle, il existe une scission entre l'his-
toire étrangère et Thistoire nationale de ces peuples.
La poésie naquit alors dans ce pays , et commença à
se développer ; le peuple conçut d'une autre manière
et son passé et son avenir.
Les rois dont nçus avons cité les noms, les chefs
dont nous avons raconté les exploits, portent des
noms différents chez les Grecs et chez les Serbiens;
(pielquefois il est impossible même d'accorder les
deux histoires. Le peuple saisit seulement les traits
principaux des caractères de ses héros; il les élève
et idéalise dans leurs personnes les idées et les sen-
timents nationaux.
Laquelle de ces deux histoires est la plus vraie,
puisqu'il est impossible de les accorder? Chacune
d'elles exprime à sa manière une des phases de la
^érité. Le chroniqueur trace, pour ainsi dire , les
contours, dessine l'histoire ; tandis que le poète donne
à cette histoire le coloris et l'expression.
Les historiens étrangers, qui détachaient la poU-
liquc générale du mouvement des Serbiens, se per-
daient dans la confusion; au contraire, les poètes
nationaux, détachant la généralité, de leur propre
histoire, rétrécissent l'horizon afin de pouvoir mieux
le dominer par l'imagination.
On pourrait comparer les historiens et les chroni-
queurs étrangers au géographe rpii trace sur une vaste
étendue de pa^^ le cours des fleuves principauv el
LITTÉIIATIUL SKIlltILMM-:. 217
des muutagues, tandis c[ue le poote dessine les pa)-
sages et nous fait connaître parfaitement la nature et
l'aspect du soL
Ainsi, après la chute du royaume serbien, lorsqu'il
n'y avait plus dans la Serbie ni roi, ni partis politi*
ques, ni livres, l'histoire est reftûle par la poésie.
La religion , d'abord chrétienne, commence à pren-
dre un coloris mythok)gique. Les poètes empruntent
à cette histoire quelques h'^gendes merveilleuses
sur les saints , quelques traditions sur les miracles.
Us créent une espèce d'Olympe poétique. Les figures
historiques sont ainsi idéalisées ; par exemple le roi
Urosch, le dernier des Urosch , Etienne , le meurtrier
de son père, homme cruel et ambitieux, est repré-
senté par la poésie comme type de la grandeur et de
la force. On ne parle pas de ses crimes domestiques,
pas plus qu'Homère ne parle des crimes de la femille
des Atrides. Le roi Yug, peu connu dans l'histoire,
apparaît conmie patriarche, comme père d'une nom-
breuse femille, c'est quelque chose comme un cheva-
lier Aymon, père aussi de plusieurs chevaliers cé-
lèbres. Le roi Woucachin est un homme politique,
un grand guerrier, une espèce d'Ulysse slave. Le roi
Lazare est le chevalier le plus parfait, hî vrai héros.
On a cherché à idéaliser dans son caractère les
sentiments chrétiens de sou époque. Il ress(^mble à
Godfroy de Bouillon par la pureté de ses mœurs, par
sa piété et sa force. 11 est en même temps Slave,
aimant les repas, les chants, la magnificence; c'est
par ce côté qu'il sympathise avec sa nation. Tout est
merveilleux dans son histoire. D'après les poêles,
218 PO£MK m. MAKlAf.E
il t*st d*uiie naissance mystérieuse. On le suppose Hls
d'un roi. Il est pajje h la cour du roi.
Il épouse la fill<» de Yuy, ce femeux patriarche,
père de plusieurs guerriers; le prince lui accorde
sa fille ^ parce qu'il trouve dans les livres mysté-
rieux une prophétie qui le concerne. Lazcire est plus
tard glorifié comme martyr de la cause nationale.
Les postes ne savent rien de son esclavage chez les
Turcs , on le suppose toujours tué sur le champ de
bataille y et on raconte des merveilles sur ses faits
d'armes.
Après ce premier cycle de la poésie épique^ com-
mence un cycle romanesque. Ce sont des exploits
. d'individus, de guerriers, qui n'ont plus aucune ten-
dance, aucune idée nationale. Ce sont des chevaliers
qui se font Turcs, des apostats, des chercheurs d'a-
ventures, mais toujours tenant à la femille de La-
zare.
Nous allons lire ici un poème ou on raconte le
mariage du prince Lazare avec la fille du femeux
Yug. La scèn(; se passe à la cour du roi Etienne.
Lazare est page et serviteur du roi , qui le protège,
parce que plus tard on découvre qu'il doit rempla-
cer sur le trône» la femille des Nemanitchs. Nous
citons :
« Le vaillant roi Etienne boit son vin dans sa bonne
ville ])lanche de Prizven. Son fidèle serviteur Lazo
lui verse du vin; il lui apporte deux coupes Tune
après l'autre ; mais il regarde de travers son roi. Le
loi s'adresse à son fidèle serviteur Lazo.
— f< Par Dieu! ô mon fidèle serviteur Lazo , ré-
Dl U(H LAZ.VnE. 219
ponds en toute vérité à ce que je le demande : Pour-
quoi me présentes-tu la coupe ainsi? Pourquoi me
regardes-lu de travers? Ton cheval serait-il malade?
Aurais-tu usé tes habits? ou bien serais-tu à court
d'argent, mon fils? Dis donc ce qui te manque à ma
cour.
»Le serviteur Lazo lui répond î
— »Mon cheval n*est pas éreinté, mes habits ne
sont pas encore usés et j'ai assez d'argent, car à votre
cour on ne manque do rien ; mais puisque vous m'in-
terrogez , je vous répondrai sincèrement. Tous vos
serviteurs, et môme ceux qui se sont engagés après
moi, sont déjà établis ; tous son mariés, moi seul, je
reste orphelin ; tu ne veux pas me marier pendant
que je suis encore jeune et beau.
» Le vaillant roi Etienne lui répondit :
— «Par Dieu! ô mon fidèle Lazo, je ne puis pas
pourtant te marier avec la fille de quelque gardien de
bœufe ou de porcs. Je cherche pour toi une noble
ftUe et pour moi de braves amis qui puissent s'asseoir
à mes côtés et avec lesquels je puisse boire joyeuse-
ment mon vin. Écoute! serviteur fidèle. J'ai déjà
trouvé pour loi une noble fille, et des amis fidèles
pour moi: c'est Militza , la fille chérie , la plus jeune
des enfants du vieil Yug Bogdan, la sœur cadette des
neuf Yugowitchs. Le roi Yug a neuf fils. Mais je n ose
pas en parler à Yug, et ce n'est pas une chose facile
d'en parler; car Yug est vieux , il est de haute nais-
sance, et il ne voudrait pas donner sa fille à un pauvre
page comme toi. Mais, écoute, ô fidèle serviteur, aujour
d'hui c'est vendredi , demain samedi , et après-demain
220 roKMi: ui .\iakia<;k
le saint diiuaurlie. Oi\ nous voulons aller à la chasse
clans les monta{;nes, cl nous y inviterons le vieil Yug
et de mùme les neuf fils de Yui;. Tu n'iras pas dans
les monta{{nes, Lazo, tu resteras ici , dans ma blan-
che maison, tu prépareras un souper magnifique.
Quand nous aurons fini la chasse, et quand nous au-
rons pris place aulour de la table, fais servir copieu-
sement de reau-de\ie et du sucre y n'épargne pas
mon vin rouge. Or, quand nous aurons bien bu, le
vieil Yug ne manquera pas de parler des temps an-
ciens, dos héros et de leurs exploits, puis il prendra
ces vieux livres qu(» tu sais... »
On ne sait pas de «piels livres il est ici question;
mais le peuple attachait une idée superstitieuse
aux livres en général , il croyait qu'on peut y trouver
des prédictions de l'avenir; un homme qui savait
lire passait pour une espèce de sorcier. Le roi Etienne
continue ainsi :
« — Dans ces livres célèbres, il cherchera des pré-
dictions sur les temps à venir. Lorsque tu auras vu
et entendu tout cela , monte vite sur la haute tour de
mon palais et prends-y la coupe d'or que j'ai récem-
ment achetée dans la blanche ville de Waradine , et
pour laquelle, après avoir longtemps marchandé,
j'ai donné autant d'or qu'un mulet en peut porter.
Remplis bien vite cette coupe avec du vin rouge, et ,
après avoir fait une profonde révérence , présente-
la à Yug. Alors le vieux Bogdan réfléchira sur ce qu'il
devra t'offrir pour une si belle coupe, et je lui par-
lerai de JVlilitza, la plus jeune de ses enfants, o
Ici commence le récit de la chasse. Le poète ra-
m ROI j.A/ARi:. 22t
conte avec une fidélité lioniérîquetous les événements.
Ils ont chassée ils reviennent^ le roi invite le vieux
Yug; Lazare invite les jeunes frères; ils s'assem-
blent et prennent place autour de la table. Alors le
poète s'exprime ainsi :
« D'abord le vaillant roi Etienne met à côté de lui
le vieil Yug, et tout autour les neuf Yugowitchs. Le
fidèle serviteur Lazo les sert à table; il apporte
beaucoup d'eau-de-vie et de sucre , et il verse du
vin-. Yug commence à parler des héros et de leurs
e&ploits, puis il ouvre les grands vieux livres et y
cherche les prédictions sur les temps à venir.
» — Regardez-y, ù mes chers enfonts; voyez ce
que ces livres vous annoncent : Les derniers temps
vont venir ; on ne verra plus sur terre ni brebis ni
froment, ni abeilles ; il n'y aura plus de forêts dans
le pays. Les amis se citeront en justice ; ils plaideront
devant les tribunaux les uns contre les autres, et il
y aura des duels entre eux. —
» Or, Lazo, ayant entendu cela , monte sur la tour
du palais, prend la coupe précieuse » — Ici le
poète répète de nouveau, à la manière d'Homère,
l'histoire de l'achat de cette coupe. — « ...Il la rem-
plit de vin et la présente à Yug en faisant une pro-
fonde révérence. Yug prend la coupe: mais il n(» se
hâte pas de la vider; car il pense comment et avec
qnoiil récompensera Lazare. Les neuf fils se lèvent
alors et parlent ainsi à leur père :
» — Notre père , vieux seigneur, pourquoi ne bois-
tu pas le vin que Lazare vient de te servir?
» A quoi le vieil \\\\] répond : — O, mes enftints !
222 POEMi: m AUKUGt:
*
mes neuf lionceaux , je voudrais bien boire ce vin ;
mais je pense comment et avec quoi je récompenserai
Lazare.
» Un d'eux lui dit : — Il te sera facile de lui faire
un beau cadeau , car tu possèdes des chevaux , des
bœufs , des faucons, des plumes d'autruche.
» Alors le vaillant roi Etienne prend la parole : —
Mon serviteur Lazare ne manque pas de chevaux; il
a des faucons et des plumes d'autruche. Il ne veut
rien de tout cela; mais il voudrait épouser ])|ilitza,
la plus jeune de tes enfants , votre sœur, ô Yugo-
witchs! —
« Dès que les neuf fils eurent entendu ces paroles ,
ils s'élancèrent tous de leur siège et tirèrent leur
sabre pour tuer le roi sur son trône. Le vieil Yug
leur adressa alors ces paroles :
» — Arrêtez, ô mes fils ! si le salut de vos âmes
vous est cher. Si vous tuez ici le roi , la malédiction
du ciel vous suivra dans Téternité. Arrêtez , et laissez-
moi consulter les vieux livres pour voir si Militza
est réellement destinée à Lazare. » —
Yug recommence alors à déchiffrer les vieux
livres ; à force de les lire, il y trouve une prophétie,
-et il s'écrie :
« — Arrêtez, ô mes fils! si le salut de vos âmes
vous est cher. Militza est destinée à Lazai'e , et
le royaume lui est destiné, et il régnera un jour
au milieu de la blanche ville de Kroushevatz sur
Morava.» —
» Le roi Etienne ayant mis la main dans son ceintu-
ron, il (m tira mille pièces d'or, et il en tira aussi une
DU &OI JLAZARE. 223
belle pomme ornée de diamants. H les donna à Lazo
pour en foire le cadeau à Militza. »
Ainsi finit cette histoire , par laquelle le roi Lazare
entre pour la première fois dans la poésie. Il y a très
peu de poésies sur le roi Etienne ; nous en citerons
quelques unes plus tard. Dans le récit que je viens
de vous lire, où il n*y a presque rien d'historicpie , où
tout est coloris et invention , ce prince est déjà idéa-
lisé; plus tard il s agrandit encore.
Nous avons parlé des changements que la poésie a
apportés à la mythologie. Je vous ai dit comment elle
a cherché à rétrécir la sphère des idées religiet^es en
les rendant palpables et sensibles. Pour en donner
un exemple, je vais vous lire une petite légende sur
le conseil des saints. Les saints , d'après la poésie
serbienne, ressemblent beaucoup aux divinités grec-
ques ; sous ce rapport Tétude de cette poésie pour-
rait éclaircir plusieurs questions importantes de
l'histoire des Grecs. On a cru, par exemple, que la
mythologie commençait avec Homère , que les poètes
postérieurs l'avaient perfectionnée ; cependant nous
trouvons dans les poésies les plus anciennes des Grecs
des idées religieuses parvenues au degré le plus élevé,
un système religieux plus savant, plus complet que
celui des Homérides.
Qui voudrait tracer l'histoire du christianisme
d'après les poésies serbiennes? Comme le christia-
nisme nous paraîtrait pauvre , si on le jugeait d'après
les idées qui sont répandues sur lui dans ces poésies!
Et cependant les motifs poétiques sont tirés de la
religion même.
224 LÉ(>KNI)K D1<S SAINTS.
Après la destriiclion de toute civilisation dans la
Serbie, le peuple seul, ayant conservé quelques tradi-
tions tronquées , chercha à les resserrer, à les ratta-
cher entre elles. Très probablement les Homérides se
sont trouvés dans la même position par rapport à leurs
ancêtres, les poètes de l'époque d'Orphée et de Musée.
La légende que je vais vous lire est une discussion
entre les saints patrons, sur les attributions, sur les
bénédictions dont ils doivent disposer. La sainte
vierge Marie s'approche de ces saints , elle leur ra-
conte les malheurs arrivés dans un pays étranger
que le poëte appelle le pays des Indes , c'est-à-dire
un pays très éloigné.
« 0 Seigneur, dit le poète, quel miracle étrange !
Est-ce un tonnerre ? est-ce un tremblement de terre?
est-ce la mer en grondant qui envahit le rivage?
Non ! Il ne tonne pas , la terre ne tremble pas , ce
n'est pas la mer qui gronde, mais ce sont les saints
qui , dans le ciel , se partagent les bénédictions : saint
Pierre, saint Paul, saint Nicolas, saint Jean, saint
Ëlie, et avec eux saint Pantaléon.
» La sainte vierge Marie s'approche pleine de
larmes. Alors Élie , le maître du tonnerre, — (Élie
ressemble beaucoup à Jupiter dans la poésie ser-
bienne) — lui dit : 0 ! notre chère sœur, ô Marie bien-
heureuse , qu'est-ce qui t' arrive de si malheureux ,
car je te vois verser des larmes?
>i Marie, la bienheureuse, lui répond : 0! mon
frère V^lie', maître du tonnerre , comment ne verse-
rais-je pas des larmes, puisque j'arrive des terres
de«^ Indosl 11 règno dans (eMo torro une grande
LÉ(;E>iD£ StinBlbN.NE. 225
corruption ; les jeunes gens ne respectent plus les
vieillards, les enfants n'obéissent plus a leurs parents,
les amis se citent mutuellement en justice, et les
frères se défient en duel.
» — Élie, armé du tonnerre, lui répond : Notre sœur,
bienheureuse Marie, essuie tes larmes ; dès que nous
aurons achevé le partage des bénédictions , nous nous
rendrons au conseil du Seigneur : nous prierons
le Seigneur qu'il daigne nous remettre les clefs du
firmament; nous fermerons les sept cieux ; nous
mettrons notre cachet sur les nuages pour qu'il ne
tombe aucune goutte de pluie ni de rosée, qu'il n'y
ait pas la nuit de clair de lune pendant trois années
entières. — »
Les saints se partagent ensuile les bénédictions ;
Pierre a pris le vin, le froment et la clef du ciel ; Êliç
le tonnerre et les éclairs ; Pantaléon les chaleurs de
Tété; Jean prend sous son patronage les droits de
la fraternité et de l'hospitalité, puis ils se rendent
au conseil du Seigneur. Ils prient trois jours et
trois nuits consécutifs pour obtenir ce qu'ils de-
mandent. Le Seigneur leur remet enfin les clefs du
ciel. Ils ferment les sept cieux l'un après l'autre ; ils
mettent le cachet sur les nuages. Enfin les malheurs
arrivèrent, la sécheresse, les maladies. Les Indiens
se convertissent de nouveau ; ils obtiennent leur par-
don et des bénédictions. Le poëto finit en priant
Dieu pour que ces malheurs no se renouvellent plus
ni dans les Indes ni dans aucun autre pays.
Cette légende, ([uant à la forme de la composi-
tion, ressemble beaucouj) à celle cpradoptèront les
I. 15
226 CARACTÈRES DE LA POÉSIE SERRIENNË.
Homérides ; le style en est éminemment épique. Si
Tode, si la poésie lyrique paraissent avoir régné chez
les Scandinaves^ si la poésie lyrique moderne, cet
élan vers l'inconnu, vers les régions fantastiques,
semble avoir été créée par la race germanique , la
poésie épique moderne est surtout slave.
Nous retrouvons dans la poésie slave cette haute
impartialité qu'on admire dans Homère , et même
une espèce d'impartialité religieuse, malgré l'atta-
chement des Slaves à la cause et à la doctrine natio-
nale. Il est curieux de comparer, avec les traditions
sur les Homérides , tout ce que nous savons sur la
manière dont s'est créée la poésie serbienne.
En général , elle est composée de fragments
divers, de récils de circonstances, d'événements qui
n'ont entre eux aucune liaison immédiate, mais qui
se rattachent à un événement principal. Dans ces
récits reviennent toujours quelques strophes , quel-
ques formules acceptées par tout le peuple, quon
apprend par coour, et qu'on cherche à intercaler
partout.
En répétant ces récits , le peuple ajoute quelques
strophes de sa façon, en retranche plusieurs; il
les transforme ainsi à chaque époque. 11 est im-
possible maintenant de distinguer ce que , dans la
poésie serbienne, il y a d'ancien d'avec ce qu'on y a
ajouté plus tard. Ce travail continuel épurait les ré-
cits, en retranchait tout ce qui paraissait maniéré
ou qui était trop individuel; c'est, en effet, la seule
poésie qui n'ait pas de manière, de formules. Chez
les Grecs, la poésie homéride avait cette qualité qui.
LES RAPSODES SERBIRNS. 227
îhez les modernes, se retrouve dans la poésie ser-
)ienne. Les plus grandes compositions produites par
m homme de génie portent toujours l'empreinte de
cet homme, et dégénèrent ordinairement en ce qu'on
sippelle la manière. Les poésies grecques et les poé-
sies serbiennes ont évité cet inconvénient par la fe-
çon même dont elles nous sont parvenues. Ces poé-
sies, sans cesser d'être anciennes, ne cessèrent pas
non plus d'être jeunes , précisément parce qu'elles
étaient chantées par tout le peuple, récitées par des
rapsodes, et qu'elles vivaient ainsi de la vie du
peuple.
Les poètes qui les cliantaient et qui les compo-
saient sont aussi chez les Serb^ens des aveugles, chose
extraordinaire !
Sous ce rapport , les rapsodes serbiens rappellent
encore les Homérides. Dans les basses terres, en
Serbie, Faveugle signifie le poète : ces deux mots
sont synommes. Ces aveugles mendiants parcourent
lés villages, s'arrêtent devant chaque maison, et
presque toujours y chantent une rapsodie. Ils sont
mendiants comme Homère. Mais les Serbiens n'ont
pasattaché àcemotme?irfia;iHesidées d'aujourd'hui.
Les mendiants ne sont pas humiliés ni méprisés chez
les peuples slaves, surtout chez les Serbiens; ils
'•écitent des prières et chantent des poésies : ils sont
-ntourés d'une sorte de respect.
Le principal siège de composition poétique des
Serbiens était le pays des montagnes, le Monté-
négro, la Bosnie, l'Herzogovine. C'est là qu'a pris
naissance la poésie héroïque, répétée ensuite parles
228 DÉCOUVERTES DE M. WOUK.
peuples de la plaine qui, dans leur dialecte, repro-
duisent les mômes strophes, en changeant seule-
ment quelques paroles. Dans les pays de plaine, la
grande poésie se rétrécit ; on chante moins souvent
les rapsodies héroïques : on préfère la poésie de
fables et de petits fabliaux, des histoires de brigands,
de fentômes et de spectres.
Ce fut dans le commencement de ce siècle que ces
poésies attirèrent pour la première fois Tattention des
étrangers ; un Serbien, M. Wouk Stefanowitch
Karadzitch les a recueillies et publiées. M. Wouk
raconte avec beaucoup de naïveté les peines qu'il
s'est données pour réunir ces poésies , les mendiants
ne voulant pas chanter devant un homme qui avait
les manières étrangères. En général, ceux de ces
mendiants qui ont une belle voix négligent la poésie,
ils aiment mieux faire briller leur talent en répétant
quelques strophes qui prêtent à la musique. Mais
les chanteurs les plus admirables sont ceux qui ré-
citent seulement les vers en s'accornpagnant sur la
guzla, instrument peu harmonieux qui n'a qu'une
seule corde. Ils chantent ces vers en manière de
récitatif en s'accompagnant. Le plus souvent, ils ne
chantent que les passages où sont exprimées les pas-
sions les plus fortes , et racontent les événements les
plus importants.
M. Wouk dit que dans ses courses sur les mon-
tagnes il rencontra un certain vieillard qui con-
naissait presque toutes les chansons de son pays et
qui lui dicta la plus grande partie de son recueil.
Cet homme vénérable était un marchand ambu-
DÉCOLVEKTES DE M. WOIK. 229
lant, il avait eu le malheur de tuer un Turc; il
s'enfuit dans les montagnes y et se fit brigand. C'est
pendant son séjour parmi les Monténégrins qu'il re-
cueillit, au milieu de ses compatriotes, les trésors
qu'il communiqua à M. Wouk.
DIX-SEPTIEME LEÇON.
Poésie serbiennc. - Légende de la fondation des églises en Serbie. —
I^Yaginenls du poème de la bataille de Kossowo.— L'épopée païenne
et l'épopée serbienne. - La langue serbienne. — Le Verbe ; son
importance dans toutes les langues. — Les époques héroïque , ro-
manesque et poétique de la Serbie. -- Le roi Marco et le roi Arthur.
Vendredi, 26 féTrier 1848.
Si on voulait mettre en ordre les fragments des
poèmes qui composent l'épopée slave, on devrait com-
mencer par une pieuse légende, où est racontée l'his-
toire de la fondation des églises. Dans cette légende
le roi Lazare, ce page qui épouse une princesse et
qui devient roi des Serbicns, apparaît à Tapogée de
sa puissance. Il célèbre dans son château l'anniver-
saire du jour de son baptême, fête solennelle chez
tous les peuples slaves. Il réunit autour de lui tous
les seigneurs de son pays; au milieu de cette fête ap-
LÉGËr^DË U£ LA FOM»ATlO>^ ETC. 231
paratl sa femme, la reine Militza, la plus belle des
femmes de son temps, dit la légende.
Cette reine £ait remarquer à son mari que tous
les rois de la famille des Nemanitschs, ses prédéces-
seurs, laissèrent des souvenirs honorables dans le pays,
par leurs fondations monastiques. Elle se met alors
à raconter Thisloire de toutes ces fondations. C'est là
un morceau aussi précieux pour Thistoire slave que
le sont certains détails, sur la fondation des villes,
qui se trouvent dans riliade. A ce récit, le roi, trans-
porté d'enthousiasme, fait le vœu de bâtir un couvent
qui surpasserait en grandeur et en magnificence tous
les monuments slaves. Il fera, dit-il, couler les fon-
dements en plomb, il élèvera des murailles, des pa-
rois, en argent battu, et le toit sera couvert de perles
fines et de pierreries.
Mais Milosch ObiWlch, le chevalier par excellence
(c'est le môme Milosch qui tua plus tard le sultan
Âmurat) , consulte ses livres sacrés : ces livres qui
jouent le même rôle que Calchas dans la poésie grec-
que, et auxquels on a recours dans toutes les occa-
sions et à la veille de tous les grands événements.
Or, Milosch voit dans ces livres la preuve qu'on est
arrivé aux derniers temps; que la fin de la société,
du royaume serbien est arrivée ; que les Turcs doi-
vent conquérir le pays. Or, comme ces Turcs avides
cherchent surtout l'or, l'argent et les pierreries, il
vaut donc mieux fonder cette église sur le granit, la
liàtir en brique et la couvrir en luiles. Ainsi faite,
elle survivra à la conquête des infidèles. Cette pré-
diction s'est vérifiée, car le couvent de Uawanitza,
232 LÉGENDE DE LA FONDATION DES ÉGLISES.
si célèbre dans la poésie serbienne, existe encore,
dit-on.
Après ce premier fragment, qui exprime un pres-
sentiment douloureux de l'avenir, *de la catastrophe
qui approche, on pourrait citer un autre fragment
où il est déjà question de la présence du sultan
Amurat en Serbie avec ses troupes. Dans ce frag-
ment, ce sultan envoie un défi au roi Lazare.
«Le sultan Amurat, dit le poète, arrive sur le champ
de Kossowo, et arrivé sur ce champ, il écrit un petit
livret, qu'il expédie pour qu'on le mette sur les ge-
noux du roi Lazare. »
Suit le contenu de ce livret.
« 0 Lazare ! chef des Serbiens, on n'a jamais vu,
on ne verra jamais qu'une seule terre ait deux maî-
tres, qu'un seul sujet paie deux impôts à la fois.
Ainsi , nous ne pourrons pas régner l'un et l'autre
en même temps. Or, envoie-moi les clefs et les tri-
buts, les clefs d'or de toutes les villes et le tribut de
cette année. Si tu ne veux pas m'envoyer cela, viens
sur le champ de Kossowo et nous partagerons la terre
avec nos sabres, w
Lorsque Lazare eut lu ce petit livret du sultan,
il commença à pleurer amèrement, puis il envoya
des ordres à ses sujets pour qu'ils eussent à se réu-
nir promptement.
Il y aurait , dit le poète , de quoi vraiment s'éton-
ner, si on entendait les imprécations dont le prince
accompagne ses ordres.
— «Que celui qui no se rendra pas sur le champ
de Kossowo, n^î voie rien prospérer sous sa main ! ni
i/ÉPOPÉK PAÏKN^iK^ KTC:. 233
le froment blanc sur ses champs ^ ni la vigne dans
ses jardins!»
J'aurais dû, avant, vous donner lecture d'un autre
fragment qui ouvre la marche de l'action : c'est le
message apporté par un faucon gris de la part de
Notre-Dame de Jérusalem. Dans ce message, on laisse
au roi Lazare le choix entre le triomphe et la royauté
de la terre, ou la mort et la royauté du ciel; le roi
se décide pour le ciel.
Nulle part l'idée chrétienne, qui commence une
série nouvelle de poëmes, n'a été si clairement, si
franchement exprimée. On sait que chez les anciens,
les héros étaient toujours des hommes heureux ,
riches , jouissant d'une bonne santé et de grandes
forces physiques. Homère appelle i)artout les hommes
riches et les hommes forts les enfants des dieux, ou
ks hommes aimés des dieux, tandis que dans le
même poète , les dieux détestent les hommes mal-
heureux; le malheur y est ordinairement la preuve
de la disgrâce qu'on a encourue.
Cette idée sert de fondement à l'épopée grecque ;
elle finit toujours où commence le malheur pour le
héros. Chez les poètes chrétiens, chez les Minnésin-
{jers et chez les Irouvers, dont la poésie est morale-
ment plus élevée et littérairement mieux développée
que chez les Slaves, l'idée fondamentale chrétienne,
la réhabilitation du malheur n'est pas aussi claire-
ment expliquée.
L'idée de dévouement absolu appartient à l'épo-
pée slave, qui n'est que l'histoire de grands mal-
heurs, de grands désastres. Le triomphe est dans le
234 FRAGMËINTS Dt PObMb DE
ciel ; sur la terre , le poète se borne à revendiquer la
gloire pour ses héros. Au contraire , le culte de la
force paraît à plusieurs reprises dans les poètes mo-
dernes, chez les peuples paganisés; ce culte du
succès ferme leur histoire comme elle a commencé
celle des vieilles nations.
Après le défi du sultan , le roi avec ses chevaliers
célèbre une fête ; c'est par des fêtes que com-
mencent et finissent la plupart des poèmes slaves;
presque toujours on en célèbre une avant chaque
bataille. Déjà, dans ce poëme, les deux rivaux, Mi-
losch et Wouk Brankowitch, sont divisés d'opinions.
Wouk Brankowitch médite sa trahison ; il calomnie
son rival pour le perdre dans l'esprit du prince ; il
l'accuse de vouloir trahir la cause des Slaves. Le roi
Lazare se conduit très noblement; dans cette fête ,
qui préside le combat, il porte le premier toast à
Milosch, le plus brave de ses guerriers, et lui donne
une preuve de sa confiance. Voici cette partie du
poème :
« Le roi Lazare célèbre ses fêtes dans la ville de
Krouschevatz. Tous les seigneurs sont assis à sa table;
tous les seigneurs et toutes les grandes dames. A
droite est assis le vieil Yug , à côté de lui les neuf
Yugowitchs, ses fils; à côté d*eux Wuk Brankowitsz,
et au bout de la table le vaillant Milosch Obylicz.
( Le bout de la table était la place d'honneur, vis-à-
vis du roi. )
» Il prend une coupe d'or et parle ainsi : — Sei-
gneurs serbiens , à qui dois-je d'abord offrir cette
coupe? Si je ne considère que l'âge de mes con-
LA BATAILLE l)L KOSSOWO. 235
vives , je boirai d'abord à ta sauté j ô Yug ! Si je
considère la naissance ^ je boirai à la santé de Wouk.
Si je ne consulte que mes sentiments de parenté* je
boirai avons, ô mes neuf frères, mes neuf Yugowitchs !
Si je voulais choisir parmi vous le plus beau , ce se-
rait toi, ô Jean Kossantchitz ! Si je commençais par
celui dont la haute taille nous domine , j*appellerais
Milan Toplitza. Mais si je dois chercher le brave
entre les braves, je boirai à la santé de Milosch. A ta
santé , ô Milosch I Fidèle ou infidèle , je fai vu fidèle,
et on te dit infidèle ; demaip tu dois me trahir sur le
champ de Kossowo, me livrer entre les mains d'A-
murât ; et cependant , Milosch , bois ce vin , prends
cette coupe!»
Ici Milosch répond qu'on verra le lendemain, sur
le champ de bataille de Kossowo, la preuve de sa fidé-
lité; alors, dit-il, on pourra juger entre lui et le
prince Brankowitcli.
Dans un troisième fragment, ce chevalier, héros,
Milosch , avec ses deux amis , dont l'un a été cité
précédemment comme le plus beau , et l'autre comme
le plus grand et le plus fort des seigneurs scrbiens,
s'approchent du camp des Turcs. Milosch consulte
ses deux compagnons d'armes sur son projet de tuer
le sultan.
Les Serbiens , les Slaves en général , appellent
frères , leurs comi)agnons d'armes. 11 existait même
une institution de confrérie guerrière dont nous par-
lerons plus tard.
« — 0 mon frère, mon compaj;non d'armes , Kos-
:»Dtchitz, dit Milosch, as-tu exploré le camp des
236 FRAGMENTS 1)U IKJEMË DE
Turcs? Le Turc a-t-il une grande armée? Pouvons-
nous l'attaquer et sommes-nous en état de le vain-
cre ?» A quoi l'autre répond :
« — 0 mon frère Milosch, j'ai exploré l'armée
des Turcs; le sultan a véritablement une armée
très grande : si nous nous changions, nous tous, certes,
tant que nous sommes , en bloc de sel, il n'y aurait
pas assez de sel pour assaisonner le repas des Turcs. »
Cette citation nous rappelle un passage d'Homère
qui ressemble beaucoup à celui-ci : Agamemnon, par-
lant aux chefs grecs , dit, pour les encourager, que
leur nombre est tellement grand , que si un Troyeu
voulait verser du vin à dix Grecs , plusieurs dizaines
manqueraient d'échansons. C'est à peu près la môme
manière d'exprimer la môme pensée.
« — Pendant plus de quinze jours, dit Kossantchitz,
j'ai rôdé chez les Turcs en cherchant en vain à
découvrir le nombre de leurs soldats et les limites
de leur camp immense. Depuis la montagne jusqu'au
fleuve, depuis le fleuve... , etc. »
Ici, il commence à décrire les villes , les villages ,
toute la topographie des lieux où était assis le camp
des Turcs. Tous ces détails sont précieux pour l'his-
toire. Il continue ainsi :
« — Toute cette terre est couverte de l'armée
turque. Les chevaux sont serrés contre les chevaux,
les guerriers contre les guerriers. La forêt compacte
de leurs lances apparaît de loin comme une masse
de granit ; les étendards flottent au-dessus ox>mme
des nuages , et les tentes nombreuses et vastes bril-
lent comme des glaces. Si une goutte de pluie tom-
LA BATAILLB DR KOSSOWO. 237
l>ait du ciel , elle ne tomberait pas sur la terre, mais
sur le casque d'un guerrier, ou sur la crinière de
(juelque beau cheval de guerre.
» — 0 Jean, mon frère , dit alors Milosch , où est
la tente d'Amurat? car je voudrais pénétrer dans
cette tente et le massacrer. — Jean lui répond :
» — Quelle folie , ô mon frère ! La tente du sultan
est au milieu de cette masse immense de lances et de
chevaux ! Si tu prenais des ailes de faucon, si tu tom-
bais du haut du ciel au milieu de ce camp, tu ne
pourrais pas y pénétrer sans perdre ton piu-
mage ! »
Alors Milosch le conjure de ne pas dire toutes ces
choses au prince pour ne pas l'effrayer, pour ne pas
décourager, démoraliser l'armée des chrétiens.
Le poète décrit ensuite la bataille dans plusieurs
fragments qui diffèrent entre eux, et où l'on remarque
quelques erreurs au sujet de la mort du roi et de
celle de Yug, et de ses neuf fils. L'histoire nous
rapporte que Yug et ses neuf fils sont morts une
quinzaine d'années avant la bataille de Kossowo, et
cependant le poète décrit ici leurs exploits. Voici
encore quelques fragments qui feront mieux con-
naître le poème que je ne le pourrais faire k l'aide
de Tanalyse.
«Le roi Lazare est assis au souper; à côté de lui
est la reine Militza. Elle lui dit :
w — 0 roi Lazare, couronne d'or de la Serbie, de-
main tu marcheras vers les camps de Kossowo em-
menant tes serviteurs, t(»s guerriers, et tu ne lais-
seras personne au palais. 0 roi Lazare, pas un
238 FRAGMENTS DU POEME DE
domestique qui puisse te porter à Kossowo une lettre
de ma part, et me rapporter la réponse; et tu m'en-
lève mes neuf frères chéris, mes neuf Yugowitchs !
Oh ! laisse-moi du moins un seul de mes frères !
» Le roi Lazare lui répond :
— «Chère épouse, reine Militza, lequel de tes
frères veux-tu que je laisse dans mon palais? prends-
le?
— »Laisse-moi Bozko, lui dit-elle. — Et Lazare lui
répond :
— » Chère reine Militza, lorsque demain Taurore
se lèvera , et que le soleil apparaîtra lumineux et
chaud, lorsqu'on ouvrira les portes de la ville, sors
de la ville, et arréte-toi près de la porte. Là, les
guerriers commenceront à défiler en ordre de ba-
taille, tous à cheval, la lance à la main. A leur tête
marchera Bozko portant l'étendard de la croix ; tu le
prieras de mapart qu'il remette l'étendard à un autre,
et qu'il reste avec toi au palais. — »
La reine exécute ces ordres ; elle part , elle sort
de la ville et s'arrête près de la porte; l'armée dé —
file dans l'ordre qui est décrit d'avance.
« Déjà les troupes sortent en ordre, déjà Bozkcz
paraît : il monte un cheval alezan resplendissant d'o"M
pur; il porte la grande bannière du Ciirist, qui flotte
et couvre de ses plis le corps de son cheval. Sur Is:.
bannière brille une pomme d'or, de la pomme d'o *
descendent trois croix d'or, et de chaque croix d*or
pendent dos houpcs qui flottent sur les épaules de
Bozko. La reine arrête son frère chéri et lui dit :
» — Cher frère Bozko, le roi vient de te donner
LA BATAI LLK Î>E KOSSOWO. 239
ordre de remettre l'étendard à quelqu'un de vous et
de rester auprès de moi.
D Mais Bozko lui répond :
» — Va, ô ma sœur, retourne à la tour blanche ,
mais moi, je ne retournerai pas et je ne donnerai à
personne cet étendard de la croix quand le roi me
ferait cadeau de sa ville de Krouschovatz, car mes
compagnons pourraient dire, si je restais avec toi:
— « Voyez ce lâche Bozko , il n'ose pas aller à Kos-
»sowo, verser son sang pour son prince et mourir
»en défendant sa foi! — »
Après Bozko, vient Yug et ses autres enfants. La
reine arrête successivement tous ses frères , et cha-
cun d'eux refuse de rester. Arrive enfin le plus jeune
d'entre eux qui ne peut pas encore combattre : il con-
duit les chevaux de bî\taille des princes. Celui ci re-
fuse également de rester, et il franchit, en se hâtant,
la porte de la forteresse.
«4 cette vue, la reine chancelle et tombe sans
connaissance sur une pierre froide. Dans ce moment
le roi Lazare passe, el, voyant son épouse Militza
étendue sur une pierre froide, il s'arrête et appelle
son serviteur Goluban et lui dit :
» — Goluban, fidèle serviteur, descends de Ion
cheval, ôte les sangles, prends ta maîtresse par ses
blanches mains et ramùne-la vers la tour. Ne va pas
à Kossowo, reste dans ma maison blanche. — »
Mais ce serviteur lui-même, ai)ros avoir ramené
la reine, monte à cheval et retourne au champ de
bataille; de sorte qu'il ne reste pas un seul domes-
tique mâle dans le palais.
240 FKAGMEINTS DU POEME DE
« Le lendemain du jour où les princes étaient
partis , deux corbeaux noirs , venus du côté de Kos-
sowo, tombèrent sur la tour de Lazare. L'un croas-
sait et Tautre disait :
» — N'est-ce pas ici le palais de Lazare? N'y a-t-ii
personne dans ce palais? —
» Cependant aucune voix ne répondait.
wMais la reine avait entendu les corbeaux; aussitôt
elle monte sur la tour blanche et les salue ainsi :
» — Que Dieu vous ait en sa sainte garde, ô ! deux
noirs corbeaux. D'où venez-vous de si matin? Ne se-
rait-ce pas des champ de Kossowo? Y vîtes-vous deux
puissantes armées? Ces deux armées se sont-elles
combattues? laquelle des deux est victorieuse?
» Les deux corbeaux répondirent à la reine :
» — Que Dieu vous ait en sa garde , ô reine Mi-
litza! Nous venons des champs de Kossowo,.., etc. — »
Ils disent alors qu'il reste très peu de Turcs sur
lechamp de bataille, mais que tous les chrétiens ont
péri ou sont blessés.
Enfin, récuyer du roi Lazare arrive, monté sur
un cheval couvert de sueur, et soutenant de sa main
gauche sa main droite blessée. La reine lui demande ;
des nouvelles. Mais il prie d'abord qu'on lui donne
de l'eau et du vin : de l'eau pour laver son front, et
un peu de vin pour qu'il se rafraîchisse , car il tombe
de fatigue , et il est exténué par la perte de son sang.
La reine elle-même s'occupe de ce soin. Il lui ra-
conte alors comment le roi, comment Yug Bogdanet
ses neuf fils ont péri sur le champ de Kossowo.
Il y a beaucoup de rapports entre cette description
LA IIATAII.LK l>K KOSSOWO. 241
et celle de llliade , où Homère raconle une défaite
«les Grecs dans Tassant que les Troyens donnèrent à
leurs camps : Antiloch arrive hlessù ; il raconte les
détails de la pertt^ des Grecs, pendant que Patrocle
s'occupe de laver ses blessures oi de lui donner du
\în. On trouverait les mt>nies rapports dans les carac-
tères des héros.
Comme tout le monde connaît la iK)ésie homéri-
que, il serait inutile ici de parler Ion};uement des
mœurs, des habitudes de ces hommes de Tàge hé-
roïque. Cet âge se ressemble partout. Les héros slaves
sont, comme ceu\ d'Homère, des hommes simples,
enthousiastes, passionnés; ils estiment surtout la
guerre. Ils regardent la vah»ur comme la vertu prin-
cipale. Ils respectent la religion, ils aiment le luxe
et la splendeur, ils sont portés fiicilem(»nt à la vio-
lence ; mais ils ne sont pas sauvages. La guerre n'est
pas pour eux , comm<^ pour les peuples d'Amérique,
une chasse aux hommes. Ces héros observent certains
droits des gens. Ils respectent le serment, ils gardent
leur parole d'honneur, ils n'emploient que les ar-
mes légitimes. Leur caractère est encore élevé par
l'influence du christianisme. Les vengeances atroces
des Grecs, les violences d(»s ïroyons ne se retrou-
ent pas dans la poésie sc^biennc ; il y a plus d'hu-
manité. On épargn(î l(»s prisonniers , on ne se venge
pas sur le corps mort d'un ennemi vaincu.
La femme, dans cet âge héroïque des Slaves, est
encore enfermée dans la vie domestique. Klle apparaît
rarement sur la scèm?. Klle u'ajjit presipie jamais
eomnu' un ])ersonnage politiques ou comme uneper-
M»
242 FRAGMENTS DU POEME DE
sonne morale , indépendante. Elle a les mœurs et les
habitudes orientales. De là cette modestie et cette
retenue des femmes que Ton retrouve aussi dans la
poésie appelée féminine. Mais la femme est respectée
par les héros comme leur compagne, comme leur mère,
comme la mère de leurs enfants ; on n'a pas d'exemple ,
dans la poésie serbicnne, de ce mépris pour la femme
qu'on trouve souvent dans les compositions poéti-
ques des sociétés plus policées et plus corrompues.
En général, à cette époque, à la fin du xiv*' siècle,
où la poésie chevaleresque finit en Europe , où com-
mence le roman, la femme n'apparaît plus que sous la
forme d'une beauté physique, et n'intéresse que par
ses passions. Les caractères des femmes sont plus
variés dans la poésie antique, et surtout dans celle
des Scrbiens , où la fiîmme n'est plus esclave quoi-
qu'elle no soit pas entourée de cette sainteté que
la race germanique lui accordait, et de cette au-
réole dont la poésie catholique en a revêtu l'idéal.
Vers la fin du poôme de la bataille de Kossowo ,
\me femme , une jcunci fille s'est introduite sur le
champ de bataille pour y chercher les héros de siJ
connaissanciî. Ce passage nous donne une certaine
idée de la manière dont les Slaves décrivent la femme
dans leurs poèmes.
« Le dimanche (c'était le lendemain de labataille),
(le grand matin, la jeune fille de Kossowo se met en
marche : elle a retroussé ses manches jusqu'aux cou-
des ; sur son épaule elle porte des pains blancs, et dans
chacuncî de ses mains une coupe d'or. L'une do c^s
coupes (»st rempli (» d'eau fraîche, l'autre de vin
LA BATAILLK DK KOSSO\\'0. 243
i^ouge. Ainsi, elle allait vers les champs de Kossowo,
6t déjà elle parcourl le champ de bataille de l'illustre
I^azare. Elle observe , elle retourne les corps des hé-
■•os qui nagent dans leur sang, et lorsqu'elle trouve
Un guerrier qui donne encore quelques faibles signes
cle vie , elle lui lave le front avec l'eau fraîche, elle
lui verse dans la bouche du vin rouge , elle le restaure
avec du pain blanc. Ainsi marchant et cherchant,
elle arrive par hasard près de Paul Orlovitsch , le
jeune porte-drapeau du roi , elle le trouve.» encore vi-
. vant : sa main droite était délachée du bras; son pied
^ gauche coupé jusqu'aux {jenoux , h» Hanc entr'ouvert.
La jeune fille le tire do la fange ensanglantée; alors,
sentant son cœur se rauimer, il parle ainsi :
— «0! chère bien-aiiuée Hlle de Kossowo, quel
malheur vous arrivo-t-il? Pourquoi restes-tu ainsi
au milieu des cadavnisV Que cherches-tu sur ce champ
de bataille? Cherches-tu un frère ou un fils de ton
frère, ou peut -ôtre cherclies-tu ici Ion vieux père? — »
Alors elle lui répond par la formule ordinaire on
répétant les mômes expressions employées par le
f)orte-drapeau , qu'elle ne cherche ni son père, ni
%(m frère, ni le fils de S(m frère , puis elle ajoute eu
terminant :
— «Ocher frère, guerrier inconnu ! te rappelles-
tu comment le roi Lazare, trois semaines avant la
bataille, ayant réuni tous ses guerriers , dans la su-
perbe église de Samodrcscha, leur laissa administrer
le saint sacrement par l(?s mains de trente prêtres?
Lorsque l'armée sorlil de Téglise , j'ai vu trois guer-
riers qui se reliraieiil ave<- Milosch; mais moi, je
24i 1 RAGMENTS 1)1' POEMr l)K
restai à la porto, ot j'observai Milosch qui s'en
allait. Qu'il était beau ! qu'il était fier! Son sabre d'ar-
{fent battait les dalles de rc{;lise, une plume d'au-
truche flottait sur son bonnet, et il portait un man-
teau richement brodé. En refjardanl aiUour de lui,
il me vil, et, détachant de son épaule son beau mau-
leau , il me l'offrit , en disant : — « Belle enfant,
» prends ce manteau ; que ce cadeau me rappelle à
» ton souvenir ! Mais je» vais à la (çuerre pour mou-
))rir; prie Dieu pour que je puisse revenir sain et
» sauf, je te rendrai heureus(\, j(î le donnerai à mon
» frère Milan Toplitza. — » Et il est parti et vopge!
je le cherche maintenant sur le champ de bataille!
La jeune fille dit encore qu'un autre waïwod
lui a donné une boucle , un troisièm<î un anneau,
en lui promettant de l'épouser s'il revenait de cotte
guerre, et qu'elle cherche aussi le corps de ces deux
guerriers en môme temps que celui du prince Mi-
losch. Le porte-drapeau blessé lui dit :
« — 0 fille de Kossowo! ô sœur chère! vois-lu
là ce las do lances brisées ! là le sang coulait àpleinf*
bords; il montait jusqu'à l'étrier des (juerriers; là
les trois waïwod tombèrent l'un à c(Mé de l'autre.
Mais toi, retourne à la maison, ne souille pas de sang
tes mains blanches et tes beaux habits. —
» Et la jeune fille, ayant entendu ces paroles, s'en
alla vers sa maison en pleurant et en sanglotant, v
Cette j)etite pièce ferme pour ainsi dire le cycle
héroïque que nous venons d'examiner. Elle est com-
posée de plusieurs fragments. Le rhythme de ce
poëme est très simple : <*haque strophe se compose
LA iUlTAillk de kossowo. 245
; de dix vers de cinq pieds de deux syllabes, dont la
césure tombe sur le deuxième pied. Cette simplicité
^ a rendu ces sortes de poèmes très faciles; c'est elle
qui, peut-t^tre, en a favorisé la création en Serbie,
tandis que chez les autres peuples slaves , le mètre
étant très difficile, on préférait la prose; cette sim-
plicité aussi a emjiè(rlié le perfectionnement de ces
poésies, parce que la mesure étant trop dominée par
ia musique, le vers devenait monotone, on n*a\ait
pas assez de facilité pour une jurande composition,
ni assez d'éléments pour la varier.
Si Ton étudie rhexîimùlre grec , on trouve qu'il se
composait aussi de deux >ers, séparés par une
césure, qui plus lard se réunirent pour former
l'hexamètre ; probablement cette réforme a eu lieu
à l'époque où la poésie n'élail plus chantée, ni
accompagnée de la musi({ue , alors qu(5 Ton com-
mençait à la réciter. Chez les peuples slaves , au
contraire, jusqu'à présent la poésie est restée sous
rinttuence de la musique ; aussi certaines formules
lyriques, la répétition des mômes mots, la manière
de commencer les strophes, tout cela détruisait la
liberté du rhythme serbien.
Le dialecte serbien est de tous les dialectes slaves
le plus harmonieux et le plus musical. Il modifie les
consonnes, il les adoucit, c'est Vilalien des peuples
slaves. On a remarqué (nous avons déjà nous-méme
foit cette remarque) que les consonnes forment le
squelelte, le corps d'une langue, les voyelles en
formant Tespril. Tous les dialectes slaves se res-
semblent par les consonnes, tous les mots y sont
246 LA^Gl'E
composés des mômes consonnes cornbin ées de manière
différentes. Or, le dialecte serbien montre un très
grand développement du système des consonnes et
une grande pauvreté du système des voyelles. Ce
système se trouve plus parfait relativement aux peu-
ples slaves dans la langue polonaise et dans la langue
des Bohèmes qui ont un grand nombre de voyelles et
en outre le son des voyelles nasales.
Avec tous ces avantages , avec un goût du peuple
pour la poésie , un talent presque inné pour le
chant, une grande tradition nationale, un langage
très beau et très poétique, comment se fait-il qu'on
n'ait pas réussi à créer une épopée serbienne com-
plète?
Quelques savants espèrent que ce phénomène aura
lieu , et même quelques savants étrangers comme
MM.Water et Grimm sont dans l'attente d'un poème
épique slave. Cependant en examinant l'histoire
littéraire de ce pays, on peut trouver des raisons de
douter de la possibilité d'une telle création. Jusqu'à
présent le peuple n'est pas parvenu à la former, les .
poètes savants probablement ne seront pas plus heu-
reux.
Nous avons déjà dit que ce qui manquait surtout à
cette poésie, c'était la mythologie qui n'a jamais
existé chez les peuples slaves. Plus tard, ces peu-
ples adoptèrent la religion chrétienne, et en la dé-
composant formèrent de ses débris une espèce de
mythologie qui ressemblait un peu à celle des Grecs.
Mais cette mythologie ne pouvait pas se développer.
Chez les Grecs, dans les temps homériques, la re-
Kl poÉsiK shi;i;iK\>K. 217
ligion était enfermée dans le saiicluaiiv; li.'s pivlres
el le peuple étaient franciienienî idolâtres. L'idolâ-
trie formait même la ftic<? extérieure de la reli^;ioii.
Dans le peuple , les hommes inleHi{jents, les artistes
s'appliquaient à ])erfectionner ces idées mytholo(ji-
ques, adonner au système un développement artis-
tique et scientifique. Dès l'époque de Pisistrate, où Ton
a commencé à réunir les tVa^jments dt> ^épopé(^ les
poètes, les mythologues n'étaient plus des mendiants,
c'étaient des artistes <, des hommes supérieurs, des
chefs intellectuels el artistiques de la société. Cette
classe d'hommes n'a pu naitre <*licz h.*s Serbiens. La
mythologie chrétienne», qu'ils ont substituée à TO-
lympe grec, nepimvait être acceptée que par la popu-
lacoetdut rester locale. Parce que tlun cO»té la re-
ligion chrétienne qui Hurissait chez les nations slaves
voisinas, qui s'y développait par la science et par l'art,
ne pouvait pas se concilier avec les idées grossières
des poètes serbiens ; el que d'un autre coté linHuence
de l'islamisme en arrêtant tout projjrès chrétien , ne
laissa au peuple comjuis ijue ses superstitions. De
sorte que le merveilleux , la mythologie , le fond , la
racine de tout poème épique, se corrompit chez les
Slaves avant même (pie la poésie épique put réunir
i^s éléments nécessaires à son <\xistence.
La langue elle même a subi aussi des changements,
par suite de l'introduction d'un grand nombre de
mots turcs. Depuis longtemps, d'ailIcMirs, le voisinage
^les peuples ouralieiis «lésor;;ani>ail la langue* sluve.
Cependant on a obserxé qu«' celle lanj;ue n'accepta
que les substantifs : si elh* emprunta des mois elran-
248 Î.K VKUUK.
gers, jamais ces emprunts ne furent des verbes. Ces*
là une remarque capitale , car la vieille langue , It»
langue complète, commence par le verbe, et c'est
la partie essentielle, la partie pour ainsi dire divine
des langues.
Les substantifs, au contraire, en forment la baso
et la partie matérielle. Il y a des langues qui acceptent
des verbes des pays étrangers, elles se détruisent. Telle
a été , par exemple , la langue des Bretons dans les
Iles-Britanniques, qui, acceptant la partie intellec-
tuelle de la langue du peuple normand, tout en ga-
gnant en lucidité, en clarté, a perdu l'élément spiri-
tuel, l'élément qu'on pourrait appeler divin.
C'était aussi le cas de plusieurs langues celtiques.
Dans une telle langue , il est impossible de rendre
certaines idées, certains sentiments d'un ordre
élevé, comme il est impossible de rendre par le burin
le coloris, le clair-obscur. Ainsi dans les languesvcel-
tiques , on ne parviendra jamais à traduire certains
passages de la poésie orientale , et même un grand
nombre de poésies germaniques. La langue sla\e,
bien qu'ayant cuq)runlé beaucoup de substantifs
étrangers, les laisse indéclinables,, ne les accepte ja-
ujais dans son organisation intérieure et n'en forme
pas des \(irbos , de sorte qu'elle ne cesse de posséder
son élément essentiel : le verbe qui constitue son es-
sence. Avec tout C(da, il ne sera probablement pas
donné aux Slaves , ni à aucun autre peuple, de créer
une» autre Iliade ou Odyssée.
Les poésies dont n(Mis \enons do j)arler ressem-
blent tout au plus aux fragments homériques. Elles?
LK ROI M.VKCO. 249
se sont formées de la même manière. H y a un
grand intérêt à les étudier, même pour expliquer
l'histoire littéraire des Grecs. Mais il ne faut pas se
fedre l'illusion de rroire que ces poem(»s peuvent
égaler la vaste et merveilleuse composition {jrecque, ou
qu'on pourra en former unensemhle de celte {jrandeur.
Après la chute de l'indépendance s<»rbienne , et
vers la fin du cycle héroïque, commence un autre
cycle qu'on pourrait appel(»r romant^sque. Les événe-
ments nationaux ne forment plus \o sujet principal
des poèmes; les idées nationales se rattachent à un
individu quelconque, qui reste ainsi représentant de
son époque. On a choisi, parmi les individus du cycle
romanesque , un tils du roi , un certain Marco , et on lui
a attribué tous les hauts faits des guerriers sc^rhiens.
Il est le héros de tous les combats, le représentant de
toute la nationalité serbieime. 11 ressemlde, sous ce
rapport, au roi Arthur de Bretap,n<\ qui forme aussi
le cycle de la poésie clievaleresqu(^, et qui, selon les
croyances populaires, vit et agit toujours. De même
Marco, fils du roi Woucaschine , selon la poésie
populaire , jouissait d'une espèce <rinnnortalité. Vi-
vant des siècles, il fit la guerre en Europe, dans les
pays serbiens , et dans le pays des Latins , c'est-à-dire
Jans rOccident ; ou croit même qu'il n'est pasmorl,
4^'il vit en ermite retiré dans les m(^nta{;nes, déses-
péré de la découvertii de la poudre el des armes ii
''f^n qui mirent fin à l'héroïsuie ancien.
Le poème qui raconte les hauts faits du juince
Marco forme le cule romanesque, après leipiel \ient
i^ cycle de poésie çi\ile et domesti([ue.
250 LE KOI >|AKr<).
Avant d'examiner le roman , disons quelques moL s
sur la position des peuples serbiens vis-à-vis dcsTure:»
et des Grecs. Le combat de Kossowo, malheureii.:x
pour les Serbiens , ne fut pas la cause unique de Is
destruction de leur empire.
DlX-HUlTlEME LEÇON.
Causes de la ruine des Slaves du Danube. — Les Slaves parmi les
Hellènes. — L'empire byzantin ; sa puissance et sa faiblesse ; cause
de sa chate. — Les Slaves parmi les Turcs , les Janissaires et
les .Mamclucks. — Pourquoi la lUissiea seule profité jusqu'à présent
des embarras de la question orientale. — Le personnage mystique
de Marco n'e>l autre chose que l'incarnation de Thistoire des Ser-
biens. — Le poème sur le mariage du fils d'Ivan. — Monténégro et
les Monténégrins ; leurs coutumes , leurs lois , leurs mariages.
Mardi , 2 mars 1841.
La poésie attribue la ruine des Slaves du Danube,
iantôi à la trahison de quelques chefs , tantôt à la
perfidie des Turcs et à l'immensité de leurs forces,
liais, les véritables causes des désastres et de l'escla-
'age des Slaves ne sont pas encore suffisamment
connues. On peut affirmer que ce fut l'organisation
particulière de ces peuples , leur position entre la
Turquie, l'Occident et la Grèce qui déterminèrent
leur sort politique.
252 LES SLAVKS
On trouve dans l'histoire du moyen âge et daniM
celle du Bas-Empire ])lusicurs questions obscures
qu'on ne pourra expliqu<îr qu'en consultant les mo-
numents slaves ; il en est de môme de l'histoire tur-
que. Dernièrement la question orientale ayant remué
tous les esprits , des auteurs étrangers , plusieurs au-
teurs français , ont cherché à attirer l'attention de
l'Europe sur l'histoire slave, en démontrant que la
question orienlale n'est pas turque ou arabe, mais
bien une qu(»stion chrétienne et surtout slave. Ces
auteurs s'aperçoivcîut qu'il est impossible de rien dire
sur l'avenir des pays musulmans sans avoir pris cou-
naissance du passé des Slaves.
J(^ vous ai déjà dit que, jus(|u'au vr siècle, on
ignorait même Texistence de ces peuples. Il est donc
impossible d'en riiconstruire l'histoire suivie. Mais lu
critique modiU'ncî forme des rapprochements in{;é-
nieux , qui paraissent s'appuyer sur des probabilités
historiques. Ainsi, depuis quelque temps, on remonte
jusqu'aux origines des ])euplesdela Grèce; on cher-
che à connaître quels furent les habitants les plus
anciens de ces contrées , et l'on a découvert que les
Pélagiens, (jui , déjà à l'époque d'Homère, étaient
regardés comme un peuple anti([ue , déchus et subju-
gués par des Hellènes, les Achéens et les Dorions, on
a découvert, dis-je,*que ces Pélagiens étaient un
peuple slave. II paraît ([ue leur race continua d'exis-
ter sous d(;s noms différents, ([uoique subjuguée
par hi fédération helléniijue, par des popidations
bourgeoisies et guerrières. La ])lus intéressante Av
ces [)opuhitious pélagienues, celle de Laçons, <|ui
PAKMl KKS IIELLENKS. 2Î53
était dominée par les Spartiates, dans la célèbre
république de Sparte , survécut k ses maîtres , et ,
dans le moyen âge, elle existait encore sur le même
sol, occupant la même position auprès du mont
Ténare, et sur TEurotas. A côté des Laçons se trou-
vaient les Maïnotes, établis comme eux dans des con-
ditions identiques sur le même territoire. Les débris
de Laçons et de Maïnotes existaient encore , que de-
puis longtemps il n'y avait plus de Spartiates.
Entre Nauplie et Montbazis était aussi une popula-
tion connue sous le nom de Zacconi , et que les Alle-
mands appellent , on ne sait, pourquoi Zieconi. Cette
population, dans le moyen Age, étonnait déjà les
empereurs grecs qui ignoraient l'histoire ancienne
de la Grèce. Cependant les écrivains du moyen
i\ge, Nestor, Grégorius et les autres, soutiennent
que ces Zacconi sont les descendants des Laçons.
Plus tard , les savants modernes , comme Villoi-
son parmi les Français, et parmi les Allemands
M. Thierch, un des plus célèbres philologues, cher-
chaient à rattacher l'histoire de ces Zacconi à This-
loirc des Pélagiens, en prouvant que ces restes de
Laçons étaient les descendants des habitants primitifs
de Pantique Grèce. Le voyageur anglais Liek , qui a
publié aussi des recherches sur cette question , est de
la même opinion. Mais ce sont surtout les noms des
ailles et des divers li(Hi\ géographiques qui prouvent
J^ïsqu'à l'évidence le rapport qui existe entre les
Slavcset les Laçons, c'est-à-dire entre tous les peuples
^Rricolesde la Grèce et les Pélagiens. Pour s'en con-
^î^inore, il suffit de lire sur la carte le nom de ces
254 LES SLAVES PARMI LES HELLÈNES.
villes, par exemple, Warsowa, ou Polonitza. Les
Byzantins croyaient que ces peuples étaient entrés,
du vi*= au VIP siècle en Grèce, mais les recherches
des philologues modernes établissent leur antiquité.
Vous voyez donc. Messieurs, que le peuple slave
occupait , non seulement le nord de la Grèce, où on
le trouve maintenant, non seulement hi Macédoine,
la Thrace , mais encore le Péloponèse entier, comme
peuple agricole, comme esclaves des Achéens et des
Hellènes.
Au moment où la fédération grecque commen-
çait à faiblir, à Tépoque d'Alexandre le Grand, ce
peuple, probablement avec les Arnautcs et les Alba-
nais , constituait la force principale du conquérant
macédonien. Mais il fut de nouveau subjugué par
l'empire romain qui introduisit sa savante et com-
plète organisation militaire dans les pays grecs.
L'empire byzantin , ayant hérite des Romains , con-
tinua leur œuvre. L'histoire de cet empire, peu
connu et très calomnié, est d'un grand intérêt, sur-
tout pour l'histoire des pays du Nord ; car plusieurs
formes gouvernementales et le môme esprit qui
anime quelques peuples slaves sont sortis de Byzance.
L'empire byzantin était sans contredit la plus sa-
vante et la plus belle combinaison qui ait jamais régi
les hommes d'après les principes purement ration-
nels : c'était une nation sacrifiée au gouvernement.
Ce n'était pas une autocratie, puisque les empe-
reurs avaient peu de pouvoir par eux-mômes; c'é*
tait un régime gouvernemental , dont le centre
était dans la personne de l'empereur. Comme re-
i/rmpire byzaktin. 255
présentant de l'État, cet empereur était souverain ;
'Ëtat, c'était lui. Il administrait, il gouvernait, il
munissait. Mais comme individu , on ne Taimait pas
Jus qu'on ne le haïssait ; il n'avait pas de partisans.
Jne fois renversé du trône, il n'avait ni amis, ni
nnemis. On lui coupait le nez ou les oreilles, on
enfermait dans un monastère et on ne pensait plus
lui- Au-dessous de l'empereur une hiérarchie des
dministrés, une bureaucratie savante, divisée en de-
[rés, jugeait et administrait le pays. C'étaient des
lommes habiles, pleins d'expérience et de savoir.
Is étaient obligés d'abord de faire des études et un
orig apprentissage avant d'être créés magistrats. Une
innée disciplinée , obéissante, remplissait les ordres
les chefs avec résignation. Cette administration s'ap-
payait sur le code romain, dont tout le monde con-
naît la profondeur et la perfection. Dans cette or-
pnisation du gouvernement grec , toute individualité
88t détruite, tous les hommes sont égaux devant la
loi ou plutôt devant le gouvernement même , et tout
est sacrifié à la marche de la machine froide et
compliquée. Il n'y avait plus aucune vie dans l'em-
pire ; les sujets , tout on obéissant , n'avaient plus
iucun intérêt moral d'appuyer le gouvernement,
^tissi, dès que les armées de Tenipereur étaient re-
^ussées d'un territoire, ses habitants préféraient
>béir à un conquérant barbare plutôt que de con-
inuer à vivre sous la domination impitoyable et
divisible des empereurs byzantins. Le chef barbare
'Wt violent, sans doute, mais il y avait dans ces
^ssions quelque chose d'humain qui lui valait les
256 lV.mpiue byzantin.
sympathies du peuple. D'ailleurs, les barbares n'é —
laient pas des financiers profonds, ils se contentaien *
de petites redevances; tandis que la perfection des
cadastres grecs permettait de lever les impôts avec
facilité; on les augmentait souvent; les besoins de
l'empire croissaient toujours et devaient amener à la
longue la ruine complète du peuple. \
Dans rOccident , un pareil état de choses n'a ja-
mais pu prendre racine. L'esprit celtique s'y opposait
forcément; mais les Grecs, qui déjà du temps delà
république de Rome avaient, après de longues révo-
lutions, détruit leur constitution primitive, avaient
aplani le chemin au despotisme. N'ayant plus de foi
im eux-mêmes, ils devinrent les esclaves les plus
soumis de l'empire romain. Ils raisonnaient cet empire,
ils cherchaient à l'établir sur la logique et à l'appuyer
parleurs théories. Déjà , au temps de Scipion, Polybe,
le premier des Grecs, découvrit l'unité future des
Romains ; plus tard , les légistes grecs trouvèrent le
moyen de justifier scientifiquement toutes les mesures
des empereurs. Ainsi les peuples slaves de la Grèce
ot des environs , les peuples du Danube , se trouvèrent
placés entre l'empire grec et l'empire d'Occident, sans
pouvoir se fondre dans l'un ni rentrer dans l'autre*
Nous avons déjà dit que le féodalisme détruisait l'or-
ganisation sociale des Slaves et que l'empire grec ne
leur laissait pas de vie morale. Il y avait des Slaves qui
dovonaiont évoques, généraux, empereurs même;
mais la manière de régir cet empire, jusqu'à Tclat
militaire qui demandait une discipline sévère et de
longs services , était diamétralement opposée à leur
i/kmpihr HYZANTIN. 27u
Daluro. Ils pouvaient (>li'o es<1;ivfs <lo col ompiro, ils
ne pouvaient jamais en devenir des citoyens. Dès que
Tempire commença à chanceler, vers les vret vii« siè-
cles , on découvrit tout d'un coup ces Slaves incon-
nus , sur tous les points de la Grèce et de l'Orient.
Ainsi, dans le viir siècle, ils tentent des révoltes
contre les empereurs grecs ; ils sont battus et
Soumis; des populations nombreuses de Slaves en-
voyées dans l'Asie mineure pour combattre les Turcs
passent du c6té des Turcs; une armée slave de 120 à
150,000 hommes s'établit dans l'Âsio mineure, et,
enRu, l'histoire raconte qu'un chef slave, nommé
Thomas , avant pris parti pour les Turcs , fit beau-
coup de mal aux Grecs.
La chute de l'empire byzantin, cette vaste agrégation
d'États qui comprenait non seulement la Grèce en-
tière , mais encore la Syrie et l'Egypte, et qui ne put
résister aux attaques de quelques milliers d'Arabes,
s'explique par l'abandon , par l'indifférence des po-
pulations qui le composaient. On sait que déjà, avant
la conquête, ces populations étaient moralement
divisées par leurs discordes religieuses; on n'ignore
pas que les Ariens, les Manichéens , les Coptes, gra-
vitaient vers l'islamisme ; mais la cause physique de la
destruction de l'empire vint des Slaves. Dans l'Asie
mineure et plus tard dans la Grèce , les Slaves ayant
reçu , ou du moins toléré les Turcs , l'cmpin» n'eut
plus de ressources pour la guerre. La force même de»
la Turquie fut dès lors et surtout basée sur le peuple
slave. Amurat, ayant formé les janissaires, ordonna
aux populations chrétiennes de livrer un cinquième
17
258 LES SLAVES PARMI LES TtRCS.
des enfants pour l'armée. Le produit de cet impôt
humain fut ainsi réparti : les Grecs furent em-
ployés dans la marine, les Slaves formèrent le
corps des janissaires. Cette infanterie régulière, la
première qui ait été organisée en Europe, était com-
posée de 40 et plus tard de 50 et 60,000 hommes;
elle était l'élite, la force principale de l'armée tur-
que. Les enfants de quinze à seize ans, convertis à
l'islamisme , exercés au maniement des armes , fai-
saient la garde du sultan, et en même temps for-
maient l'armée la plus formidable que le sultan pât
opposer aux armées de l'Europe , armées longtemps
irrégulières et mal disciplinées.
Cet état de choses subsista jusqu'aux derniers
temps. Les Grecs et les Slaves étant employés par les
Turcs , les uns sur leur flotte et dans leur diplomatie,
les autres dans leurs armées de terre , les Turcs se
sont usés eux-mêmes, et ces antiques populations se
sont 1 etrouvées en présence les unes des autres. Ces
détails sojit peu connus. Fn général, la politique eu-
ropéenne , même dans le temps où elle s'occupait
principalement à combattre les Turcs, n'a jamais
voulu s'éclairer sur l'état antérieur de cet empiré et
sur ses ressources. Aujourd'hui les esprits plus pé-
nétrants commencent à approfondir cette question.
Un Français vient de fonder un journal consacré à
la cause orientale. Dans cette publication, il expose
la question orientale en la traitant du point de vue
que j'ai moi-même choisi. Vous me permettrez de
citer quelques lignes :
« Les Grecs et les Slavc^s sont les plus anciens
LES SLAVES PARMI LES Tt'RCS. 259
noaltresde la Turquie. Encore aujourd'hui, ils pos-
1 sèdenty quoique peuples subjugués, la presque tola-
1 lité du soL Les Slaves pauvres occupent les arides
' montagnes de Tintérieur du pays. Les Grecs riches
sont maîtres des plaines fertiles. Aux Grecs le com-
merce y les arts , les belles villes , la joie ; aux Slaves
l'agriculture, les campagnes , les rudes travaux et les
peines. Or, ces derniers ^ se trouvant beaucoup plus
QOflibreux que leurs frères helléniques j cherchaient
naturellement à refouler ceux-ci pour hériter de leurs
richesses. De là cette antipathie entre les deux peu
pies , qui date du moyen âge.
» Les Turcs vinrent^ comme plus tard les Allemands
sont venus en Hongrie^ en qualité de producteurs et
non de maîtres. Les Grecs reçurent avec joie leurs
alliés , les Turcs 9 qui abusèrent ^ comme toujours , de
leurs forces , et plus tard devinrent conquérants. >>
L'auteur finit par établir, comme je l'ai dit, que
la question orientale est surtout slave, et qu elle ne
peut se résoudre que par une immense révolution ,
par une réorganisation de l'Orient qui affectera
profondément Tétat politique de l'Europe. D'après
ces Considérations, il était facile de prévoir l'issue
de la question d'Orient. Les Grecs étant obligés de
s* appuyer sur les Slaves grecs, de leur côté, les
Slaves catholiques et les populations de la Syrie ca-
tholique, ne trouvant aucun appui en Europe, natu-
rellement la cause de l'Orient devait rester sous la
dépendance de l'empire russe.
Cet état de choses et cette position des Slaves dé-
testant les Grecs, rraignant les Latins, subjugués
260 MAnco.
par les Turcs , osl dâpeinie dans rhisloire du poinçon-
nage fabuleux , Marco, fils du roi Woueaschine, dont
nous avons dernièrement parlé. Selon l'histoitè , ce .
Marco se fit Turc, et périt dans un corhbat côTitrê les
chrétiens; mais il a toujours détesté les Turcs. 11 en
est de ce héros comme des Slaves devenus musul-
mans : il 'déteste les Turcs, cômnie îés Albaiiaîs'; les'
Bosniaques, les Slaves turcs , qui , tout^h professant
le Goràn, Saisissent chaque occasion "pour se tévôitèr
contre le sultan.
Marco est fier, il bràVô lé^ultîih, iï ttiè,utf vîsif}
c'est l'histoire des janissaires. Une fois , eii chassait
avec lesTiircSjVoyârttVju'ûn'pachsl avait ft^b^^ê Isôn
faticon, il commença à pleurer , ëtl^ reconnaissant sa
position solitaire au milieu des ennemis -il' se mîi èïi-
suito à déplorer tout haut le sort dés Sërbîens ; puis il
tua le vi^ir. Le sultan, au lieu de se fâdher; lui dorina
quelque argent et dît :
— « On peut trouver a remplacer un vlsft*; inais^
on ne trouvera pas fecilcment un guerrier alissi vail-
lant que Marco. — »
C'eistia politique que suivaient les sultanà TÎs-à-viiS
des janissaires, letir laissant tùeV leiit^ chiBfb'sans lés
réprimer jl diR cHiritè de les' mécônten^^ter.
Marco fit aussi des voyagésetl Ôriif^hti il cotnbsiltît
en Egypte : cVst l'histoire des itiâmélucks, parmi
lesqtielsil y avait plusieurs Slaves; c'est aussi l'histoire
des régiments slaves envoyés en Asie mineure. La fia
de ce personnage est aussi mythique que son exis-
tence; on pôunait y trouver quelque allusion ^
riiistoiro : ollc^ explique et la position et l'avenir d^^^^
MAIICO. 261
peuples sla\e|!i.. I)'aprè8 les puésit*s^ Marco vécut trois
cents ans* Il serait mort ainsi à peu près vers le
commencement du xvui" siècle, préciséuient au mo*
ment où les peuples du Danube perdirent les der-
niers vestiges de leur indépendance, au moment où
le titre de dépote des Serbiens était déjà aboli.
Suivant les poésies, ce hérx>s na j)as été tué par
les Turcs. Il a été frappé par la main de Dieu, que
les Serbiens appellent /e vieux tueur des guerriers.
n voy^eait, à ce que dit le pocte, dans les monta-
gnes, lorsque tout à coup un être fantastique, une
sorcière, une espèce de nymphe, Wila, lui cria du
haut d'une montagne, que le temps était venu où il
devait se séparer de son cheval. Marco, fâché, repro-
die à la nymphe de dire des mensonges. Il ajoute,
qa'ayant. traversé tant de pays et de rivières sur son
cheval , il ne voit pas de raison de le quitter . La nymphe
iui répond qu'il n'aqu*k regarder dans la rivière et à
consulter Teau pour s'éclairer sur son sort. Marco
s'approche, de la source et voit dans Teau son ave-
ïUr : il reconnaît que le moment de sa mort est ar-
ïûvé. Alors il tue son cheval, pour qu'il ne tombe ja-
tt^ais entre les mains des Turcs , il brise son sabre
^n morceaux, puis il écrit son icstament.
n lègue les trois bourses d'or qu'il porte toujours
^>ec lui : une à celui qui l'enterrera , l'autre à l'église
^t aux prêtres, la troisième aux aveugles poètes, à
^^^ rapsodes serbiens qui parcourent les villages et
^^content les hauts faits des ancêtres ; Marco leur
**^ommandedc ne jamais l'oublier. Il se cache ensuite
^^l meurt dans la montagne. Quelques traditions pré-
262 " MAUCO.
tendent qu'il vil toujours et qu'il doit reparaître. La
nationalité serbienne s'est éteinte à peu près de cette
manière, ou plutôt s'est endormie dans les monta-
gnes. L'empire serbien, en effet, ayant été détruit
dans la plaine, les populations indépendantes des
Monténégrins et de quelques districts maritimes ont
conservé seules les traditions historiques et poétiques
du peuple slave.
Une nouvelle poésie commence après l'époque de
la lutte contre les Turcs. Ce nouveau cycle littéraire
est composé de romans, contenant le récit des
aventures,, des exploits guerriers ou amoureux de
quelques individus importants de l'histoire ser-
bienne. Le plus beau poème qui existe dans la lan-
gue serbienne appartient à cette classe de compost-
t^/ons; il est aussi un des plu^ longs. Il se compose de
douze à treize cents vers, que les aveugles chantent
de mémoire, sans en oublier une seule atrophie. Il a
donc l'étendue d'un chant de l'Iliade.
La composition de ce poème est des plus simples ;
le merveilleux n'y règne pas ; ce n'est pas un mondl^
entier, une épopée que le poète a eu.à créer, c'est un
récit où l'action est des plus concentrées. Il serait
difficile de trouver chez aucun peuple une oeuvre
poétique de ce genre aussi achevée, aussi bien con-
duite dans tous ses détails que le poème sur le ma-
riage du fils d'Ivân.
Ivan , chef bosniaque , qui , par les femmes , de^s-
cendait de la famille .des rois serbiens, harcelé par 1^^
Turcs, chercha un refuge dans les montagnes <l6
MontenegrQ^ Le poème raconte le mariage du fils àe
i
POEME 1)1 MARIAGK l)i: l'ILS lUVAN. 263
cet Ivan, ainsi que la querelle et la guerre qui s'en-
suivirent.
Pour comprendre tous les détails de ce poëme,
dont vous me permettrez de citer quelques extraits,
î! fendrait d'abord dire quelques mots sur les mœurs
domestiques des populations de Monténégro. Ce poëme
est originaire de cette contrée, et Monténégro ainsi
que Raguse remplacèrent plus tard la Serbie dans la
politique et dans la littérature slave.
Ce pays, si rapproché de TEurope par sa position,
est. le moins connu de toutes les contrées. L'igno-
rance des étrangers sur ce qui concerne les Slaves
est si grande, que M. de Pradt, qui fut membre du
corps diplomatique, dit dans son ouvrage sur la
Grèce et la Turquie que cette première contrée s'é-
tendait jusqu'au Danube , oubliant ainsi qu'entre le
Danube et la Grèce il \ avait une population slave
beaucoup plus nombreuse que tous les Grecs pris en-
semble.
• * ».
Un autre écrivain, qui a voyagé dans le Monténé-
gro, un colonel français, M. Vialla, a publié,
sous le titre : Voyage pittoresque dans le Monténégro,
un ouvrage où il soutient que les Monténégrins par-
lent un dialecte grec; et , ce qu'il y a de plus éton-
nant , cet officier affirme que lui-même parle parfai-
tement ce dialecte.
Le pays de Monténégro est situé entre Raguse et la
Bosnie, qui le sépare des provinces turques. C'est
uïie contrée de monlagnes; elle touche presque à la
mer, et n'en est séparée (|ue par une langue de pays,
l'Albanie autrichieime. C'est un sol aride et monta
264 MOMENEGUO.
gneux. Les Montenegrius racontent que Dieu , créant
le monde , ayant apporté des pierres dans un sac pour
former des montagnes, parcourait la terre; lesacs'é-
tant détaché lorsqu*il arriva à Monténégro, toutes les
pierres y tombèrent. C'est ainsi qu'ils expliquent la
configuration géologique de leur pays. On n^en con-
naît pas beaucoup l'étendue; aucun géogrjaphe n'y a
pénétré. On croit cependant qu'il a plus de cin-
quante lioues carrées ; on est encore moins d'accord
touchant le nombre de ses habitants. Dans quel-
ques statistiques, on lui donne seulement 50^000
âmes, tandis que les voyageurs l'élèvent jusqu'à
100,000. Monténégro compte 20,000 fusils, c'est-à-
dire 20,000 guerriers. Ce petit pays a résisté aux
Turcs , aux Autrichiens , et même dernièrement à la
conquête des Français. Il a toujours maintenu son
indépendance , grâce à la localité et à la valeur de
ses Iiabitants. Son histoire est d'un grand intérêt pour
les Slaves; le tableau de son état social est la rer
présentation la plus parfaite de la société slave. Ce
pays offre l'image du règne absolu de la liberté ; de la
liberté et de l'égalité.
Les Monténégrins ne reconnaissent en général
aucune supériorité sociale, ni de naissance , ni de ri-
chesse; ils n'acceptent même pas la supériorité hié-
rarchique ; c'est une nation sans aucune espèce de
gouvernement. Les quatre districts sont habités par
vingt-quatre tribus ou familles; dans chaque famille
il y a un chef héréditaire, mais qui n exerce aucune
influence gouvernementale. Il y existe aussi un porle-
drapeuu héréditaire, dont le devoir est d'aller ii !»
B avec un {{rand drapeau, ce qui lui donne une
e de considération ; il n'a d'ailleurs aucune au-
militaire. La dynastie qui régnait autrefois sur
fs 9 dynastie serbîenne ^ s'étant éteinte y le per-
gelé plus reniarquahledupays, Tévéque, suc-
lu prince; jusqu'à présent il est rq^ardé comme
tfdu pays, quoique son autorité [lolitique y soit
L'évêque appelle le peuple à la guerre lorsque
ircs s'approchent du pays« Quelquefois il préside
iseil ; son autorité se borne à diriger scmlement le
i. La religion mémc^ , l'organisation ecclésiasti-
a été absorbée par le slavisnie.
elquefois ou trouve un prêtre comme maître
^ge j qui vend du \in et qui chante des[H)ésies
guzla. Ce prêtre ne diffère en rien ni dans ses
*8 , ni dans ses habitudes , ni même dans son
tue, d'un paysan de Monténégro. Les Monténe*
sont armés de fusils, de sabres; ils portant des
taches , ont la tête rasée.
03 une société semblable ne reconnaissant au-
autorité, il s'est créé des habitudes, des cou-
$ qui assurent cependant l'existence des citoyens,
i les Monténégrins, la vengeance, comme loi, a
onçue et développée d'une manière systémati-
les légisti5S mêmes pourraient étudier cette ma- •
à Monténégro. Si quelqu'un tue son voisin, la
le du voisin, la tribu entière est obligée de le
îr, c'est-à-dire de tuer, non pas le meurtrier
sairement , mais un homme de sa famille ou de
bu; et inême , pour rendre une ven({eance plus
tiite , oq choisit l'homme le [4us marquant de la
266 MONTENtjOKO.
ifiamille , afin de lui feire porter la peine du meur-
tre. La tête compte pour tête. La femille entière ott
la tribu est obligée de prêter main-forte à cette ven-
geance. ^Quelquefois, cependant, si la femille est trop
puissante qy'il soit impossible d'en tirer vengeance,
on cherche à s'accorder. On paie la tête. Le prix eu
est fixé ordinairement à cent ducats. Pour le vol,
comme il n'y a pas de police, quelques habitants mieux
avisés, plus adroits, font la police en amateurs. Us
cherchent les voleurs, ils les dénoncent pour un cer-
tain paiement. On oblige le voleur à restituer Tobjel
volé ou bien on se venge par des coups de fusils;
rhistoire des vengeances sanglantes recommence
alors. Cependant le vol est très rare dans ce pays.
Le dernier Wladica ( Tévêque ) de Monténégro a été
appelé à Saint-Pétersbourg ; Tempereur de Russie lui
accorda une pension. Ce Wladica chercha à son tour
k organiser un gouvernement quelconque , en distri-
buant l'argent qu'il recevait de Russie.
Ce petit pays jouait , au xvii* siècle , un rôle actif
dans les guerres d'Autriche et de Russie contre les
Turcs. L'Autriche le souleva plus d'une fois contre
ces derniers ; mais toujours, en concluant la paix avec
la Porte-Ottomane, elle abandonnait les Monténégrins,
sans stipuler aucun article en leur faveur.
La Russie suivait la même politique ; chaque fois
qu elle attaquait la Turquie, aile envoyait des émis-
saires à Monténégro afin de lier ses intérêts à ceux de
ses habitants. Mais bientôt elle se hâtait de les aban-
donner. 1^8 Monténégrins étaient alors exposés à
toutes Im vengeances des Turcs. Dernièrement en-
mOntënïëgro. 267
core, en 1834, une grande armée turque pénétra à
Monténégro sans parvenir <^ependant à se maintenir
dans ses montagnes.
Le dernier Wladica établi sous l'influence des
Basses , chercha à donner une constitution , à fonder
un sénat, de la gendarmerie , des tribunaux. Son pré-
décesseur est considéré comme un homme célèbre ,
conme un saint chez les Slaves. Il est mort en Tan
1830, quelques mois après la révolution de juillet.
n était connu en Europe, plusieurs monarques trai-
tèrent avec lui. C'était un homme de très grande
honnêteté , très aimé de ses compatriotes et très in-
fluent. Les détails sur les derniers moments de ce
souverain sont très intéressants, ils présentent un
taUeau fidèle des mœurs du peuple. Le Wladica, en
l'an 1830 , se sentant très feible , appela les chefs du
peuple auprès de lui ; comme il faisait très froid , il
se ftt porter dans sa cuisine, n'ayant pas de cfae-
iainée dans sa maison. Auprès du feu, entouré de
ses chefs , il leur annonça que son heure dernière
approchait et tes conjura .de rester toujours unis , de
ne jamais laisser pénétrer les étrangers ni leur in-
fluence parmi eux , et de jurer de conserver en signe
de deuîl un armistice pour quelques mois. Les aktek
jurèr^fti; alors Tévèque, s'étant réchauffé, se fit porter
«UT son lit et expira sans avoir souffert, sans avoir
fatii une maladie. Son corps repose dans une église ;
il est vénéré comme saint.'
Son successeur, homme très adroit, celui cpii intro-
duisit le sénat et la gendarmerie dans le pays, n'eut pas
cependant la même influence. Le sénat se réunit dans
:ÎG8 .MOMbMi(;iiu.
unegraude maison y dont une partie forme ^l'écurie.
Chaque sénateur reçoit 200 francs et de la. ferine
pour son pain. Il apporte avec lui son fusil, et après
avoir jugé quelqu'un, il est obligé de prêter aussi
main-forte à la justice. Mais tout le mtonde voulant
être sénateur, cette place étant la seule rétribuée,
Tévéquc a été obligé de proclamer une loi d après
laquelle les Monténégrins devenaient sénateurs à tour
de rôle. Jusqu'à présent, ces institutioins. judiciaires
ne. réussissent pas. Il est difficile de juger un coujïable
qui se réfugie au sein de sa famille, cette femille re-
gardant comme de la dernière ini^mie l'acte de livrer
le coupable. Tout fait croirfe que la réforme tombera
d'elle-même-, que le pays restera tei- qu'il a existé
dans ses mœurs primitives. Les réformes. concernant
l'administration civile sont de même. impossibles àin-
troduire. Lorsqu'il y a matière à procès, on dhoisitim
juge; ce juge stipule d'abord le paiement qui lui sera
dû pour son jugement; après quoi il s^'oblige »: foire
exécuter l'arrêt. On choisit pour j uge un homme fort,
un bon tireur de fusil , et qui a beaucoup d'amis^ c'est
le moyen de faire respecter la justice. La pos^on
singulière de ce pays de montagnes, les mrœurs de ce
peuple, d'ailleurs bon, hospitalier, en ont jusqn'à
présent assuré l'indépendance, sanS' pourtant qu'il
puisse jamais prétendre à exercer aucune iuflueftce
extérieure. Probablement, tous les peuples ^slaves
continueraient à exister dans le même état s'ik
étaient défendus par des montagnes comme Monté-
négro, ou par la jalousie de leurs voisins, les Véni-
tiens , les Autrichiens et les Turcs ; ceux-ci défendçnl
l'indépftïitlnfnce de Mt>nlcnegi*o coinmo assnraht leur
frontière.
La poésie de Monlcnef[ro tout entière roule sur des
événements domestiques^ sur des guerres partielles
contre les Turcs. Chaque tribu a le droit de foire la
guerre , de conclure quelquefois la paix sans deman-
der des conseils à personne.
La poésie décrit aussi les cérémonies de la vie do-
mestique^ c'est-à-dire les fêtes et surtout les noces.
Celle-ci est la cérémonie la plus importante de la
vie des Serbiens , celle qui est le plus souvent décrite
dans toutes les chansons , dont nous lirons plus
tard quelques extraits. La femme, chez les Serbiens,
ne jouit d'aucune espèce d'indépendance. Elle est
obligée de travailler non seulement dans la mai-
son, mais encore dans hs champs, l'homme s'occu-
pant plus particulièrement des choses de la guerre.
Les jeunes gens qui se marient ne choisissent pas
leurs épouses; ce soin appartient au chef de la
fomille. Il arrange le mariage quelquefois une
vingtaine d'années avant sa célébration. Dès que le
mariage est conclu , le nouveau marié est obligé
d'appeler tous ses amis, tous ses parents, pour en
former un cortège splendide, afin d'en imposer à la
population. Le souvenir d<» c(*s managers se conserve
des siècles, et on les chante commit des événements
extraordinaires. Le parent le plus proche conduit la
fiancée. Elle lui est confiée comme un dépôt sacré, il
doit la remettre à son mari. Il y a encore d'autres per-
sonnes officielles employées dans cette cérémonie» ;
elles portent des litres <»t des costumes différents. Il
270 MONTENEGRO.
y a enU'e autres un bouffon de noce, dont le (jtevok es
de chanter des parodies et de jouer des farces. Enfi]
les noces ressen;iblQnt à une cérémonie utilitaire ; tou
les hoinçies sont armés. Les Monténégrins, soit iom
qu'ils travaillent , soit même lorsqu'ils restent à l
maison, ne quittent jamais leur fusil ni leur sabre.
Telles sont les mœurs de Monténégro.
DÏX-NÉUYIÈME LEÇON.
iqses détails sur les mœurs domestiques sla?es. — Véritable ca-
icike de Pépopée. — Nature des relations des Slaves a\ec les pays
rienlaux et occidentaux. — Ce que Venise était pour les Serhiens.
- ivan Zernoyewitsrh. — l'oémedu mariage du fils dMvan.
Vendredi, 5 iqars i8M.
Messieurs 9
I me reste , pour vous foire mieux connaître les
urs slaves , de vous lire un morceau du poème
[,ue du Mariage du fils d'Ivan, Nous y trouverons
traits principaux du caractère slave relevés par les
lemenls quî y sont si bien racontés. Une remarque
je dois faire ici, et qui n'est pas sans importance,
t que toutes les épopées dignes véritablement de
lom contiennent des détails précieux sur la vie
ne des peuples qu'elles célèbrent : l'épopée
21(2 MOEinS imMESTIQrKS SLAVES.
homérique , par exemple. Dans les œuvres clos vé-
ritables poètes épiques , rien n'est imaginaire , rien
n'est arbitraire. Le merveilleux même que nous y
voyons n'est qu'une décomposition, quelquefois une
parodie de l'antique tradition religieuse ; ce n est pas
une invention du poète. Le sujet est tiré de l'his-
toire , la disposition du poème réside d^n^ le sujet.
On n'a qu'à se rappeler l'Iliade : ce contraste entre
une ville assiégée qui défend son indépendance et un
camp ennemi appuyé sur une flotte ; deux gouverne-
ments différents, deux buts, deux actions diffé-
rentes. Tout cela est de Thistoiro; le poète n'afeit
que peindre la réalité.
Dans l'épopée du mariage du fds d'Ivan, tel est aussi
le mérite principal de la composition, image fidèle
de la position do la Serbie et du caractère guerrier de
ses habitants.
Nous avons déjà examiné les rapports politiques
de ces peuples avec l'Orient et l'Occident. La poésie
conçoit autrement ces rapports : la Grèce n'existe
pas pour les poètes serbiens ; ils ne connaissent que
rempcrcur, qu'ils représentent toujours comme un
personnage grave, sage. 11 n'est pas question peureux
des guerriers grecs , mais seulement dé la religion
grecque; la Grèce, comme église, entre souvent en
scène. Le mont Athos , cette montagne enclavée dans
le pays turc , est un lieu sacré ; c'est une espèce de
Delphes, de Lesbos slave. Cette montagne, comme on
sait, est couverte de monastères; elle est habitée ex-
clusivement par une population de moines; on yen
compte six mille. Los chefs serbiens élèvent à leurs
LES CROISÉS EN SERUtE. 27â
frais des églises sur cctlo montagne sacrée dont ils
sont regardés comftie les suzerains , comme protec-
teurs. Les empereurs russes succédèrent aux chefs
serbiens en cette qualité 9 et ils ont étendu leur pro-
teclion religieuse sur tout le pays qui dépend do l'É-
glise orientale.
Les anciens rois serbiens , dans le malheur, se fai-
saient souvent moines et se retiraient dans cette con-
trée mystérieuse. Le célèbre Siméonest enterré dans
une de ces églises ; mais on n'a pas voulu lui élever un
monument de peur qu'il ne fût profané par les Turcs.
Le pays des Latins est au contraire regardé par les
Serbiens comme une contrée fertile cti aventures ro-
manesques : c'est un pays de clievaleric.
Les Slaves, dès le moyen âge, ont ressenti Tin-
fllucncc de rOccident; ils furent aussi agités par Tes-
prit de croisade. Leur pays se trouvait sur îe chemin
des croisés. La première croisade est passée par
la Serbie ; plusieurs chefs allemands dirigeaient
des slaves allant combattre les Turcs. Los croisés
n'eurent qu*à se louer de la réception que leur fai-
saient les Slaves, à part quelques combats partiels que
leurs troupes indisciplinées eurent à soutenir contre
les montagnards serbiens.
Mais à Tépoque où nous sommes arrivés^ déjà les
croisés n'apparaissent plus dans ces contrées, et les
idées des Serbiens sont changées complètement.
Jusque là, l'Occident était représenté par Tempereur
et par les chevaliers francs ; maintenant on ne les
connaît plus. Venise a remplacé , pour les Slaves ,
l'empereur et les chevaliers; cette ville leur repré-
I* 18
27^ VENISE,
sentait, en Occident, les richesses et les arts : c'était
un pays d'héroïsme dont le doge était le souverain.
Ses fils, ses oncles, sa famille entière c'étaient des
puissances et des magnificences. Le doge était tou-
jours immensément riche; il commandait les flottes;
il avait sous ses ordres des troupes payées , souvent
des troupes slaves. En un mot, Venise résumait
alors pour les Slaves toute la puissance et toutes les
richesses de TOccident.
Dans le poème dont nous allons prendre connais-
sance, Ivan Zernoyewitsch, grand chef indépendant
(sa capitale est dans le fort de Schablak , situé sur
le lacScutari), entreprend une expédition à Venise,
ii y va chercher une fiancée pour soixfils.
c< Ivan Zernoyewitsch se lève, et il s'en va, à tra-
vers la mer bleue, en emportant d'immenses ri-
chesses ; il va demander une belle fille pour la fiancer
à Maxime, son fils chéri, la fille du doge de Venise.
Ivan la demande, le doge la refuse ; mais Ivan ne se
laisse pas rebuter, il la demande pendant trois an-
nées, en faisant des dépenses énormes. Enfin les
Latins lui accordent sa demande : les bagues sont
échangées. »
Vient ensuite le récit des cérémonies qui eurent
lieu pour le départ du prince slave. Mais, au mo-
ment du départ, Ivan a failli. Il est sage, et cepen-
dant, rempli de joie et d'orgueil, il prononce des
paroles insensées.
« — Ami, doge de Venise, dit-il, attends-moi ici,
je vais revenir avec une belle* escorte, tu peuxconap-
ter sur mille hommes d'escorte; je n'en amènerai
LE MAHIAGI^ l>t FlLt( o'iVAN. 275
pas moins de mille , et si je veux, j'en amènerai
davantage ; et quand j après avoir traversé la mer, je
débarquerai sur cette plage , envoie mille Latins à ma
rencontre, et de mes mille Serbiensetde tes mille
Latins , le plus beau 'et le plus magnifique sera
Maxime, mon enfent, ton beau fils chéri. —
» Et le doge entendit ces paroles, et les deux
princes ses fils, et les cent seigneurs latins l'en-
tendirent aussi. Le prince vénitien, tout heureux-^
ouvrit ses bras à Ivan , et il le baisa au visage.
» — Merci pour de telles paroles; si j'ai le bonheur
d'avoir un beau fils, beau entre mille, il me sera
précieux comme mon œil, je Faimerai comme mon
propre enfont. Mais s'il n'en est pas ainsi, tu peux
toujours venir ; mais ton départ d'ici ne serait peut-
être pas sans quelques désagréments. — »
Il est assez remarquable que dans cette poésie po-
pulaire^ le doge s'exprime avec tant de retenue. U
menace, mais en diplomate, par une phrase obscure ;
il dit que si le prince ne tient pas ^a parole , il pourra
avoir quelques désagréments. Tous les critiques qui
examinèrent ce poème sont d'accord pour y trouver un
singulier caractère de calme , de retenue et de sagesse,
même là où le personnage parle avec passion. Les
paroles sont quelquefois dures; mais il y a un certain
ordre, une certaine logique dans chaque discours.
Au contraire , dans la poésie moderne, la passioi)
domine; même quand elle s'exprime avec calme , on
peut apercevoir, malgré la froideur des phrases , un
désordre intérieur dans les idées. Ce caractère de
gravité, de calme, ptopre à la poésie slave, vient
i76 FRAGMENTS l)tl POEilK DU
aussi du caractère du peuple. Le voyageur observo
que les Serbiens , et surtout les montagnards indé-
pendants, dans leurs conseils, conservent cette ini-
passibilité, cette gravité qui distingue les héros sau-
vages de Cooper. Les orateurs ont beau en appeler
aux passions de Tauditoire, ils défient quelquefois
leurs adversaires à prouver le contraire de leurs as-
sertions; ils leui; disent même des injures; mais
personne ne les interrompt. Quelquefois seulement,
d'après la masse de fumée que les auditeurs lancent
en fumant leur pipe , on peut juger de leurs senti-
ments pour Torateur ; mais ils écoutent toujours jus-
qu'à la fin. Chaque membre de ces conseils , obligé
de se défendre lui-même', est toujours armé, et, exa-
minant soigneusement ses collègues , il se tient sans
cesse sur ses gardes.
Ivan, ayant obtenu la promesse du doge, retourne
en Serbie. Son flls Maxime accourt au-devant de lui,
apportant une- chaise d'argent pour que son père
puisse se reposer et ôter ses bottines. Ivan , à peine
assis , cherche des yeux son fils ; il l'aperçoit, et reste
stupéfait en le contemplant en silence.
« Quelle douleur ! Pendant que le père était absent,
une terrible maladie (la petite vérole) éclata àSchablak.
Maxime , le beau Maxime , devint si noir et si défi-
guré qu'il n y a pas d'homme aussi hideux que lui.
Ivan se rappelle les^paroles orgueilleuses dont il s'est
servi on prenant congé du doge. Son âme est frappée
de découragement profond; son front se couvre de
rides ; ses noires moustaches s'abaissent et tombè-
rent sur SOS épaules;. Il ne dit pas un mol à personne
MAHIAGR Df FILS d'iVAN. 277
ol fixe SOS regards à torro. La clame , voyant son sei-
gneur ainsi affligé, embrassa ses mains et ses genoux :
» — Seigneur, mon époux , dites, pourquoi me re-
gardez-vous d'un air aussi sombre? Le doge vous
a-t-il refusé sa fille, ou bien regrettez-vous vos
trésors? — »
Alors Ivan leur explique longuement l'affaire; il
avoue avoir fait des promesses orgueilleuses ; il ne
sait plus comment se tirer d'embarras. Il prévoit la
colère du doge et se rappelle sa menace ; il craint
qu'il n'y ait quelque querelle entre les Serbiens et les
Vénitiens.
Sa femme, ayant entendu tout cela, lui dit :
a — Ne vois-tu pas, ô seigneur, que c'est une juste
punition du ciel pour ton orgueil? Orgueilleux, tu es
allé te chercher une bru au-delà dos mers, à quarante
jours de marche , toi , seigneur de Dolcigno , d'Anti-
varî et de sept montagnes et de sept tribus. —
» Quand Zemoyewitsch entendit ces paroles , il
tressaillit comme une flamme vive :
» — Non, jamais je n'y ai été; je n'ai pas demandé
de fille à fiancer ! Quiconque me vient parler de ce
voyage ou me féliciter, je lui arrache un œil du
front ! —
» Une année s'est écoulée, et cette année, en gros-
sissant, s'est doublée, triplée et devint un espacé de
neuf ans. Mais dans la neuvième année Ivan reçoit
une lettre de son nouveau parent, nouveau parent
devenu déjà ancien, car enfin neuf ans c'est du
temps. Le doge lui reproche de n'avoir pas tenu pa-
role; il le somme d'onvovor le fiancé on de le délier
278 ' FRAGMENTS DU POEME DU
de son (mgafîemenl. Ivîm oxamino la lettre; il se dé —
sole; il n'avait dans ce moment auprès lui aucuan
3age, aucun homme de conseil à qui il pût confier &a
peine ; il regarde tristement sa femme : .
» Sa femme lui dit: — Seigneur et maître Zernoyé-
witsch, une femme a-t-ellc jamais donné de bons
conseils? est-elle capable d'en donner? Nous avons
une chevelure longue, mais un esprit court. Cepen-
dant, si tu le demandes , je m'expliquerai. Cest un
grand péché aux yeux de Dieu, une honte et un par-
jure, d'empêcher le bonheur de cette fille latine, et
do la condamner ainsi à une réclusion éternelle. Sans
doute Maxime est cruellement défiguré par la maladie,
mais les Vénitiens sont de braves gens, et puis ils
sont déjà tes parents, ne crains pas leurs reproches;
et j'ajouterai encore ceci : Chacun craint la mort et
Tesclavage, Si tu prévois quelques désagréments dans
les pays d'outre-mer, n'oublie donc pas que tu as ici
une bourse remplie dor, tes caves bien fournies de
vins et tes magasins pleins de froments* Il y aura de
quoi payer les hôtes des noces. Tu voulais en réunir
un millier, prends en deux mille , choisis les meil-
leurs guerriers et les meilleurs chevaux. EtlesLiatins,
en te voyant ainsi escorté , n'oseront pas te chercher
querelle, même si notfe fils était aveugle. — »
Ivan pousse un long cri de joie, en entendant ce
sage conseil de sa femme. Il se hâte d'écrire au doge
de Venise pour lui annoncer sa prochaine arrivée ,
puis il appelle ses scribes , et leur dicte ses instruc-
tions détaillées pour tous les chefs qui sont sous ses
ordres 11 leur explique la manière dont ils doivent
BfAEIAGfi DU FILS o'iVAN. 270
armer et équiper leurs gens, pour qu'ils puissent pa**
raitre avec éclat à Venise. Il écrit ensuite à Milosch,
le chef d'une tribu voisine, et à Jean , capitan
ou chef Monténégrin , son neveu; il nomme ce chef
le conducteur des noces; et lui en fait une descrip-
tion très longue. Après tous ces détails le poSte
s'écrie :
« Ah I si vous pouviez voir de vos yeux , si vous
pouviez entendre de vos oreilles comment, les lettres
s' étant répandues, les chefs serbes depuis la mer
jusqu'à Lim se réunissaient et s'armaient , les chefe
et les nobles invités à la noce, et tous les guerriers
célèbres. Â ce spectacle, les vieillards, les paysans ^
abandonnent leurs charrues avec l'attelage et courent
en suivant le cortège vers la plaine de Schablak. Les
pâtres désertent leurs troupeaux. A peine est-il dans
le pays un pâtre pour dix troupeaux. Les populations
entière^ émigrent vers Schablak, pour assister aux *
noces de leur seigneur. Un camp immense entoure
les tentes des chefs. Ils restèrent ainsi toute la jour-
née. »
Le xvnp siècle était si exclusif qu'il s'est trouvé
des poètes qui ont tourné en ridicule le chant de
Y Iliade où l'on décrit la puissance de Priam et les
richesses des Troyens. Voltaire surtout s'est moqué
de leurs richesses. Sans doute, si on les compare
aux capitaux des banquiers modernes, elles paraî-
tront peu de chose. ^Mais ce n'est pas sous ce point
de vue étroit qu'il faut considérer la poésie; on doit
se reporter , par la pensée , «sur le lieu de la scène.
Ce n'est pas la. quantité de capitaux , ce n'est pas la
280 frai;mknts m ihikhe w
force qu'on ostim<% co sont les senlimenls. Olte
force existe dans les sentiments d'admiration, de {^n-
deur qu'elle inspirait jadis y que le poôte a conservés
et représentés dans ses ouvrages, et que nous res-
sentons encore en les lisant.
Lorsqu'lvan aperçut sa suite dans toute sa gran-
deur et tout son éclat, il en ressentit autant de fierté
que pourrait en avoir le plus puissant monarque de
l'Europe à la vue de son armée. Le poëme continue
ainsi :
« La nuit vint. Et voici qu'un chef serbe se lève
avant le soleil, le chef qui s'appelle Jean, le capi-
tan de Monténégrins, le conducteur de la noce.
» Il quitte le camp et se dirige vers la forteresse.
Il parcourt les campagnes seul , suivi de loin de deux
guerriers silencieux. Jean ne leur dit rien, il fronce
le sourcil, son front se ride, ses moustaches retom-
bent sur ses épaules. Il se promène tristement, il
regarde les canons ; il jette un coup d'ϔl sur son do
maine d(^ Monténégro ; il parcourt des yeux les États
du sultan, et s'arrôlo à examiner le camp étendu
autour de la forteresse. Ivan l'aperçoit de loin, le
salue et lui demande avec inquiétude pourquoi il est
venu seul de si grand matin et d'où lui viennent ses
sombres regards. »
Le capitan le prie d'abord d'abandonner son pro-
jet; il lui fait observer que les Turcs peuvent profiter
de son départ pour tomber sur la Serbie ; mais le
vieillard no voulant pas céder à ces considérations,
le capitan ajoute :
« — Je pressens des malheurs et des désastres, ô
MAitiAoe nr fils i/ivan. 281
mon digne oncle ! je le conterai les causes de mon
inquiétude. Hier au soir je vais me coucher^ mes .
deux serviteurs accourent et me couvrent de mon
manteau de fourrure et m'enveloppent soigneusement
la tête, A peine ai-je ou fermé les yeux, qu'un rêve
vient m' assaillir, un rêve hideux que je vais te con-
ter. J'ai rêvé que je regardais le ciel; tout à coup,
des nuages noirs s'assemblent vers Schablak et tour-
nent suspendus au-dessus de la forteresse. Le ton-
nerre gronde et la foudre tombe sur le beau palais
de Schablak, le sîége de la seigneurie. La flamme
embrase les murs et les dévore jusqu'aux fonde-
ments. Enfin , le blanc pavillon qui s'élève au milieu
de la tour s'écroule sur les épaules de ton fils Maxime,
et cependant il reste sain et sauf avec les mu-
railles sur ses épaules. 0 mon digne oncle Ivan Zer-
noyéwitsch, je n'ose pas expliquer ce rêve, mais je
comprends ce rêve et ce signe. Ta noce te sera fatale,
et, certes, je mourrai ou je serai grièvement blessé.
0 mon oncle , Dieu te jugera s'il m'arrive quelque
malheur; soit que l'on me tue ou que l'on me blesse,
tu auras à t'en repentir, car tu connais les terribles
Monténégrins que je commande; tous les cinq cents
sont du même clan , tous me suivent comme un
seul homme; si je crie : malheur! ils répondront
tous : malheur ! Si on me tue , ils se feront tous
tuer. — »
Ivan répond qu'il lui est impossible d'abandonner
Tentreprise , qu'il deviendrait la risée^ publique s'il
en avait seulement la pensée, et que, dût-il y périr,
îl ira à Venise. Il est impossible, ajoute-t-il , de lais-
282 FliAGMENTS l>l POEME hV
scr une pauvre iille toujours enfermée ches ses pa^
rents en attendant son fiancé ^ il termine ainsi :
« — ; 0 mon neveu capitan^ tu as eu un mauvais
rêve; Dieu seul sait ce qu'il t'annonce; mais si tu
fois de mauvais rêves, pourquoi venir les racqnter au
moment où tous nos amis sont prêts à se mettre en
marche? Sache, 6 mon neveu, qu'un rêve est un
mensonge, et Dieu est la vérité. Élève la voixiu
haut de ce fort, et commande aux artilleurs de
charger mes trentç canons; appelle le vieux Nie-
dielko , dont la barbe blanche descend jusqu'à sa
ceinture , qui seul sait manier mes deux fameux ca-
nons , le Zelenko et le Kernio. — »
Canons célèbres dans les poésies slaves 1 Jusqu'à
présent les canons sont regardés par les peuples
slaves comme des machines étonnantes auxquelles
ils supposent des effets merveilleux. Le peuple russe
ne manque pas , encore aujourd'hui , 'de visiter un
canon monstre qui est exposé auprès de l'arsenal
de Moskou ; on raconte les ravages qu'il a faits sur
les armées françaises , bien qu'il n'ait jamais été
employé.
Ivan peint ici ses canons comme étant d'une gran-
deur si immense et d'un calibre si puissant , qu'on
entendait leur décharge à Venise lorsqu'on les tirait
dans l'Albanie (la forteresse de Schablak était sur le
territoire albanais).
« — Des canons tels qu'il n'y en a pas de sem-
blables dans le pays ni dans les sept royaumes de la
chrétienté , ni dans les États du sultan. Appelle
donc Niedielko, qu'il charge ces canons, qu'il les
MARIAGE ni' FILS d'iVAN. 283
reiaplisse de poudre et de plomb et qu'il les dirige
vers les nuages pour faire trembler le ciel. Mais d'a-
bord envoie vers nos amis y qu'ils s'arment de cou*
rage , qu'ils éloignent leurs chevaux des bords de la
rivière , car les chevaux , à ce bruit formidable^ peu-
vent bien devenir furieux et se précipiter dans la
rivière , et nos amis qui n'y auraient pas été prépa-
rés pourraient avoir la fièvre. — »
Le capitan exécute ses ordres. Il élève sa voix de
stentor qui est entendue dans tout le camp , puis il
feit tirer ces puissants canons et l'escorte se met en,
marche. Suit une très belle description de cette
marche. On essaie des chevaux ^ on lance des djerits,
on s'amuse à des jeux de guerre de toute espèce. On
arrive enfin à Venise ; mais , avant d'entrer dans la
ville:
« Ivan est au milieu de tous. Monté sur la Grue,
son cheval de bataille , il a deux faucons gris à ses
côtés 9 l'un est son fils et l'autre est Milosch. »
Il consulte les chefs et propose à Milosch , qui est
le plus beau de sa troupe , de le présenter comme
son fils , parce qu'il craint de montrer ce fils hideux,
après avoir tant parlé de sa beauté. Les chefs , quoi-
que indignés de cette proposition, n'osent cependant
rien dire, craignant d'offenser le prince Maxime,
dont on connaît la nature violente, et qui descend ,
comme ils le disent , d'une race sanguinaire , par les
femmes. Cependant Milosch n'hésite pas à accepter
cette proposition.
«^ — Pourquoi, répond-il, Ivan, chef des Serbes,
rassembler le conseil et convoquer tes frères? Avance
284 FHAGMKNTS DU POEME 1)1
vers moi la main droite ; jure, qu'en écartant pour le
moment ton fils tu ne lui fois pas une offense mortelle,
jure-le ; de mon côté , je te promets sous serment de
t' amener la fiancée sans obstacles et sans querelles ;
mais je ne veux pas le faire pour rien : que les pré-
sents que Ton doit au fiancé m'appartiennent sans
partage. — »
C'est là un trait du caractère de la poésie héroï-
que. On sait que dans Homère la querelle commence
entre Agamemnon et Achille pour le partage du butin.
Le chef serbien rit de la proposition de Milosch et
lui dit qu'il a une tour remplie d'or ; que non seu-
lement il lui donnera tous les cadeaux qu'il va rece-
voir, mais qu'il y ajoutera encore trois bottes pleines
de ducats. (C'est la mesure ordinaire chez les Slaves.)
Le traité est conclu; ils arrivent à Venise. Le doge
les reçoit avec magnificence. Il est enchanté de la
beauté de Milosch qui joue le rôle du fils , et il lui
apporte des cadeaux. D'abord le fils du doge lui offre
un cheval qui se courbe sous le poids de l'or et de
l'argent dont il est couvert. On lui donne ensuite une
épée d'or avec laquelle , dit le poète , on achèterait
une ville entière. Le frère du doge qui avait élevé la
jeune fille et l'avait adoptée , arrive en pleurant; il
porte sous son bras un tout petit paquet qu'il déroule.
On voit avec étonnement en un grand manteau qui
couvre le prince de la tête aux pieds. La doublure
valait 30 bourses d'or; quant à l'étoffe , personne n'a
pu en connaître le prix.
Mais le cadeau le plus précieux, c'étaitune blouse.
On ne l'avait pas filée ni travaillée au métier ; elle
MAEIAGE t)L FILS D^IVAN. 285
avait été faite à la main par la flllc du do(;e j elle était
tissue de Tor le plus fin ; au col de celle blouse était
enlacé un serpent d'or qui paraissait se mouvoir et
prêt à mordre ceux qui le regardaienl.
Son <Bil était formé d'un diamant si prodigieux et
si éclatant , que les nouveaux mariés , en entrant
dans leur chambre ^ pourraient se. passer de flam-
beau.
■ Milosch accepte ce don qui doit lui appartenir ; et,
' après avoir donné et accepté des fôtes, onrepartpour
[^ Schablak. Chemin faisant , Milosch , dans un accès
[ de galanterie , s'approche de la fiancée et lui adresse
({uelques paroles. La fiancée , qui, d'après les habi-
tudes du pays, n'a point encore vu son promis, Tayant
alors aperçu, étonnée de sa beauté, range de côté
son voile et tend la main vers Milosch. Ivan , scanda-
lisé de ce geste, accourt, menace, et avoue la vérité
en disant à la fille du doge que Milosch n'est pas son
fiancé. — « C'est, lui dit-il, ce jeune homme qui est à la
tête des troupes qui vous est destiné. » — Mais la fille
du doge, qui n'avait pas la résignation, l'humilité des
femmes serbienntîs, s'arrête, au grand étonnement
du vieillard, et, lui parlant d'une voix ferme et déci-
dée, elle lui adresse de violents reproches.
« — Pourquoi, ôbeau-pcrc, as-tu détruit le bon-
heur de ton fils en le sacrifiant à Milosch? Que Dieu:
vous juge. S'il est défiguré , je suis assez sage pour
savoir que le môme malheur peut arriver à tout le
monde. Si sa figure est noire , son regard est vif, et sa
maladie n'a pas noirci son cœur. Je Tai attendu neuf
ans y et je iK>urrois Tattendre encore avec patience
286 FiVAGMËMTS DU POËMK DU
comme il siedi à une tille honnête ; or personne n a
rien à me reprocher. Je le supplie maintenant^ rends
à ton fils le trésor qui lui appartient ; autrement je
reste ici , dussé-je être hachée en morceaux. » —
Ivan, étonné de ses reproches, fait appeler Milosch,
et le conjure d'apaiser cette femme fière, en lui res-
tituant les présents. Il appelle aussi les autres chefe;
mais ceux-ci n'osent pas se môler de cette affaire, le
traité ayant été conclu. Milosch, touché de l'embarras
du vieillard , lui répond qu'il peut repreftdre se» ca-
deaux.
« — Cependant, ajoute-t-il, ne m'as-tu pas aban-
donné ces cadeaux? Eh bien! écoute. Si tu if aimes
pas à tenir ta parole, je cède ; mais par respect pour
un ancien ami , reçois de moi et la fille et le cheval
avec tout For et l'argent qu'il porte ^ prends même
ce faucon gris, et détache si tu veux ce sabre déjà
suspendu à mes côtés; je te rends tout cela ! Mais,
entends bien,. j'excepte trois objets : ce manteau rond
et long , la plume qui flotte à mon chapeau et la mer-
veilleuse chemise. Par Dieu et sa sainte église, je ne
céderai un seul de ces objets. — ».
Tout le monde croit qu'on arrangera enfin cette
malheureuse affaire ; mais la fille des Latins , n'en-
tendant rien , appelle Maxime à haute voix , et lui
adresse ces paroles sinistres :
« — Maxime, fils unique de ta mère, puisse-t-elle
ne te revoir jamais, ne t'embrasser jamais de ton vi-
vant ; puisses-tu n'avoir pour ton cercueil: d'autre
bois que celui de lances rompues, d'autre pierre sé-
pulcrale que ton bouclier ; que ton âme apparaisse
MAUlàGË ht FILS i>'iVAK. 2^7
dovaiU le tribunal do Diou aussi noire et aussi hi-
deuse que l'esl aujourd'lxui ton visa(;e, si tu ne com-
bats à l'instani Miloseh. Pourquoi mes trésors se-
raient-ils dans les mains des autres? S'ils sont la
proie de Milosch, que lui-mûme soit la proie du mal-
heur. Ce que je regrette surtout^ c'est une chemise
ea or : je l'ai tissée moi-môme, travaillée jour et
nuit avec mes trois compagnes pendant trois années
entières, et j'ai failli perdre mes beaux yeux en
travaillant ce bel ouvrage. Je voulais revôtir mon mari
de ce tissu d'or , et tu le laisserais entre les mains
d'un étranger! Or, Maxime, mon fiancé, écoute bien,
redemande ces trésors, et situ ne l'oses pas, je jure,
par le nom de Dieu, que je reste ici et on ne me fera
pas faire un pas. Ou bien je n'ai qu'à lancer mon
cheval vers le rivage, j'arraclierai une lance, je l'en-
foncerai dans ma poitrine, j'écrirai avec mon sang
une lettre à mon père et je la remettrai à ce fidèle
faucon, et mon père viendra avec une armée renver-
ser ce blanc Schablak et venger mon affront. — >;
Maxime , ayant entendu cette apostrophe , ne ré-
pond rien ; mais il donne un grand coup de fouet à son
cheval. Son fouet entoure l'animal d'un nœud triple,
et lui déchire la peau jusqu'au sang. Le cheval bondit
àlahauteurde trois lances, et Milosch, étonné de cette
manœuvre, dit, en souriant, que Maxime finira pro-
bablement par tomber. Mais Maxime, au môme instant,
se retourne , frappe Milosch au front entre les deux
yeux , il le tue , lui coupe la tôte et l'emporte pour le
montrer à Schablak.
Alors les Serbiens, attachés au chef qui vient
288 FRAGMENTS^ DU POËMË Ht
do périr , font uno décharge générale contre les
gens do Maxime^ et Ton commence^ dit le poète, à se
foire des cadeaux en plomb et en fer. Le combat est
merveilleusement décrit; c'est une espèce de lutte
gigantesque qui ressemble au fameux combat entre
les Lapithes et les Centaures^ dont la scène se passe
dans le même pays. Enfin le sang monte jusqu'aux
genoux des chevaux, et les combattants disparaissent
dans des tourbillons de poussière.
Un vieillard parcourt le champ de bataille, cher-
chant à reconnaître son fils parmi les combattants;
il passe auprès du capitan Jean, criblé de coups,
le même qui avait fait entendre de sinistres pres-
sentiments avant rèxpédition. Le capitan l'arrête :
• — «D'où vient, lui dit-il, cet orgueil de passer
ainsi auprès de son ami sans le reconnaître? — » Le
vieillard s'approche de lui et, après lui avoir demandé
s'il y a moyen de le sauver, il lui parle de son fils
et lui demande s'il Ta vu quelque part. Le capitan
répond que Maxime a couru dans la direction de
Schablak. Aussitôt le vieillard suit le même chemin.
Il trouve son fils assis devant là porte de la forteresse,
écrivant une lettre qu'il expédie au doge.
« — Doge de Venise, écrit-il, c'en est fait de mon
bonheur,' de ma domination, de ma seigneurie ; je te
laisse ici ta fille qui n'est pas mariée, et je cours chez
les Turcs. Je me ferai Musulman et je poursuivrai à
toul jamais lesSerbiens et tous les Chrétiens. — »
Le frère de Milosch, ayant entendu ces paroles, com-
prend alors le projet de ce transfuge. — «Maintenant,
se dit-il , nous aurons en lui un ennemi acharné. » —
MAKI AGE DU FILS d'iVAN. 289
pour sauver mon pays il faut que je me dévoue.» —
Il va chez les Turcs, se fait Musulman afin de
contrecarrer les projets de Maxime ; est reçu par le
sultan et lutte à sa cour contre son ennemi acharné.
Pendant neuf ans il sert le sultan, qui lui accorde en
récompense un pachalik, en même temps qu'il en
doane un autre à son rival Maxime.. Comme ils se
combattirent toute leur vie, l'un en attaquant les
Chrétiens, Tautre en les défendant, la poésie fixe là
Toriginede cette haine qui existe encore entre lesSei-
biens chrétiens et les Serbiens musulmans.
19
VINGTIEME LÈCON.
Le sentimeut de la famille parmi les Slaves. — <Le compagnoa d'armes.
Romans poétlc|ues serbiens, — Contes serblens.
Mardi , 9 mars 1841.
L'événement chanté dans le poème du Mariage
du fils d'Ivan est d'une grande importance histo-
rique pour le j)ays de Monténégro : les Slaves qui
étaient du parti de l'apostat Maxime se firent Mu-
sulmans. Ils se révoltèrent contre les Chrétiens , et
amenèrent les Turcs dans le pays. L'évéque, dans le
siècle passé, prépara contre eux une espèce de Saint-
Bar thélemy. A un signal donné, les Monténégrins se
jetèrent sur leurs compatriotes mahométans et les
écrasèrent ; ainsi disparut de Monténégro la popula-
tion musulmane.
La collection des chansons de Monténégro n'est
pas encore achevée. On ignore si ce massacre donna
KOJIÂIV» K£RIUC?(S. 291
Baissanoe à quelque poésie épique. Mais on peut
en douter parce que l'épopée, dès le xv« siècle,
commeuce, chez les Monténégrins et chez les Slaves
du Danube, à se dissoudre en petits romans. Parmi
les ressorts qui font mouvoir les personnages de ces
imnans, ce qui est particulier et caractéristique, c'est
an amour profond de la Camille. La famille est ce qu'il
y a de plus sacré pour le ^ve : c^est son monde.
Le poète ne conçoit pas de plus grand malheur
que cehii d'être orphelin. Le pore, que les Serbes
JippeUentAa^, en empruntant ce nom vénérable aux
Turcs y est di>éi et respecté par les enfemts, et la vieil-
lesse lui donne un caractère de sainteté. Chez les
Turcs, ce respect est mêlé dune espèce d effroi,
fliiaîs l'amour domine chez les peuples slaves où la
polygamie n'a pasdéU'uit les rapports de famille.
Après le père, et la mère, que Ion consulte aussi
dans les circonstances les plus importantes, vient le
frère.
Rien de plus touchant que TauKHir fraternel chez
ces peuples. Un frère cadet ayant apfiris que son aîné
s'était fait brigand, quitte sa maison et va le cher-
cher. Il est tué par ce frère, qui ne le reconnaît qu au
■lomentoù il rend le dernier soupir : le jeune hoinmo
meurt consolé parce qu'il a vu la figure chérie de
son frère ^ parce qu'il a entendu le son de la voix
fraternelle ! On jure f>ar le nom de son frère ; ce mot
revient à chaque instant. Souvent dans la poésio
slave les frères et h*s sœurs se plaignent de n'avoir
personne par la tête de qui ils puissent jurer. La
ÊuniUe af^Kàratt avec tout son cortège dans les
S92 ROMANS SËUUIF.NS.
circonstances solennelles, c'est-à-dire dans les noces
et les combats. On regarde encore comme appartenant
à la famille, un personnage propre aux Slaves, celui
du compagnon d'armes , sorte de parenté qui a existé
de toute antiquité parmi les Slaves, quelle qu'en soit
l'origine. L'institution du compagnonage d'armes
était connue des Macédoniens , elle se conserva long-
temps chez les Thobains.
Le christianisme consacra cet usage, qui subsiste
encore dans toute sa vigueur chez les Serbes, les
Bulgares, et même chez les Albanais. Les jeunes gens
qui désirent conclure le traité de compagnonage , con-
tracter cette parenté spirituelle, se rendent dans une
église. L'Église orientale a, dans son rituel, une for-
mule particulière pour bénir ce mariage moral. Ainsi
les compagnons sont obligés de se défendre mutuelle-
ment. Tout est commun entre eux. Ils peuvent dis-
poser mutuellement de leur fortune et de leur vie.
Ne pas racheter un frère d'armes qui serait dans
l'esclavage, ou ne pas le défendre lorsqu'il est atta-
qué, serait la plus grande infamie. Dans les noces, il
conduit l'assemblée d'assistants; dans la guerre, s'il
est plus jeune, il est l'écuyer de son frère, ou il est
son commandant, s'il est plus âgé et plus expéri-
menté.
La monotonie des descriptions de noces, dans lès
romans slaves, est variée par la position des deux fa-
milles chrétienne et turque, ayant des mœurs et des
religions différentes, ainsi que par la manière dont
on élève les enfants chez les Turcs et chez les Slaves.
La jeune fille musulmane, invisible jusqu'au moment
ROMANS ftRRBfENS. 293
da maridgo, ne connaît pas son fiancé. Or il arrive qu'il
se répand un bruit que y chez tel pacha y il existe
une Hlle d'une beauté merveilleuse, que personne
n'a vue , même le soleil , et auprès de laquelle y
comme disent les poètes, les rayons de l'astre du jour
auraient de la difficulté à pénétrer. Alors, le guer-
rier slave tente des aventures pour obtenir cette
précieuse beauté. Il s'engage ordinairement en qua-
lité de janissaire chez le pacha. Il épie le moment
de surprendre la Hlle ; quelquefois il réussit à l'épou-
ser. Souvent aussi il découvre quelque défaut phy-
sique ou moral dans cette beauté; d'où viennent
tontes sortes d'aventures. levais vous lire un extrait
d'un poème de ce genre :
« L'aurore ne pensait pas encore à se lever et déjà •
s'ouvraient les portes de la forteresse. Une troupe de
trente-quatre guerriers turcs en sortit. Leur chef,
Moustay-bey pacha, allait chasser dans la mon-
tagne.
» Pendant trois jours les Turcs parcoururent lo
pays sans trouver du gibier. Il était temps de retour-
ner. Les Turcs traversaient une forêt de sapins et se
dirigeaient vers une source pour se désaltérer. Sou-
dain, ils voient une lumière percer à travers les bran-
ches de sapins. Ils se dirigent de ce côté et ils
trouvent , étendu sur la prairie , un guerrier tout
couvert d'or et d'argent. Son bonnet était surmonté
de neuf plumes d'autruche (une aile d'autruche en-
châssée dans de l'or valait un millier de ducats). Un
riche dolman pendait de ses épaules orné de trente
boutons d'argent. Chaque bouton valait une livre
M4 ROMANS SEIUIISII8.
d'or. Ses pieds étaient cliaussés de bollines jauoei;
son cou était entouré d'une chaîne d'or d'où pen«
daient des fran^jes telles que les filles nobles ont coU'*
tume d'en porter. Dans ce riche costume brillaient
des pistolets couverts d'or^ à côté un sabre avec une
triple poignée ornée de trois grands diamants. On
achèterait cerlainement trois villes turques pour un
tel sabre. Sur sa poitrine s'allongeait un fusil dont le
canon est garni de trente anneaux d'argent. Chaque
anneau valait au moins dix ducats* Il y avait ploi
d*or que do clous dans son armure. »
Je cite seulement des parties de cette description
qui est très longue et très minutieuse^ dans le genre
de celles du romancier éi^ossais. Les Turcs, contents
d'avoir aperçu une telle proie, se jettent sur le guer-
rier endormi. Le Slave , après une longue lutte , où
il tue quelques Turcs , est enfin lié. On l'entratoe
dans les champs, en présence du pacha turc qui loi
dit:
<c — Au nom de Dieu, inconnu, d'où viens-tu?
comment t'appelles- tu? où allais-tu? où sont tes
compagnons? — »
Le guerrier inconnu lui répondit :
« —A quoi bon demandercela? As-tu entendu parler
d'une contrée latine appelée Kotari, et d'un guerrier
appelé Stoyan? C'est moi. Je n'avais pas de compa-
gnons ; nous n'étions que doux, Dieu et moi. Si tu veux
savoir où j'allais, je te dirai que j'allais tout dr<Nt
vers la tour de ta forteresse avec le projet de séduire
et d'enlever ta sœur; mais Dieu en a décidé autre-
mont; la maudite hoifwon m'a trahi. i> ■**-
ROMANS SERBIENS. 195
Il paratt que le guerrier était ivre. — «Allah , ré-
pondit Moustay-bey^ tu as trouvé ton homme. Je veux
te marier, mon épouseur. — » Ils l'entraînent , et on
le condui y les mains attachées derrière le dos, en
triomphe vers la forteresse* Les Turcs entourent le
cortège , admirent la belle mine et la haute taille du
guerrier. Mais personne ne l'admirait autant que la
sœur du pacha, la belle Aicouna, qui était sur la ter-
rasse ^ alors occupée à broder sur un métier en corail
avec des aiguilles en cristal.
Elle est tellement frappé à la vue de ce guerrier,
qu'elle repousse du pied le métier qui se brise, et elle
s'étonne comment on a pu feire prisonnier un homme
aussi fort, aussi grand, sans l'avoir tué et même sans
l'avoir blessé.
Cependant le pacha , ayant désarmé le prisonnier,
porte sa riche armure dans son trésor ; il fait jeter
le prisonnier dans un puits profond de quatre cents
pas, où le prisonnier avait de l'eau jusqu'aux genoux
ot des ossements de cadavre jusqu'à l'épaule.
Le pacha triomphant se rend dans un café pour
boire avec ses compagnons et conter son aventure aux
Turcs; mais la belle Aîcouna , en attendant, quitte la
U'rrasse et descend vers le puits portant une cruche
et une corde. Elle descend une cruche de vin au pri-
sonnier et lui demande qui il est et comment il était
tombé entre les mains des Turcs. Le prisonnier, ayant
d'abord vidé la cruche de vin et appris que cette fille
s'appelait Aîcouna, répondit : « — Que la foudre t é-
crase , belle Aîcouna; c'est à cause de toi que je suis
ici. » — Il lui raconte alors toutes les circonstances
29ti HOMANf; SERnrENS.
do son vo\aye, et comment il a été saisi parles Turcs.
Aïcouna lui feit observiBr qu'il n'a aucun moyen de se
sauver à moins de se foire Turc :
« — Alors tu m'épouseras. Mon frère a deux tours
remplies d or, et comme il est plus âgé que moi , si
Dieu le permet , il mourra le premier, et nous héri-
terons de ses trésors.
' » — Ne dites pas de semblables absurdités, répond
le guerrier. Je ne me ferais pas Turc, si même on me
donnait les deux villes que possède ton frère. Je suis
plus riche et plus brave que vos Turcs ; mais si Dieu
le permet, demain avant la nuit, mes guerriers de
Koiari viendront ici me chercher et attaquer la for-
teresse. — »
La jeune fille lui dit que ce serait trop tard, parce
que le pacha tient précisément conseil en ce moment
et discute de quelle manière il doit le tuer. Elle se
retire éplorée; elle tombe et se roule par terre dans
des angoisses inexprimables. Le pacha accourt, ef-
frayé do l'état de sa sœur. Il demande la cause de sa
maladie.
c< — Ne mêle demande pas, 6 mon cher frère;
j'ai un mal de tête affreux, le cœur me feit mal;
vous voyez comme je tremble de la fièvre. 0 mon
frère, je me meurs. Prenez place sur ce divan, que
j'appuie ma tête sur votre poitrine , et que je rende
mon derniçr soupir sur votre sein, moi, pauvre pé- -
cheresse ! — »
Le pacha, touché des larmes de sa sœur, la ca —
resse , et elle , tout en mourant , met la main dan^
sa poche , en tire la clef de la forteresse ; elle dé—
ROMANS SRRBIRNS. 297
robe en même temps une autre clef de la chambre où
étaient les trésors du pacha: enfin elle délivre le
chef slave, ils s'enfuient ensemble. Cependant le
roman ne finit pas encore. J^e guerrier, dans son or-
jaeil et dans son insouciance, veut se reposer à peine
étant sorti de la prison ; il s'étend sur la prairie et
s'endort. La fille turque regte auprès de lui en trem-
blant. Tout d'un coup le chef endormi sent sur sa
figure une rosée froide,c'étaient les larmes de la belle
Turque qui n'osait pas le réveiller, mais qui pleu-
rait en voyant les Turcs sortis de la forteresse
pour le saisir. Stoyan réveillé, tue, comme de
raison, tous les Turcs , il lie les mains au pacha et
veut lui couper la tête, mais la belle le sauve en
prononçant le. nom sacré de frère.
Il y a une vingtaine de petits romans de ce genre
dans la collection publiée par M. Karadzicz.
Le Duel , dont nous ne lirons pas la description,
est un sujet épuisé dans les romans de chevalerie ;
je citerai quelques phrases comme tableau de mœurs.
Vous verrez la manière dont se défient les Slaves et
les Turcs.
Un pacha turc écrit une lettre pour défier un chef
slave qui avait autrefois tué son frère.
Le Slave demande excuse, il offre même le prix
du sang en disant que c'est par hasard que dans une
rencontre malheureuse il a tué ce Turc ; mais le pa-
cha repousse les excuses.
a — Je ne te laisserais pas en repos, même si tu me
donnais mille piastres. Si tu veux que je me récon-
cilie , viens chez moi , dans ma cour, embrasser les
S98 ROMANS SËRBIBM6.
yeux de mon chien lévrier; puis tu te prosterneras
devant moi et tu baiseras les fers de mon cheval
arabe ^ le pan de mon habit ^ puis encore tu viendras
embrasser ma main. »
Cette punition était très connue dans le moyen
âge. Les empereurs de la maison de Saxô et de la
maison de Svabe condamnaient souvent leurs grands
vassaux à porter ou à embrasser un chien*
Le chef slave ne peut accepter de pareilles condi-
tions. Il prend son habit de soie et velours } il prend
deux épées faites par la main du même armurier et
se dirige vers la forteresse du pacha suivi de son
frère d'armes. On fixe d'abord l'endroit où ils de-
vaient combattre. Déjà le Turc l'attendait. Il avait
placé une tente blanche, et il y était assis ^ buvant
du vin. Son frère d'armes , Chaban-Aga le servait
à table. Dès que le chef slave fut arrivé, il entra
dans la tente , puis il s'assit par terre. Il dit alors :
« — Quel que soit le résultat de notre combat, je vous
salue, ô Pacha ! au nom de Dieu. » — Il tire ensuite
les deux épées , et les jette devant le Turc. « — Voyeï
ces deux armes, elles sont faites par la main du
môme armurier. Choisissez celle des deux qui vous
plaira , prenez la meilleure , laissez-moi la moins
bonne pour qu'on ne puisse pas dire que je vous ai
trompé, — »
Cette manière môme de choisir les armes tient
aux habitudes slaves, où toute sorte de partage se fait
de cette manière. On laisse toujours au frère cadet,
ou à son ennemi , ou à celui qui vous cite en juge-
ment, lé droit de choisir entre les objets en litige.
BOMâNS SEMIfillS. S99
Les poëmes dont mous avons lu les extraits ont
quelquefois deux ou trois cents vers. Celui sur le
mariage du fils d'Ivan ^ le plus long j en compte
treize cents , je l'ai déjà dit. On est étonné de voir
qu'un poëme de cette étendue ait pu être conservé
dans la mémoire^ et transmis de bouche en bouche
pendant l'espace de trois cents ans. Lors des discus^
sion» sur les homérides j ceux qui combattaient le
système de Vico et de Wolff demandaient si un bar-
bare^ du temps d'Homère j pouvait se rappeler un
nombre aussi prodigieux dç vers.
On concevrait cette facilité de mémoire pour des
parties lyriques et passionnées d'un poëme ; alors, le
poète ,* en choisissant un thème, en se mettant à Tu*^
ûisson avec l'original, a toute la latitude. Il peut
broder le thème choisi et le varier à l'infini. Mais il y
a dans l'épopée un canevas ; il y a des parties essen^
tielles, pour ainsi dire matérielles , que l'imagination
ne peut pas déplacer, qu'il lui est défendu de modi^
fier : la description des localités, l'énumération
des troupes, la généalogie, comment varier et
Oïner un si grand nombre de noms propres? Cepen-
^iant, c'est une partie très intéressante de chaque
épopée.
Les poètes artificiels n'ont jamais réussi dans
^^tte partie. On lit l'énumération, ce qu'on appelle
le catalogue dans le poème du Tasse avec une cer-
taine fatigue ; les descriptions de Walter-Scott de-
viennent quelquefois lourdes ; on n'est pas sûr de
leur exactitude. L'historien, au contraire, consulte
les poèmes homériques, ainsi que les poésies slaves
300 ROMANS SRRBIENS.
avec confiance pour tout ce qui regarde la généalogie
et la géographie.
Pour expliquer ce phénomène de mémoire^ il fau-
drait connaître l'histoire et examiner daiis tous le&
détails l'état de ces peuples; l'exercice fait beaucoup^
sans doute, il développe la mémoire, mais il n'ex-
plique pas encore suffisamment le prodige de la rap—
sodie. Les peuples slaves paraissent avoir un don
particulier de mémoire , un amour du passé ; on peut
dire que leur imagination est logée dans le passé ,
qu'elle en a une intuition continuelle et instanta-
née, non seulement pour ce qui regarde les tradi-
tions poétiques, mais même dans ce qu'il y a de
plus prosaïque et de plus froid. Dans Iqs procès ^
par exemple , on consulte le passé , on s'adresse aux
vieillards comme aux archives de la population. Un
voyageur allemand , qui dernièrement publia, à Stut-
gardt, quelques notices très intéressantes sur te
peuple slave , cite plusieurs anecdotes sur cette pro-
digieuse facilité de se rappeler le passé. Entre autres
il assistait à un singulier procès : il arriva il y a cent
ans qu'une jeune fille slave , de tribu puissante, alla
voir .un village appartenant à une autre tribu ; eDe
rencontra un Vénitien qui lui adressa quelques fto-
pos légers. Les gens du village négligèrent de venger
cette insulte. La tribu fit ce qu'on peut appeler un
procès à ce village : elle commença les hostilités;
enfin on réunit dernièrement un conseil pour ar-
ranger l'affaire. Les gens du village niaient le feit;
on consulta les vieillards : le plus âgé prétendait
avoir entendu pçirler dans son enfance de cette
ROMANS SEKBiENS. 301
histoire de la jeune fille. La tribu gagna son procès.
Ainsi , un événement qui eut lieu dans le siècle passé
était, il y a quelques années, le sujet d'un procès entre
les deux villages. On en a décidé sur un simple té-
moignage d'un vieillard.
Ivan, dont nous avons lu Thistoire, est un person-
nage si connu et si plein d'actualité qu'on en parle
ccnnmes'il avait existé hier. I^es étrangers , trompés,
croient qu'on leur parle d'un contemporain en en-
tendant les Slaves l'appeler notre vieux Ivan. Il est
mort dans le commencement du xv« siècle. Sans cette
ténacité de mémoire, impossible de concevoir la
création populaire de l'épopée. Plus on étudie la
matière, plus on doit s'étonner du concours des cir-
constances heureuses qui firent naître l'Iliade et
rOdyssée, et auquel nous devons ces morceaux pré-
cieux de l'épopée slave.
La position des femmes turques vis-à-vis des chré-
tiennes, enlevées souvent par des guerriers, obli-
gées de changer de religion , forment aussi le sujet de
plusieurs poèmes. J'en citerai quelques strophes.
Une petite fille, faite prisonnière par un seigneur,
ne veut pas abandonner sa religion et préfère mourir.
Après avoir pris congé de lui , elle monte sur une
terrasse , pour la dernière fois elle dirige les yeux du
côté de la maison de son père. Elle voit de loin cette
maison et l'école du village :
' « — 0 maison de mon père, dit-elle, d'où je me
hâtais tant de sortir ! 0 école , autrefois mon épouvan-
tail, où je craignais tant daller, quand j'apprenais à
écrire de petits caractères fifts ! — »
302 KOMAN8 8£KBlfiN8.
Ayant salué ainsi la maison et l'école , elle ran*
gea autour d'elle ses habits , mais elle oublia de
nouer les longues tresses de sa chevelure. Elle sauta
de la tour; sa chevelure s'attacha à un crochet
de la fenêtre j la pauvre fille resta suspendue. Elle
resta de longues journées, jusqu'à ce que ses cheveux
s'étant rompus un à un , elle tomba dans la prairie.
Le seigneur chrétien lui fit élever un superbe tom-
beau. -
Ces scènes, tantôt graves, tantôt naïves , sont tou-
jours peintes en style noble. Ce n'est pas seulement
de la gravité , c'est de la noblesse. M. Ëckstein , qui,
le premier, pubha des notices intéressantes sur ces
poèmes il y a quelques années , et chercha à les foire
connaître en France, en admire surtout le noble ca-
ractère.
Comment comprendre ce caractère de noblesse
dans une poésie toute populaire? Pourtant on n'y
trouve aucune expression vulgaire. M. Ëckstein ob-
serve bien que le vulgaire prend naissance dans les
villes; que partout le peuple agricole et chasseur s'ex-
prime avec noblesse. Les anciens Romains le savaient.
Ils appelaient la poésie vulgaire, triviale , c'est-à-dire
poésie de.carrefour ; ils permettaient aux citoyens de
jouer sur le théâtre des scènes populaires où Ton re-
présentait les paysans et les soldats ; mais la force
citadine leur était sévèrement défendue , et celui qui
y prenait part perdait ses droits de cité. La force pro-
prement dite et tous les genres qui s'y rapportent sont
sortis des villes. En Allemagne elle commença à l'é-
poque de Luther, à l'époque de la chute de la poésie
IIOMA.NS SKKHlh.NS. 31)3
:h<5val(3reaque. Do hit un contemporain de Luther qui,
le premier, composa des farces et créa le ^enre de
la comédie satirique, (le genre ne peut exister chez
les peuples qui n'ont point de villes. La satire n'est
point un genre slave, elle est le produit de Télément
qui s'appelle l'esprit chez les peuples de l'Occident,
et qui suppose un fond de sentiments haineux et vio-
lents. Le même esprit qui crée la satire et la comédie
forme dans sa décadence la caricatuice. Au contraire,
la poésie populaire, proprement dite, dans son pro-
grès f s'élève au sublime ; et lorsqu'elle est dévié(;
et qu'elle tombe, elle dégénère en exagération; elle
devient quelquefois niaise , mais jamais elle n est tri-
viale. C'est une remarque capitale pour la poésie
dave ; même dans les chansons les plus gaies , on ne
trouve pas l'esprit épigrammatique. C'est une gaieté
branche; elle pourrait produire une comédie de ra-
ractère^ jamais un genre satirique. La satire d'ailleurs;
marque toujours l'époque de la décadence de la grande
|ioésie. Fort heureusement pour le pays slave , elle
a'y a pas encore commencé.
Entre le roi^an et la poésie des femmes, qui nous
reste à examiner, il y a encore un genre intermé-
diaire qu'on pourrait^appeler la poésie fantastique :
il y entre un élément merv^'illeux.
Ce merveilleux est représonlé dans toute la poésie
slave par un seul être fantastique, \Vila. C'est un
génie, un gnome, un sjlphe. 4.a poésie le figure tou-
jours comme étant très beau ; il vole dans les airs ,
s'amuse à ramasser l(»s nuages. Il est dangereux de
ie surprendre au milieu de ses amusemeuts : il égai e
304 ROMANS SEKIUKKS.
le voyageur; quelquefois il lui donne de bons conseils;
mais le plus souvent il cherche à le tromper. Comme
toute la mythologie slave , cet être n'a ni commence-
ment ni Wn, il n'a pas de généalogie. C'est une ma-
chine assez prévue, et peu faite pour remplacer l'é-
lément mythologique des peuples germains et des
peuples celtiques. La Wila apparaît déjà dans une
poésie très ancienne de l'époque épique, de l'époqiie
des chefs de la famille des Nemanitchs ; elle donne un
conseil au roi.
Le roi Woucachin , . avec . ses frères , fondait la
forteresse de Scutari^ à laquelle il attachait la plus
grande importance. On ne sait quel malheur empêchait
toujours les travaux : tantôt les murailles s'écrou-
laient , tantôt on ne retrouvait pas les fondements
déjà posés.
Enfin une Wila dit au roi qu'il ne pourrait jamais
achever ce travail s'il ne faisait murer une femme
dans le fondement de la forteresse, et encore une
femme de la famille régnante. Le roi et ses deux frères
surveillaient le travail et leurs femmes leur appor-
taient à manger avec la simplicité des reines et des
princesses d'Homère. La Wila ordonne de murer
celle qui arrivera la première. Les frères se consul-
tent, ils jurcntde garder le secret, et ils attendent
révénemcnt. Mais le roi Woucachin trahit la parole
et en secret il confie à sa femme toute l'affaire et lui
ordonne de rester à la maison ; son frère aussi suit
rot exemple. Le plus jeune des trois, seulement, ob-
servateur fidèle de la parole, se tait. Sa jeune femme
hésite longtemps à sortir ; elle avait un petit enfant
ROMANS SERBIëNS. 305
au berceau. L'heure s'écoule cependant, la vieille
mère veut appeler une servante et la charger de
porter le dtner au prince. Alors la jeune femme dit:
« — Restez, 6 ma mère, à la maison, et bercez mon en-
font, je porterai moi-même le dîner à mon seigneur,
car ce serait un péché devant Dieu et une infamie de-
vant les hommes que de laisser aux étrangers ce
soin. — » Woucachin , voyant approcher la jeune
femme, appelle trois cents ouvriers et leur ordonne
de commencer le travail ; le mari se retire en pleu-
rant, soumis à la fatalité. Les ouvriers se mettent à
l'œuvre. La jeune femme les regarde faire en souriant,
ne pouvant pas encore comprendre ce qu'elle croit
être une étrange plaisanterie. Déjà la pierre et le
bois entassésmontaient jusqu'à ses genoux, lorsqu'ef-
frayée elle conjure le roi de la sauver ; elle appelle sou
mari, tout le monde s'enfuit, alors elle s'adresse au
maître maççn et le prie de lui laisser du moins quel-
ques endroits libres pour respirer. Mais le maître
maçon s'y refuse : « — 0 cher maître, ayez pitié de
moi, laissez-moi au moins une petite fenêtre à la hau-
teur de mon sein pour que je puisse nourrir mon petit
enfant lorsqu'on l'apportera ici. » — Le maître maçon
lui laisse cette fenêtre. — « Laisse-moi encore une
petite ouverture à la hauteur de mes yeux pour que je
puisse voir d'ici ma maison blanche et mon petit,
lorsqu'on le portera ici. » — Le maître maçon lui
accorde cette grâce. — La tradition dit que cette femme
a vécu pendant un an d'une manière miraculeuse,
qu'elle se changea ensuite en rocher, et qu'il en coule
encore une double source de larmes et de lait : une
u 20
«106 UUAIAi>b i»R|UU^i>iS.
Niobé slavcî. Apparominent cetto tradition est tirée
d'tin conte tartare : l'idée de murer les gens est
liQVS des habitudes slaves et nous rappelle une cou-
tume commune chez le peuple mongol.
Un autre poëmo fantastique, très gracieux, ra-
conte l'apparition d'un jeune homme après sa mort;
Neuf fils , tous beaux garçons , demeuraient dans
la maison paternelle; le dixième enfant était uue
fille, la plus belle de toute la famille, elle s'appelait
Ilitza, La mère les a nourris et élevée jusqu'n l'âge
de l'adolescence. Les garçons allaient déjà s'établir ?
la jeune fille était en âge de se marier ; elle a à choi-
sir entre plusieurs prétendants , mais o» la force
d'épouser un grapd seigneur qui habitait qn pays
d'outre-mer. La jeune fille ne veut pas accepter la
main de ce Ban pour ne pas se séparer de sa famillô.
Alors tous les frères lui jurent de venir souvent la
voir, elle se décide enfin ; elle passe la mer. Mai^i plie
attend en vain pendant trois ans, les frères n'appa-
raissent pas, la peste avait envahi le pays et ils étaient
tous morts. La pauvre Ilitza pleure jour et nuTt,elle
prie Dieu de lui envoyer quelqu'un de ses frères;
car sa l>elle-sœur la tourmentait, comme une per-
sonne abandonnée, négligée de sa famille, comme un
être pervers et criminel.
Dieu , touché de ses larmes , appelle deux de ses
anges, et leur dit : « — Mes anges, allez vers le tombeau
de Jean , du plus petit des frères d'Uitza. Tirez-le du
toml)cau , animez son corps de votre souffle , prenez la
pierre lumulairo et faites-en un cheval d'or; faites
avec la terre du pain pour le voyageur, changez le
np.M^s $ER|H|i;NS. 307
linceul on capotp et dites-lui d'aller vuir su sœur. — »
Les ange$ exécutent l'ordre , et le jeune homme,
ressuscité miraculeusement, va dans la ville. On lui
ordonne de ne rester que quelques jours et de re-
tourner au cimetière. La pauvre fille , enchantée de
voir son frère, lui demande la cause d'un si long
retard, et veut absolument le reconduire malgré
sa défense. Elle se prépare pour le voyage et suit
son jeune frère. Us arrivent ainsi auprès de la
maison paterpelle. Ilitza demande à son frère pour-
quoi il est si triste et si pâle , comme s'il sortait du
tombeau. Il lui répond d'une manière mystérieuse :
a — Nous avons beaucoup travaillé, nous avons ma-
rié nos huit frères, nous leur avons bâti neuf ca-
banes blanches et la fatigue me rend pâle. » — Ils
passent ensuite auprès de l'église; le jeune homme
dit qu'il avait oublié un anneau nuptial dans cette
église, il se retire et disparaît dans le cimetière.
Ilitza le suit , elle voit huit tomjjeij, et, sur une
neuvième tombe , de la terre fraîchement remuée ;
elle entend un long soupir sortir de la terre ; elle
court vers sa mère : elle entend dans la maison
de sa mère un coucou ; ce n'était pas un coucou,
dit le poète, c'était la vieille mère qui pleijrait ses
enfents.
Elle prend sa fille pour la Peste. La peste est
personnifiée chez les peuples slaves sous la forme
d'une femme qui demande l'hospitalité, et cherche à
s'introduire sous mille prétextes dans la maison; la
mère veut donc la chasser , enfin elle la reconnaît.
Elle se jette sur sa tille; les deux femmes s'embras
308 CONTES SëKBIENS.
sent et meurent ensemble. Il est assez remarquable
que les Slaves emploient dans leurs poèmes les idées
tirées de la religion chrétienne, toutefois ils s^abstien-
nent de la superstition qui leur est propre , et dont
nous avons parlé, c'est-à-dire du vampirisme. Dans la
poésie celtique, de môme on trouve rarement les tra-
ces de la superstition de la double vue dont on parle
dans tous leurs contes populaires. Il paraît que la
frayeur qu'excitent ces idées empêche les poètes d'en
faire un objet d'art ; d'ailleurs, ce genre mystérieux
ne pouvait pas s'adapter à la forme trop plastique de
la poésie slave. -
Le vampirisme existe tout entier dans les contes
populaires. Dernièrement, un auteur bohème, que
nous avons déjà cité , publia des contes très inté-
ressants dont je dirai quelques mots pour vous
donner idée de cette superstition sortie des pays slaves
et acceptée par plusieurs peuples de l'antiquité et
des temps modernes.
Je vous ai dit que le vampirisme suppose une âme
double, un cœur double; une âme double, bonne et
méchante : le cœur diabolique qui après la mort , et
quelquefois du vivant des vampires, agit seul , est la
cause de tous leurs malheurs. A l'âge de vingt
ans, et môme de dix-huit ans , un homme doué de ce
cœur diabolique est appelé par ses confrères les
vampires. Il peut comprendre seul leurs paroles et
leurs gestes. Il sort mystcriousemcnl de la maison,
et, en suivant les rayons de la lune, il trouve leur
sabbat, où ils se concertent sur les moyens de dé-
truire les populations ou les bestiaux.
CONTES SERBiENS. SOO
On reconnaît les vampires à leur couleur blaforde,
puis à cet éclat des yeux qui est décrit par le poète
anglais Mathurin dans son Molmoth; l'idée en est
tirée des poésies populaires.
Un mendiant, d'après un des contes bohômes,
s'arrêta un jour dans un village slave au moment de
la peste; il entra dans une maison , et vit une chatte
qui cou rait en ronflant dans tous les coins. Après avoir
Wen observé les regards de cette chatte, il y trouva
quelque ressemblance avec ceux d'une femme qu'il
connaissait. Il saisit un couteau et coupa une patte à
l'animal qui disparut subitement La peste cessa aussi-
tôt^ mais le mendiant reconnut plus tard, en rencon-
trant la femme, du prêtre du village, du pope, cette
chatte mystérieuse, et vit même sa main enveloppée ;
il lui manquait le doigt qu'il avait coupé.
Une infinité de semblables histoires courent lo
pays. Ce qu'il y a surtout d'extraordinaire , c'est la ma-
nière dont ces vampires se reconnaissent, s'enlr'ai-
dent mutuellement et se combattent quelquefois. Un
homme mort, qui est de la classe des vampires, se
défend quelquefois contre ses compagnons qui arri-
vent de tous les côtés et l'entraînent au milieu de
luttes terribles : cela finit au moment où le coq com-
inence à chanter. Les vampires parlent une langue
particulière; on a réuni un petit vocabulaire, une
centaine de mots extravagants, espèce d'argotdes vam-
pires dont on n'a pas encore trouvé la clef. On se rap-
pellera que les anciens poètes grecs, en ci tant le nom
des pays et des lieux mythologiques, disent que dans
la langue des dieux ces endroits s'appellent autrement;
3i0. COntES SfcKBtENS.
ils citent quelquefois les noms du vocabulaire de
la langue des diMx; on n'est pas d'accord sur l'i-
dée qui a servi de base à une telle tradition. Le
vampirisme^ je viens de le dire^ quoique générale-
ment adthiSy et inspirant tant de fables que les
pofités mêmes de FOccidëtit ont acceptées, est exclu
de la poésie slave. L'on n'y parle de cette feupersti*
tion qu'avec horreur, la nuit, à Voit basse.
Il nous reste encore à ajouter quelques détails sur
la poésie pastorale ; sur celle qu'on appelle la poésie
de^ femmes, parce qu'elle est presque entièrement
composée et chatitée par les femmes et les jeunes
garçons. Il est impossible d'établir uiie division sys-
tématique dans cette poésie. Quand elle est classée
d'après les genres reconnus dans l'école, elle est di-
visée en poésie lyrique et lyrico-épique.
ViNGt-ÊT-tNîÈttË LEÇON.
La fiantée dii prince Marco et te doge de Venise. — Cfiansotas ser-
blChilHi \ coMfktëtit elle^ se comiiosaient. -- lia femme d'Hassaa
Aga. — M. Woulc à la cour du prince Miloscli ; comment il a formé
sa collection. — Encore quelques mots sur Monténégro.
Vendredi, i 3 mars iShi.
• Messieurs^
En vous faisant observer que l'élément comique et
satirique manquait à la poésie slave ^ j*ai ajouté que
celte poésie n'exclut pas une gaieté franche ,. pleine
de finesse et de bonhomie. J'avais oublié de vous ci-
ter une scène de ce genre , dans un poëme hé-
roïque qui contient l'histoire du mariage du prince
Marco.
Le prince Marco, ayant obtenu la main d'une prin-
cesse de Bulgarie , retourne chez lui avec un cortège
brillant composé 9 comme de coutmone, do ses amis
312 LA FIANCÉE.
ot (le SOS compagnons. 11 avait invité k sa noce le
doge de Venise , et l'avait chargé d'être le porte-en-
seigne ou le conducteur de la noce. Par un hasard ,
que le poète ne décrit pas , le doge de Venise aper-
çut la figure de la fiancée et s'éprit d'une passion
violente pour cette princesse ; il cherche à l'enlever.
Pour atteindre ce but, il fallait d'abord corrompre le
gardien de la princesse, un parent de Marco. Le doge
lui offre une bottine remplie de ducats. Le gardien
refuse. Le doge augmente la somme, si bien que ce
parent parjure, corrompu par les présents du doge,
l'introduit dans la tente de la fiancée.
Le Vénitien adresse des compliments à la prin-
cesse, il n'épargne pas les promesses ; mais la fiancée,
effrayée de son apparition, lui fait observer que c'est
un péché immense que de trahir un compère , et elle
s'étonne qu'il ne craigne pas la punition du ciel.
Le doge, une espèce de don Juan, lui énumère
toutes les femmes qu'il a courtisées, et parmi les-
quelles il y avait de ses commères; il ajoute que h
terre n'en est pas moins ferme sous ses pieds, et que
le ciel , Dieu merci , est assez serein. Alors la fiancée,
cherchant un prétexte, lui ditqu'elle avait juré de ne se
^laisser jamais aimer d'un homme barbu. Elle oblige
ainsi le Vénitien à se défaire de sa barbe. Ensuite,
elle exprime la crainte d'être surprise par Marco , et
ne sachant pas même où était la tente de son époux,
elle demande s'il n'est pas éloigné. Le doge la rassure
.et lui montre du*doigt la demeure du prince , qui est
au boutdu camp. Alors la jeune fille s'échappe et court
tout droit chez Marco, qui est d'abord scandalisé de
tua PRINCE MARCO. 313
son apparition 9 extraordinaire^ selon les mœurs sla-
ves. Il apprend alors l'aventure, et se rend chez le
Aù^e en lui demandant ce qu'est devenue la fiancée.
Le doge cherche à donner à la chose une tournure
plaisante. Marco lui montre la barbe coupée, qui
prouve ses coupables projets.
Après cette scène comique, commence la tra-
gédie : Marco tue le doge de Venise et tous les Véni-
tiens.
Cette scène comique est racontée avec calme et
gravité. N'oublions pas que ces récits passent par
la bouche de vieillards aveugles. Ils croiraient dé^
roger à leur dignité s'ils se permettaient quelque
plaisanterie trop libre ou un seul mot qui ait une
intention équivoque.
Quant aux chansons féminines, comme elles ne se
chantent que dans l'intérieur des maisons et dans les
réunions de filles et de garçons, il est impossible de
s'en procurer une collection complète. Elles ne sont
communiquées au public que par Tentremise des fem-
mes aveugles qui remplissent le mémo rôle pour la
chanson féminine que celui des vieillards pour l'épo-
pée. Mais les vieillards corrigent quelquefois la com-
position, au coi^Jraire dos vieilles femmes, qui gâtent
souvent la poésie serbienne , en détruisant son ca-
chet particulier, cette musique du style qui en con-
stitue surtout le mérite. Rien n'est aussi gracieux
c|ue le style de ces chansons : il surpasse même la
correction et la précision du style épique. C'est la
plus haute perfection à laquelle la langue slave ait pu
s'élever. Cette giàce provient, sans 4oute, de la^pu-
314 CHANSONS SfiRBIfiNNES.
roté des mœurs de ces populations j de la chasteté
de leurs habitudes. Comme il est impossible d'i-
miter le geste naïf d'Un enfant , de même Tartne
parviendra jamais à contrefaire la oatideur virginale
de la chanson populaire slave.
Il est impossible do classer la ôhanson slave dans
aucun genre connu, établi par l'école. Ce n'est ici ni
de la poésie lyrique, ni de la poésie dramatiquOé
On trouve quelque chose d'analogue dans certaines
pièces de l'anthologie grecque. Ce sont de petits ta-
bleaux de sentiments qui ne paraissent avoir aucun
but ni aucune tendance artistique. Dans l'antiquité,
les Grecs siciliotes , ayant étudié leurs chansons natio-
nales, les imitèrent et créèrent un genre sous le nom
d'idylle. Théocrite a donné un caractère dramatique
à ce genre , mais souvent il l'a gâté en y introdui-
sant des combinaisons trop artificielles. D'autres
poètes, comme Moschus et Bien, donnèrent une
forme plutôt lyrique à l'idylle ; mais elle n'existe
dans sa pureté primitive que chez les Slaves. Ce qui
y frappe d'abord, c'est l'harmonie, la parfaite conve-
nance de la forme, un rapport intime entre les sen-
timents et les paroles, entre les intentions et l'exécu-
tion. Le sentiment qui ne trouve jpas le ton qui
lui convient devient moquerie, et lé geste manqué
dévient grimace : cela arrive à chaque moment aux
poètes germaniques du moyen âge ; les poètes slaves
sont libres de ce défaut.
Je vais vous èiter quelques strophes de chansons
féminines.
Voici d'abord i La Modestie d* une jeune fille ^
CHANSONS SERBIENNES. 315
chanson citée comme la plus belle parlions nos
critiques.
<cLa belle Militza a^des sourcils trop longs ^ ils
jettent une ombre sur sa blanche flgure ; et même
sur ses lèvres vermeilles. Pendant trois longues an-
nées, je Tai vue chaque jour, et je n'ai jamais pu
connaître quelle est la couleur de ses yeux ; je n'ai
pu reposer mon regard sur son œil ni sur sa figure
blahche.
» Alors j'ai invité les jeunes filles et Militza à la
danse, espérant voir enfin ses yeux. Les jeunes filles
formèrent un rond et se mirent à danser. Le ciel était
serein. Tout à coup, il s'obscurcit, et l'éclair traversa
le nuage. Toutes les filles levèrent les yeux vers le
ciel ; Militza, seule, ne les imita pas ; ses yeux restè-
rent, coftmie toujours , attachés à la verdure de
Fherbe. Les autres filles lui dirent d'abord à l'oreille :
» — Sœur et compagne, est-ce trop de raison, est-
ce trop de simplicité de regarder ainsi toujours
Fherbe verte, de ne pas lever une seule fois les
yeux vers le ciel, où serpentent les éclairs? —
» Militza, la vierge , leur répondit : — Je ne suis ni
trop spirituelle, ni trop simple, mais je ne suis pas une
Wila , et ce n'est pas mon affaire de jouer avec les
nuages. Je suis jeune fille, c'est pourquoi je baisse
les yeux. — »
Voici une autre chanson :
<c Une rose tombe sur les yeux d'une belle fille en-
dormie et l'éveille. La fille gronde ainsi la fleur :
» — Laisse-moi tranquille, ma chère rose, je ne suis
pas d'aussi belle humeur que toi. Un jeune homme me
316 CHANSONS SERRÎENNRS FÉMININES.
demande en mariage , et on me livre à un vieillard !
Un vieillard est comme un vieil arbre : quand le vent
souffle, il tremble; si*la pluie tombe, il pourrit; si
le soleil se lève , il sue. Un jeune homme est comme
un bouton de rose : si le vent souffle, il s'entrouvre ;
si la pluie tombe, il s'épanouit; si le soleil se lève,
il brille dans tout son éclat. — »
Ceci se rapproche du genre provençal.
Il y a très peu de chansons de ce genre. La plu-
part sont simples, et ressemblent à celles des Grecs,
et surtout aux pièces les plus anciennes de Tantho-
logie grecque.
Voici une autre chanson , la chanson d'une jeune
fille qui cherche son ami dans le bois, et qui a trouvé
son habit dans la prairie.
« Hier soir, j'ai trouvé dans la prairie son manteau
brodé et son tambourin orné d'argent, ainsi qu'une
pomme fraichetnent cueillie. Et je restais pensive ,
méditant longtemps. Si je prenais son manteau , il
pourrait bien avoir froid ; si je prenais son tambourin,
il le regretterait trop, car c'est un cadeau de mon
frère. Enfin, ayant réfléchi, je me dis : je goûterai
de cette pomme, j'en goûterai, mais je ne la pren-
drai point , pour qu'il s'aperçoive que quelqu'un est
venu ici, et pour qu'il sache que c'est moi. »
Voici un petit tableau dans le genre grec :
« Une jeune fille, assise dans le jardin, creuse
dans la terre un petit sillon pour conduire de Feau
vers des fleurs, pour alimenter des œillets. Là où
elle creusait elle s'est endormie, la tête couchée sur
une touffe de narcisses , les mains entrelacées dans
CHANSONS S£ftUiËNMES FÉM1MNE8. 31?
les œillets^ et le pied blanc baigné dans le ruisseau. »
D'autres morceaux :
« Je voudrais chanter, mais aujourd'hui je ne le
puis pas. Mon ami est malade , il entendrait^ et il di-
rait que je ne suis pas en peine de lui. Et je suis en
peine pour lui, car je le porte sur mon cœur. En quel-
ques lieux que je me trouve je le porto comme la
mère porte le nouveau-né , le plus chéri de ses en-
fants. »
LA TUAmSON.
« Un couple heureux s'amusait sur lu prairie , il
croyait que personne ne les voyait, mais la prairie
les a entendus et les dénonça au troupeau, et le trou-
peau le dit au berger qui le chanta à un voyageur, et
le voyageur le communiqua à un vaisseau , et le vais-
seau le dit à la mer, la mer le dit aux fleuves , qui le
répétèrent devant la maison paternelle. »
LA SÉPARATION.
a Mon amie, quitte-moi; va, tu trouveras, un
jardin sans haie, dans ce jardin un rosier rouge;
cueilles-y une petite branche de roses , place-la
sur ton cœur. Lorsque tu verras cette rose fanée
mon cœur sera flétri. — Et loi, mon ami, retourne un
peu sur tes pas, tu rencontreras une forêt verte ; dans
la fon^t, tu verras une fontaine aux ondes rafraîchis-
santes. Là se trouve une pierre de marbre, sur la
pierre est placée une coupe d'or, et dans la coupe
d'or il est tombé de la neige. Prends cette neige,
3i8 CUAH80]>iS SËKiUËNl^^S rÉMINIliC^.
porte-la près do ton cœur ; comme cotte bjtlle se fon-
dra, ainsi se fondra mon cœur. »
LE R£YE|L«
« Rossignol, ne chante pas d'aussi bon matin, ne
réveille pas mon seigneur: seule je l'ai endormi,
seule je veux le reveiller. J'irai dans le jardin cueillir
une branche de basilic, avec cette branche je veux lui
effleurer la joue, et ainsi doucement je l'éveillerai. »
LE MONUMENT.
« Une pierre tomba et tua Maria et André. La
mère de Maria , ses parents et sa famille iront la pleu-
rer; mais André n'avait au monde qu'une amie. Elle
méditait, en pleurant, quel monument elle lui éri-
gerait. Si je brode son nom sur une étoffe , l'étoffe
s'usera et son nom s'effacera. Si je compose pour lui
une chanson , elle vivra longtemps en volant de bou-
che en bouche ; mais à la fin , tombée des lèvres in-
différentes, elle mourra. Si j'écris son nom dans un
livre , le livre vivra longtemps , passant de mains en
mains, jusqu'à ce qu'il tombe entre les mains des in-
différents , alors il mourra. Je veux le garder dans
mon cœur, là il sera le mieux placé. »
LE COSMÉTIQUE.
« La jeune fille lave son beau visage , et elle dit en
le baignant : — Visage, si je pensais qu'un vieil-
lard dût m'épouscr, j'irajs vers la for^l», je cueillo-
CHANSgi^lé KiKIimiàKKIi^l!» tÉHI^l^ES. " 319
rais 408*plwUq8 amère$, oi j'en oomposoraiH une
liqueur dont j« Invoruis mou vibauel MaU si jo «avais
qu'un jeuue homuio dût venir, j'irais dans le jardin,
j'y cueillerais toutes les roses, j'en composerais un
parfum dont je t'embaumerais ^ ô mon visayel — n
in MALÉDICTION.
a La belle Smilia est occupée à broder aj^sise dans
Ufl j^rdiUj au milieu des oeillets. Sa mère l'appelle:
— Smilia, viens au repas du soir, — mais elle répond ^
^amère : — Mangez toujours , ne m'attondc^s p^s, je
ue pense plus au souper : je sujs toute à mon extrême
douleur. Mon ami est venu aujourd'hui, il a causé
de grands dommages; il a marché sur mes (ïeurs et
sur le buisson; me trouvant assise a mon travail, il
a mêlé ma soie. Maudis Je, ma mùro! maudissons-|e
toutes les deux ! Qu'il soit enchaîné dans mes bras !
qu'il soit emprisonné pour toyjours daqs nion
cœur ! qu'il soit dévoré par mes yeux ! — »
Ces quelques citations vous donnent une idée de
presque tous les genres de chansons, quoique les
plus simples soient les plus nombreuses. Cette der-
nière est presque la seule oii on trouve une espèce
d'ironie.
D'un genre plus grave est celle-ci :
« Conda mourut, Condafils unique de sa mère; sa
mère ne veut pas l'ensevelir loin de sa maison sei-
gneuriale, elle l'enterre dans son jardin, sous des
orangers aux fruits d'or. Chaque matin la pauvre
mère visite le lieu où il repose , mais ce beau jardin
320 CHANSONS sekiuënNes.
paraît triste comme une maison en deuil. L'air y est
lourd comme dans une prison souterraine : — Conda ,
mon fils , lui dit sa mère , parle : cette terre te serait-
elle pesante ; ces arbres ne te plairaient- ils pas? —
Alors une voix sortit du tombeau : — Ce n'est pas
la terre qui me pèse, ce n'est pas l'arbre qui me
tourmente, c'est la douleur de mon amante; lors-
qu'elle soupire , ses soupirs s'élèvent jusqu'au ciel et
font trembler mon âme; lorsqu'elle pleure, ses lar-
mes coulent à travers la terre et troublent le repos
de mes cendres. — »>
L'harmonie du style et du sujet est due surtout à
la spontanéité avec laquelle on crée ces chansons.
Belle floraison dont toutes les richesses sont écloses
spontanément et dans le temps normal. Comment
compose-t-ôn ces sortes de poésies ? Des jeunes filles
et des jeunes garçons, en se promenant, en se jouant,
expriment un sentiment ou une idée en vers, , faisant i
ainsi des vers sans le savoir. Dans ces moments
poétiques, où un homme civilisé cherche son crayon
pour tracer un paysage ^ ou appelle ses compagnons
pour admirer les beautés de la nature , le Serbien
entonne quelques strophes, et s'il a trouvé la vraie
poésie, il n'a pas besoin de la répéter, parce que
d'après une loi du monde moral , loi aussi sûre que
les lois physiques du monde matériel, une forme '
vraie devient éternelle; elle se grave facilement
dans les souvenirs; ni l'auteur, ni ceux qui Tont en-
tendue ne l'oublient pins. En France, on répète
partout un mot bien trouvé, un mot spirituel: il fait
le tour du -pays dans quelques jours ; en Serbie, un
CHAfiSOKS 8ERBIËKNËS. 321
tableau vraiment poétique^ une strophe musicale
sont répétés par ceux qui les ont entendus, et ils de-
viennent une propriété du pays.
Les strophes ainsi réunies deviennent des chan-
sons , des recueils de niotife. Le peuple ne cherche
pas à développer ces motifs ; ce qu'un artiste peut et
doit quelquefois faire y au risque de tomber dans les
redites et la manière. Chez le peuple , le thème existe
dans sa force primitive , ce sont pour ainsi dire les
rudiments de Tart. Comme l'épopée slave nous donne
ridée de ce qu'étaient les rapsodes grecs avant Ho-
mère , ainsi nous vovons dans les chansons serbien-
nés , ITiistoire de l'idylle chez les Grecs.
La donnée et la forme s'allient intimement dans
ces poésies primitives. Plus tard l'art sépare les élé-
ments et les développe ; alors commence la variété
des styles. Bientôt ces styles de plus en plus divisés
se décomposent et finissent par la prose. Dès que la
rhétorique marque la différence entre les mots nobles
et les mots vulgaires , entre les tournures élevées et
les tournures basses , entre le style fleuri et le style
sublime^ on voit poindre la prose.
Dans la poésie slave , les styles se touchent , ils
varient d'après les sentiments, d'après les idées qu'ils
expriment, sans qu'il y ait dans ce passage d'un style
à l'autre des contrastes , pas même des nuances heur-
tées. C'est le coloris d'arc-en-ciel.
En France, que dirait-on, par exemple, si on
mettait dans la bouche d'un célèbre tragédien , au
milieu des vers de Racine et de Corneille, une stro-
phe de Màrot, de Desaugiers ou de Béranger? Qui
poiirrHit roiiipremlre un toi in^)laii|;e? Eh bien, cela
îirrivo chaA len Hhison. 1^ chanson féminine entre
fiarfait4>*inent bien danfi la fioésie héroïque quand le
rhythnie OHt le même. Im poésie héroïque te transforme
fe(;ilomimt on drame. Il sufHt de séparer les tirades,
do les ftâiro prononci^r jiar des personnages différonUi
pour' en former une scène ^ do bonnes pièces théâ-
trales.
lin auteur slavo contemporain ^ do beaucoup de
talent 9 M. Milutinowitz^ composa deniièrement une
traf;édio qui a eu un (jrand succès. Dans cette tra|{é-
dioy sou vont il cito d(^s fra(;ments entiers du p<iAiiie)
dont ncMiH avims lu des extraits ^ sur la bataille de
KosHowo. iios paroles du prince l^azare^ les réponses
de sa femme soûl citées textuellement. Le poète a
pris pour diapason de sa tragédie la chanson popu-
laire; il a roussi à donner à sa composition une cou-
leur ancienuoy et en môme temps un ton de simplicité
populaire.
Lorhylhme de la chanson dif Fore beaucoup do celui
de lopopée. Toutes les formes grecques, avecquel-
qtu^s inodilicalicrnsy s'y retrouvent, depuis le petit
adonieu juscpi'aux combinaisons artiHcielles de la
strophe a!( aUtiue et saphique ^ surtout dans les stro-
phes dos chansons féminines.
Im chanson féminine a souvent un ton (jrave et
lra|;i(|uo ; uuo dos plus betlos do ce genre est la
l'hausou sur la mort iU> la ft'uimo de Hassan A|;a,
la promi(^n> <|ui fui publiôo et connue en Eumpe.
1/abbo lM)rlis Tavail iMiloudu liianliu*, et en a donne
uiu' traduolion. On la reproduite ou franyais. Uoolhuv
CHANSONS SERBIBNNES. 323
frappé de la simplicité de cette pièce , la traduisit
en allemand, et lit connaître ainsi la poésie slave.
Chose étonnante! Goethe, qui cherchait le sens de
la chanson à travers les trois traductions, igno-
rant la langue slave, a cependant donné la traduc-
tion la plus fidèle de toutes , ayant toujours parfai-
tement deviné les fautes des traducteurs. Cette
œuvre est une chanson musulmane. Les Slaves qui
professent l'islamisme chantent aussi en slave ; ils
n'ont pas renié leur langue. Je cite :
« Qu'est-ce qui apparaît si blanc sur cette montagne
verte? Est-ce de la neige ou bien est-ce une bande
de cygnes? Si c'était de la neige , elle se serait déjà
fondue ; si c'étaient des cygnes, il se seraient déjà en-
volés ; ce n'est pas de la neige , ce ne sont pas des
cygnes , ce sont les tentes d'Hassan Aga. Il s'y re-
pose dangereusement blessé. Sa mère et ses sœurs
vinrent le visiter; mais sa femme ne vint pas, la mo-
destie l'ayant empêchée d'entreprendre un si lonp
voyage. Dès que Hassan fut guéri de ses blessures, il
expédia un messager à sa femme.
» — Femme, ne m'attends plus; malheur à toi 8i
je te trouve dans mon palais blanc au milieu de mes
enfants ! —
j> Â cette nouvelle, la noble femme resta immobile
de douleur. Tout à coup on entend dans la cour le
bruit des pas des chevaux. La femme d'Hassan s'en-
'fuit, effrayée, et veut se précipiter de la terrasse c
Ses deux filles chéries la suivent.
» — Retourne vers nous , 6 mère chérie ; ce n'est
3îi LA FEMME DE
pas notre père Hassan qui est venu, c'est ton frère,
notre oncle Pintorowitz-Bey. —
» La noble femme retourne sur ses pas, et, sus-
pendue au cou de son frère, elle pleure amèrement.
» — Quelle honte, ô frère, d'être chassée ainsi!
moi , mère de ces cinq enfants. —
• » Son frère l'écoute d'un air sombre ; il ne dit rien.
11 met la main dans la poche de son habit en soie ,
^t tire de sa poche la lettre de divorce. Sa sœur peut
retourner chez sa vieille mère et épouser un autre
homme.
»La noble femme, ayant lu la lettre, dépose un baiser
d'adieu sur le front de ses deux fils , baise les lèvres
vermeille^ de ses deux filles, va vers le berceau du
plus petit de ses enfants , et elle ne peut se séparer
de cet enfant. Son frère la prend par les mains, l'ar-
rache avec beaucoup de peine à ses enfants , la met
en croupe sur son cheval , et s'élance vers sa maison
blanche. Elle n'est restée que quelques jours chez ses
parents, elle ne resta pas même une semaine entière,
car elle était de très noble race, et on vint de tous côtés
la demander en mariage. Le grand cadi lui-même la de-
manda. La noble femme pria instamment son frère :—
Je te supplie, je te conjure au nom de Dieu de ne pas
me remarier ; car certes mon pauvre cœur se brisera
quand j'aurai revu mes pauvres orphelins. — Mais son
frère n'est nullement touché de ses larmes et il l'ac-
corde au grand cadi.
» Encore une fois la noble femme prie son frère
d'écrire sur du papier blanc et d'envoyer au cadi une
HASSAN AGA. 323
lettre ainsi conçue : — La jeune femme te salue ami-
calement et te prie le mieux qu'elle peut, que le
jour où tu viendras à sa maison avec le noble cortège
des compagnons de noces, tu daignes lui apporter un
long. voile, dont elle puisse couvrir sa figure entière,
pendant qu'elle passera auprès de la maison de Has-
san son ancien mari , pour ne pas voir ses petits or-
phelins.—
» Le cadi , aussitôt qu'il eut vu la blanche lettre ,
rassembla une splendide troupe d'amis et se mit en
marche. Il arriva heureusement au terme de son
voyage ,et il retournait déjà chez lui ; mais en passant
auprès de la maison de Hassan , les deux petites filles
aperçurent le cortège de la fenêtre, les deux fils cou-
rurent à la porte et appelèrent ainsi leur mère :
« — Viens chez nous, mère chérie , viens encore
une fois manger avec nous notre repas. —
» La noble femme, ayant entendu ces paroles,
s'adressa au chef de la noce.
» — 0 chef! je te supplie au nom de Dieu , arrête
un peu les chevaux auprès de la cour, je voudrais
donner quelques cadeaux à mes orphelins. — »
» On arrêta les chevaux. La femme se mit à
, distribuer de jolis cadeaux. Elle donna aux filles des
bottines brodées, aux fils une pièce d'étoffe précieuse,
et au plus petit , qui était au berceau, elle donna aussi
un habit en soie; mais le fier Hassan Aga observait
tout cela, et il cria à ses enfants :
« — Retournez à la maison, mes pauvres orphelins ,
ne cherchez pas d'apitoyer cette femme, elle a un
cœur de pierre dure. —
326 CHANSONS SERBIENNES.
» A peine la femme d'JHassan eut-elle entendu
cette parole qu'elle tomba raide, la face contre terre.
Elle était morte j son cœur se brisa à la vue de ses
petits orphelins. »
Il y a plusieurs pièces de ce genre parmi les com- -
positions des poètes mahométans; mais en général, .
si elles sont plus fortes, et plus tragiques , elle nont^
pas la même perfection de la forme. Les Musulmans
ont beau employer la langue slave et toutes les formes
de style reçues dans les pays slaves , il y a toujours
dans leurs poésies une tendance à l'exagération qu^
est dans la nature de l'esprit oriental, et qui para!
s'être communiquée par TAlcoran aux Slaves Bosnia—
qties et Albanais. La forme y écrase toujours 1^
idées ; quelquefois les idées s'échappent au travei^^
de la forme en la brisant. Voyons, par exemple, couq-
ment le poète musulman décrit h puissance du re-
gard d'une jeune fille. Il s'adresse à la ville de Travnic,
et il dit :
« Un nuage noir couvre la ville de Travnic : est-ce
un incendie qui éclate? est-ce la peste qui ravage la
ville ? Non. C'est la belle Yanina qui lança un regard
dans la ville et y mit le feu. Déjà deux boutiques sont
consumées, et l'incendie touche à l'Hôtel-de-Villeoù
te cadi préside le tribunal. »
Cette pièce, qui parait plaisante, est sérieusement
Intentionnée. C'est le genre sentimental des poëtes
musulmans.
Autre exemple. Une mère maudit une jeune fille
qui a détruit le repos de ses fils \ elle menace d'en-
fermer ses fils dans une tour. La jeune fille répond
CHANSONS SERBIENNES. 327
fort tranquillement que son œil traversera les mu-
railles, brisera les portes de fer, et détruira de fond
en comble les murs de la tour. L'esprit oriental est
là tout entier.
Ces pièces sont tirées de la collection de M. Wouk.
Il en a paru déjà quatre volumes ; la collection en
contiendra cinq ou six de plus. On n'en a que com-
mencé la publication. Entreprise difficile. Ce qui était
le plus difficile, c'était de recueillir les chansons fé-
minines. Les vieilles femmes les gâtent par leur
manière de chanter, et les jeunes filles ne veulent pas
chanter du tout. Quand on les y invite , elles répon-
dent avec colère qu'elles ne sont pas des aveugles. On
s'adresse ordinairement à un enfant, on le fait chan-
ter, et alors les jeunes filles le corrigent. Peu à peu
on parvient à réunir, à composer toute la chanson.
L'esprit romanesque qui a produit ces chansons est
encore en pleine vigueur, l'esprit épique paraît avoir
faibli; le roman, on le compose encore souvent et on
le chante.
M. Wouk doit une partie de son recueil à un rap-
sode très remarquable, l'un des plus savants ; il était
marchand ambulant. M. Wouk le trouva dans une
grande misère ; il vivait en portant des fagots dans la
ville et en les vendant chaque jour pour quelques
sous. M. Wouk Iç prit chez lui, lui donna à manger
et à boire, puis il le mit dans un couvent , où il était
parfaitement traité. Cet homme récita une centaine
de morceaux de poésie épique, et de romans. Il cor-
rigea surtout un très grand nombre de chansons , car
il chantait et récitait également bien. Malheureuse-
32fl CHANSONS SERBtKNXGS.
ment rinsurrection de la Serbie ayant éclaté àla même
époque, le rapsode quitta le couvent, prit les armes
et fut tué par les Turcs. Il avait longtemps été bri-
gand; M. Wouk dit qu'il était très bonnéte et très
brave bomme pour un brigand.
Plus tard, M. Wouk s'étant rendu à la cour dû
prince Miloscb (qui vient d'être détrôné il y a quel-
ques mois), chercha à y attirer tous les rapsodes du
pays. Miloscb, qui savait à peine signer son nom,
aimait beaucoup la poésie. M. Wouk entendit parler
d'un poète nommé Milim, qui chantait surtout par-
foi tement bien le poëme des noces de Zernoyewitch,
que nous venons de lire . On pria le prince de faire cher-
cher ce poète. Miloscb donna ordre de l'amener vif
ou mort. On le trouva et on le lui amena; mais M. Wouk
fut malheureusement déçu dans ses espérances. D'a-
bord le rapsode était trop vieux et couvert de trop de
blessures de yatagan et d*épée, qu'il avait reçues,
ayant servi longtemps parmi les brigands; ensuite il
ne pouvait chanter qu'en buvant un peu trop d'eau-
de-vie. Il ne récitait pas, il chantait, et il ne se
laissait pas interrompre. L'art de sténographier n'é-
tait pas coimu dans ce pays ; ainsi il follaif , pour
noter ses vers , réunir plusieurs écrivains qui cher-
chaient à saisir les strophes, à mesure qu'elles
échappaient au poète, car si on l'interrompait une
fois , il ne voulait plus recommencer.
Les hommes civilisés de la cour du prince Milosch,
ceux qui avaient sejvi dans l'armée russe, ceux sur-
tout qui avaient fréquenté les écoles d'Allemagne,
regardaient avec surprise ce manège, semoqpiantdu
CHANSONS SERBtENNES. 329
littérateur Wouk ot du poSte ; ils ne pouvaienl pas
Ocmprendre pourquoi Ton se donnait tant de peines
^ rassembler des chansons si plébéiennes : enfin on
fit accroire au pauvre rapsode qu'on se moquait de lui,
et que M. Wouk le traitait comme un bouffon de
oour. Le poète offensé s'enfuit un jour sans qu'on
îiit pu parvenir à le rattraper.
Un troisième rapsode , aussi très remarquable ,
était un brigand de métier. M. Wouk le trouva dans
une prison. Il venait de tuer une femme, une sorcière ,
à ce qu'il disait , qui avait ensorcelé son enfant. Ceci
se passait en 1820 : M. Wouk a tiré de lui plusieurs
chansons" d'un grand prix.
Cette collection nous conservera du moins le
souvenir de l'état poétique actuel du pays. Il est
impossible d'en prévoir l'avenir.
Fort heureusement les Turcs laissèrent intacte la
vie domestique des Serbiens. Le gouvernement au-
trichien n'a pas cherché non plus à détruire systéma-
tiquement leur nationalité comme il le fait ailleurs.
En général , on s'en occupe très peu en Autriche , et,
dans un livre publié à Vienne il y a quelques années ,
pour l'usage des écoles , on dit que les Monténégrins
sont, une race tartare. On les laisse ainsi vivre tran-
quillement avec leurs anciennes institutions et leurs
antiques poésies.
Le gouvernement français , qui avait envahi ces
pays du temps de Napoléon, a porté un coup sensible à
la nationalité slave , en cherchant à introduire par-
tout son système de préfectures^ d'évêchés et de
gendarmerie , sans se donner la peine de s'informer
330 CHANSONS 8ERBIENNES.
de l'état des esprits^ de l'état moral du pays. Il a ainsi
offensé et le peuple, et les gens éclairés, qui crai- '
gnaient l'influence immédiate d'une réforme ausii
violente. Les gouvernements autrichien et turc rém-
sissent à enrôler dans le Monténégro des régiments,
et quelquefois des armées ; le gouvernement français,
au contraire , n'a trouvé partout que de la résistance.
Le maréchal Marmont, qui commandait alors, voulait
faire des chemins partout. Il proposa aux Monténé-
grins d'entreprendre pour eux un grand travail afin
de faire traverser leur pays par une route militaire.
Les Monténégrins eurent le bon esprit de remercier
le maréchal. Leur pays n'a jusqu'à présent pas de
chemins royaux ni vicinaux.
Certes, personne ne pense que ce peuple puisse res-
ter toujours dans la même position, et qu'il n^y aitbeau-
coup à faire. Cependant les étrangers, les Allemands^
qui ont dernièrement visité cette contrée, et paraissent
avoir médité sur son état moral , littéraire et poU-
tique, n'hésitent pas à dire qu'il y faut se défier de
toutes les influences étrangères ; que , si une fois les
lUuriens et les Monténégrins donnaient dans leur
pays accès aux spéculateurs étrangers , ils auraient
le sort des populations gauloises qui furent rempla-
cées par les Anglais , et violemment chassées de leur
sol natal. Ces peuples devraient chercher, dans leur
religion et* dans leur culte national, les germes de
leur civilisation future; ils devraient apprendre à ser-
vir quelquefois leur pays sans demander à étje ré-
compensés, ce qu'ils font toujours; ils doivent se
corriger un peu de leurs défauts,raviditéetla jalou-
f
CHANSONS SERBIENNES. 331
sie; ils feraient bien d'introduire dans leur pays un
gouvernement régulier quelconque ; mais qu'ils ne se
hâtent pas de faire venir de l'étranger des maîtres
pour leur apprendre les sciences gouvernementales ,
les arts du luxe , et les mystères de l'industrie ac-
tuelle.
Telle est l'opinion des Allemands qui , en géné-
ral, n'aiment pas beaucoup la race slave. L'auteur
dont nous citons ici l'opinion finit par dire que,
pour élever la puissance d'un peuple à un degré su-
périeur, il faut que ce peuple se multiplie par lui-
f
VINGT-DEUXIEME LEÇON.
Traductions diverses des poésies slaves. — L'hérédité parmi les Slaves.
— Les villes russes dans le moyen âge. — Kiew; Novgorod. — La
Pologne, la Russie et la Bohême dans le xii* siècle. — Origine de
la l^russe. — L'ordre tcutonique , ses luttes , sa puissance et sa déca-
dence. — Les Lithuaniens. — I^'invasion mongole ; la Pologne
devant les Mongols.
Vendredi, 49 mars iSAi.
MESSIEURS ,
Ceux qui ne connaissent pas la langue slave ^ et
qui voudraient lire en entier les poèmes que j'ai cités
par fragments , peuvent en prendre connaissance
dans la traduction anglaise de M. Bowring, mais sur-
tout dans celle faite en allemand par mademoiselle
Tliérèse Jacob , sous le nom de M. Talvi-, traduction
incomplète, il est vrai, mais très fidèle. En France,
Tauteur connu du Théâtre de Clara Gazul publia, de
1825 à 1827, en gardant l'anonyme, une collection
TRADUCTIONS DES 1H>É,SIES SLAVES. 333
de poésies slaves. Cette collection causa une certaine
sensation dans les pays du Nord. L'auteur prétendait
connaître parfoiteraeni la langue illyrienne. Il di-
sait avoir parcouru le pays, et surtout avoir consulté
un célèbre rapsode slave, Maglanowitcli, dontil donnait
le portrait et la biographie. Dans ce recueil, excepté
la ballade sur la Noble femme de Hassan-Aga , que
vous connaissez déjà , toutes les pièces paraissaient
inédites. Les poètes slaves, ne pouvant pas se procu-
rer les originaux, commençaient à traduire, ou plutôt
à retraduire en slavecette traduction française. Cepen-
dant on voyait dans Touvrage français certains carac-
tères étrangers à la poésie slave, entre autres des his-
toires très longues de revenants et de vampires, qui ne
sont pas du domaine de la poésie , mais plutôt des
contes populaires. Cette remarque excita nos soup- -
çons. Le célèbre poète russe Pouschkine fit alors
écrire à Fauteur français pour lui demander des
renseignements sur sa découverte. L'auteur fran-
çîiis avoua naïvement la fraude. Il dit qu'il avait
l'intention d'entreprendre un voyage dans les pays
slaves ; mais que d'abord il avait voulu essayer,
par un récit fantastique, de se procurer les fonds né-
cessaires, sauf plus tard, après avoir vu le pays, à
rectifier les erreurs dans lesquelles il n'aurait pu man-
quer de tomber. Un autre motif l'avait aussi guidé
dans sa publication : il avait voulu se moquer de
l'engouement momentané que l'on montrait alors
. pour la couleur locale. En effet, lors de cette publi-
cation frauduleuse, la guerre entre les romantiques et
les classiques était dans toute sa force. Le monde à
334 l'hérédité parmi
la mode s'occupait de la poésie populaire ; les publi*
cations de M. Fauriel excitaient un enthousiasme gé-
néral. Une tourbe d'imitateurs se jeta dans ce genre,
et en abusa tellement, que plus tard on n'a pas voulu
même croire à l'existence de la poésie slave. Peut-
être est-ce la cause du mauvais succès des traductions
véritables qu'on a publiées plus tard, entre autres
de celle de madame Voïart, qui est très ftdèle , quoi-
qu'elle fût feiite d'après la traduction allemande de
Thérèse Jacob.
Il est temps de laisser l'histoire littéraire des Ser-
biens. Nous l'avons conduite jusqu'au xiv» siècle;
siècle où probablement les poëmes épiques et tous les
récits romanesques avaient pris naissance. Quittons
maintenant ce peuple enfermé dans son passé, des-
tiné à être musicien et poëte de toute la race slave,
sans savoir même qu'il deviendrait un jour la plus
grande gloire littéraire des Slaves. Reposons nos re-
gards sur le triple empire russe, polonais et bohème,
appelé à d'autres destinées. Au xi« siècle, nous avons
vu le vaste empire russe divisé entre les enfents
nombreux de Jaroslas. Depuis 1050, à peu près,
cette famille princière augmenta d'une manière ef-
frayante , et , à la troisième génération , on comptait
déjà plus de soixante princes, qui tous possédaient
des terres et avaient une espèce d'indépendance.
L'empire était censé résider à Kiew et représenté
par le grand-duc, mais l'idée unitaire ne trouvait
pas d'élément sur lequel elle pût s'établir. Les
princes perdirent le souvenir de la Scandinavie et
cette foi qu'ils avaient dans leur sang divin , comme
LE8 SLÀVB8. 335
descendants d'Odin. Ils étaient devenus Slaves.
L'exemple des empereurs de Bysance les tentait; ils
aspiraient à être souverains et despotes , à être ado-
rés à genoux, comme les empereurs grecs. Mais pour
assurer cette puissance, il fellait d'abord introduire
l'hérédité, dont on ne trouvait pas de tradition à Con-
stantinople.L'idée derhérédité par droit deprimogé*
niture vient de l'Occident. Ajoutons que les peuples
alaveSy si étrangers à l'idée de l'unité , si incapables
de former un État, avaient sur l'hérédité une opi*
nion particulière, laquelle influait constamment sur
l'organisation ou plutôt sur la désorganisation de
l'État.
Chex les Slaves, d'après une coutume très ancienne,
OD accordait toujours la meilleure part au plus jeune
des enfants , comme ayant besoin d'une protection
jMirticulière. Les princes slaves, les grands-ducs,
finirent par regarder cette habitude comme une loi do
l'État; et comme^ à la mort de chaque paysan slave,
en donnait sa terre à celui ' de ses parents qui çn
avait le plus besoin , sans aucun égard au degré de la
parenté, de même après la mort d'un des princes , le
grand-duc donnait son hérédité soit à un parent pour
l'enrichir et pour augmenter sa puissance , soil à
un prince quelconque, qui, dans le moment, se
trouvait dans le besoin. De là venait un désordre
épouvantable; le grand-duc distribuant les terres,
les parents ne voulant pas toujours se soumettre à
ses ordres. Aussi, toutes les fois que la branche ca-
dette conspirait contre la branche aînée , élait-ello
sûre de trouver appui dans les idées slaves.
336 LES VILLKS RUSSES.
Rien n'est plus triste, plus fatigant , que Thistoire
russe de ce siècle et demi ; impossible de la rat-
tacher à un fait quelconque , de l'expliquer par une
idée générale. Cependant, on remarque enfin dans ce
chaos quatre masses distinctes, qui, peu à peu, com-
mencent à se dessiner et à s'organiser chacune d'une
manière différente. D'abord la Russie du Nord,
où les communes deviennent des villes. Lé terri-
toire voisin des pays normands, d'où découlent
les sources de grands fleuves, par lesquels est
descendue la race normande dans les pays sla-
ves : les communes de Novgorod, de Polotzk-
Pskow.
Des villes libres s'y organisèrent comme des espèces
de républiques sous la dépendance de chefs militaires
qui commandaient les troupes L'organisation de ces
villes ne. ressemblait pas à celle des républiques
d'Italie ni à celle des villes impériales. L'organisation
italienne et même celle des villes de France repo-
saient tout entières sur les anciennes institutions ro-
maines; c'étaient des municipes avec leurs curies,
leurs magistratures. Les villes impériales reposaient
sur des corporations . Ces corporations, composées d'ar-
tisansetd'artistes, se rattachaient àrÉglise;leurdevoif
mystique était de construire l'Église. On sait que les
métiers qui fournissaient seulement aux besoins
physiques des hommes étaient exclus des grandes
corporations. Mais cette idée religieuse n'existait pas
chez les Slaves, et les corporations n'y avaient aucun
{^erme religieux. Une seule classe existait dans les
villes slaves, celle des marchands, qu'on pouvait ap-
KiEW ET NOvoT.onon. 337
peler bourgeois; le reste était composé de proprié-
taires de terres^ établis dans les villes. Les mar-
chands, quoique jouissant de plusieurs privilèges,
étaient toujours sous la dépendance des propriétaires
et des ducs, des chefs militaires. Les paysans autour
des villes, soumis à leur domination , n'influaient en
rien sur le gouvernement; ils étaient spectateurs' des
troubles , des révolutions intérieures , sans y prendre
part. Dans l'Allemagne, les villes impériales se rat-
tachaient à la constitution générale germanique ; elles
envoyaient leurs députés ; elles votaient dans la diète.
Les villes slaves n'agissaient comme corps politique
que par Fentremise des ducs. Facile de prévoir que
leur existence précaire devait bientôt finir, et qu'elles
devaient être absorbées dans la puissance souveraine
des ducs.
D'un autre côté, vers le midi, la ville de Kiewy la
plus grande, la plus riche et la plus peuplée, restait
la capitale de la Russie. Elle comptait probablement
jusqu'à 150,000 habitants : c'était une des plus
grandes villes de l'Europe. Sous la main immédiate
des ducs, elle se révoltait quelquefois; mais elle n'a
pu développer aucun régime intérieur. D'ailleurs,
comme capitale, elle était exposée aux attaques con-
tinuelles de tous les prétendants , et troublée par les
fections intérieures.
Entre Novogorod et Kiew, le territoire vers le
nord était habité par une race étrangère aux Slaves,
par la race finoise, séparée par le Dnieper et coupé
parla grande forôt qui existe encore sous le nom de
forêt de Mourom. La race finoise déchue, facilement
I. 22
339 KIKW ET >OVOGOHOii.
souo^ild par le| Slaves^ cédait des terres, ou était
réduite en esclavage. C'est dans ces contrées éloi-
gnées, vers le fleuve de VVolga, aux environs de
Klazma, que quelques princes commencèrent à éta-
blir des colonies nouvelles , à organiser un régime
nouveau n'ayant rien de commun avec les populations
slares. Ces colonies , composées de débris du peuple
sl^ve et du peuple iinois , qui n'avaient entre eux
aucun rapport politique , qui n'apportaient avec eux
aucune organisation, étaient administrées, régies
militairement par les princes ; et là, dan& cette con-
trée éloignée, Tidée du duché de MoskoM^ie com-
mençait déjà à poindre. Un des ducs de Sousdal;
qui était en même temps gi^and-duc de Kie^^
s'établit à Wladimir, et devint duc de Wladimir.
Plus tard ses descendants, abandonnant Kiew, et
cherchant même à l'humilier, s'emparèrent du titre
de grand-duc^ et devinrent représentants et souve-
rains delà Russie. Une époque nouvelle commence;
la Russie trouve un ennemi intérieur , un empire qui
cherche à s'étendre sur les débris des anciennes
principautés, et à s'élever au-dessus des populations
slaves et finoises. Jusqu'alors les princes se faisaient
la guerre entre eux comme chefs militaires ; on épar-
gnait le peuple, et le peuple attendait l'issue
du combat pour se soumettre au vainqueur. Les
princes de Sousdal, de Wladimir, les princes de
cette contrée slavo-finoise , ayant en vuq une autre
politique, faisaient aux villes qui leui: résistaient
une guerre d'extermination; on n épargnait plus les
prisonniers ; on rasait les villes; on ânleiraît les po-
KIEW ET NOVOGOHOD. 339
pulations, on les entraînait vers le nord, et on pous-
sait les Finois pour occuper les pays slaves. Kiew
a subi plusieurs fois la conquête des princes de Wla-
dimir. Sous le règne d'André , la ville a été saccagée,
presque détruite ; depuis lors, elle n'a jamais pu s'en
relever.
 Fépoque dont nous parlons , la destinée de la
Russie se balance entre Nowgorod et ce duché'
éloigné que les Russes appelaient alors Fransfo-
restier.
Reste encore une vaste contrée entre le Dnieper in-
férieur et les monts Karpathes , qui s'étendait même
jusqu'en Valachie et en Moldavie , connue sous le nom
de la Russie méridionale ou de la Gallicie. Les ducs de
cette contrée se séparèrent définitivement de Kiew,
n'ayant plus besoin de protection, n'ayant non plus
rien à craindre des souverains de la Russie. Cepen-
dant leur territoire, souvent parcouru par les armées
russes , polonaises et hongroises , ne pouvait pas se
former en unité , et les princes , par leurs alliances
avec les rois de Hongrie et de Pologne , gravitaient
jdutôt vers l'occident. Les sujets, de leur côté, avaient
plus de sympathie pour la Pologne , ils y trouvaient
déjà une vie politique très développée ; déjà les sei-
gneurs polonais partageaient avec le duc les gouver-
nements : or les seigneurs de la Russie Rouge vou-
laient avoir les m^es privilèges. La Russie Rouge,
pendant quelque temps, fut exposée à T influence de
la Hongrie et de la Pologne ; elle choisit d'abord un
roi hiNUgrois pour son souverain avec ie titre de roi
éê Russie; plus tard elle donna la couronne à un
340 LÀ POLOr.NE, LA RtSSIR ET LA
prince de Kiew, lequel chercha à obtenir la confirma-
tion de son titre, du pape, en lui promettant de
rentrer avec son royaume dans le sein de l'élise ro-
maine. Il fut bientôt facile de prévoir qu'elle devien-
drait la proie de la Pologne et de la Russie : c'étmt
le territoire contesté des deux pays.
La Pologne, après la mort du roi Boleslas III, en
l'année 1139, fut divisée en quatre principautés et
les princes se firent une guerre acharnée. La Bohême
seule , à l'époque où tout se divisa chez les Slaves ,
resserra encore plus fort son unité nationale. Elle
établit une royauté héréditaire par droit d'ancienneté
d'abord et plus tard par droit de primogéniture.
Les Bohèmes paraissaient donc, selon toutes les pro-
babilités, destinés à défendre tout le pays slave contre
les dangers qui apparaissent déjà de tous les côtés et
qui fondirent en même temps sur la Pologne et sur la
Russie.
Quelle a été la pensée intime de tous les mouve-
ments en Russie? Quel en est le résultat? Cette pen-
sée, on la saisit dans les cris de détresse que pous-
sent quelquefois les poètes russes sur les malheurs
des divisions entre les princes , et dans le besoin
d'unité qui inspire les chroniqueurs russes.
Si on se rappelle le caractère des Slaves de la Ser-
bie , des Monténégrins et de tous les Slaves indépen-
dants ; si on fait attention à l'esprit de désordre poli-
tique qui est inné dans ce peuple ; si on examine les
paroles des Monténégrins (citées par les voyageurs),
qui disent eux-mêmes qu'ils sont trop méchants pour
pouvoir être gouvernés par quelqu'un, on voit mainte-
BOHÊME DA?iS LE Xll' SIÈCLE. 341
nant par quels malheurs épouvantables devait né-
cessairement passer une population destinée à deve-
nir un jour un grand empire. On conçoit qu'il fallait
de8 révolutions, des guerres d'invasion et une domi-
nation, pour détruire les éléments anciens de ce
peuple, et pour pouvoir y introduire une vie nou-
velle. Ce danger vint d'abord d'une petite contrée
étrangère aux Slaves, et qui jusqu'alors restait sous
leur dépendance. Entre le lac Peipus et la Poméra-
nie, le long de la mer Baltique, habitent les popula-
tions connues sous le nom de Livoniens, de Lethones
et de Prussiens (qu'il ne faut pas confondre avec les
Prussiens allemands), populations peu nombreuses,
qui ne s'élevaient pas au-delà de quelques millions
d'àmes, divisées entre elles, opprimées par les Slaves
et par les Normands. L'origine de ces populations est
un mystère ; elles appartiennent à la race indo-ger-
manique , mais elles ne sont ni allemandes ni slaves ,
parlant une langue qui leur est propre, et qui de
toutes les langues s'approche le plus du sanscrit.
Leur mythologie , très riche et très développée , dif-
fère de celles des Gaulois, des Germains, et c'est un
tissu de traditions sur les esprits. Toute la nature y
apparaît comme animée par des esprits qui agissent
sous mille formes dans les arbres , dans les fontaines,
dans les échos et dans tous les phénomènes de la na-
ture. Les peuples étaient régis religieusement par un
ordre qui ressemble beaucoup à celui des druides ,
par un oi'dre de prêtres poètes exerçant un grand
pouvoir , même sur les princes • ordre gouverné
à sou tour par un grand-prêtre qui résidait en
342 ORIGINE DE LA PRUSSE*
Prusse, sous le nom de Krivé. Ce pape païen en-
voyait ses ordres en Livonie, et jusque dans les pays
de la Poméranie et de Rûgen. Les Polonais , voisins
de la Prusse, négligeaient de convertir ces pays,
malgpé les réclamations et les ordres des papes. Ils
employaient, il est vrai, comme dit le chroniqueur
Martin , le glaive de la prédication et le glaive de la
jugulation ; mais ils préféraient celui de la jugulation,
aimant mieux conquérir ce peuple que le convertir
à la foi chrétienne. Aussi les Allemands y devancent*
ils les Slaves dans l'apostolat. Un prêtre, Meinhard,
vers la fin du xii"" siècle , arrive avec des marchands
de Brème et débarque sur une plage déserte aux en-
virons de l'endroit où est maintenant la ville de
Riga. Il s'y établit, réussit à convertir quelques na-
turels ; les marchands élèvent un comptoir. Meinhard
obtient la protection des marchands brémois et du roi
de Danemark contre les insultes des paysans qui vou-
laient détruire la colonie chrétienae. Les succes-
seurs de-cet évêque, ne pouvant pas compter sur les
secours irréguliers de ces marchands, établissent un
ordre de chevaliers Porte-Glaive, et les chevaliers
une fois en possession de la forteresse commencent
une lutte avec les naturels , et un demi-siècle plus
tard ils sont déjà maîtres d'une grande province , et
menacent les villes de la Russie.
En Prusse, un autre apôtre, un moine de l'ordre
de Citeaux , pénétra du côté de la Poméranie , fit
quelques disciples, et, plus tard, avec la protection
des ducs polonais, établit un ordre de chevalerie parmi
les Polonais. Tous ces ordres étaient imités de l'in-
OIIIQIIIE DE LA ratJSSE. 343
stttntiôn des Templiers. Nais le clergé polonais, qui
résistait alors souvent au pape^ et qui , toutes les fois
qu'il s'agissait d'introduire une discipline plus sévère^
défiait même Grégoire VII (ne voulant pas acceptelr^
ou do moins feisant de grandes difficultés pour ac-
cepter le célibat), le clergé n'a pas su inspirer au pays
une énergie religieuse suffisante pouK créer une insti-
tution aussi puissante que celle des Templiers ou des
chevaliers Porte-Glaive I Les Polonais se recrutaient
difficilement ; après la perte d'une seule bataille, ils
se découragèrent, et Tordre, cessa d'exister. Alors
ces moines chrétiens appelèrent les chevaliers teuio-
niques. L'ordre des chevaliers allemands , établis en
Palestine , puis, chassés par les Turcs ^ avait de gran-
des possessions en Europe.
Les commencements des empires sont toujours en-
veloppés de ténèbres. Nous avons ici une histoire
précise et détaillée de la naissance dun grand em-
pire. L'ordre apporta avec lui le germe d'uuroyaume.
Il s'établit au milieu d'un peuple ennemi , d'une race
différente, et finit par fonder un royaume allemand
sur une terre qui n'a pas jusqu'alors entendu pro-
noncer une parole allemande. Il changea la face du
nord de l'Europe.
L'institution de ces moines voyageurs ayant passé
par plusieurs transformations, finit par devenir le
royaume de Prusse.
Le quatrième grand-maitre de l'ordre allemand ,
Herman-Salza , homme de génie, devina tout d'un
coup l'importance de l'établissement projeté y envoya
quelques chevaliers pour reconnaître le pays, et
344 l'ohduë teutonique.
pour en prendre possession. Un de ces chevaliers,
vrai homme de fer, surnommé Herman-Bâlk, construi-
sit un petit fort aux environs de Danzig : au milieu
de combats continuels, gagnant toujours du terrain,
ses chevaliers finirent en quelques années par former
un établissement considérable. De tous côtés les
Allemands y arrivaient en foule.
Si la hiérarchie féodale et chevaleresque était dan-
gereuse au pays des Slaves , les attaquant avec ordre
et avec suite , rien ne peut se comparer aux malheurs
qui résultèrent pour ce pays de rétablissement d'un
ordre militaire. L'invasion, de chevaleresque qu'elle
était , devint soldatesque , s'incarna dans une milice
régulière, une armée régulière , la plus régulière , la
mieux disciplinée qui ait jamais existé. Elle surpassait
sous^ ce rapport même les légions romaines. Les lé-
gions quelquefois se révoltaient ; les chevaliers moines
donnaient toujours l'exemple d'une patience et d'une
discipline à toute épreuve. Leurs besoins étaient à
peu près nuls : ils jeûnaient quatre fois par semaine ,
se couchaient *sur la dure, n'avaient pas d'autre cou-
verture que leurs manteaux , passaient leurs soirées
à prier, leurs nuits à veiller, et leurs jours à com-
battre. Ils se recrutaient parmi la plus haute noblesse
allemande, cïest-à-dire parmi les gens qui appre-
naient dès leur enfance à manier les armes. Ils péris-
saient presque tous. On trouvait facilement des* rem-
plaçants. Lorsqu'on les faisait prisonniers, on les
brûlait avec leurs chevaux. Quelquefois on les fai-
sait périr dans les tourments. Les Allemands, de leur
côté, épargnaient rarement les Lithuaniens et les
L ORDRE TEL'TONIQtE. 345
Prussiens; ils sévissaient particulièrement contre
ceux qui, après avoir été baptisés, retombaient dans
l'idolâtrie. Les Prussiens et les Lithuaniens convertis
jouissaient de tous les droits de bourgeoisie et même
de tous les droits accordés à la noblesse allemande.
Ils ne pouvaient jamais entrer dans Tordre.
Chez les Slaves du Nord et de la Poméranie , dé-
truits par les Allemands, la résistance contre l'étran-
ger tenait à leur organisation sociale et à leur nature.
Les Lithuaniens et les Prussiens , au contraire ,
avaient dans leur religion et dans leurs institutions
quelquechose de sympathique avec T Allemagne. Leur
esprit était également religieux et profond, leur ca-
ractère également sévère , et leurs chefs , devenant
sujet des Allemands, contenaient dans l'obéissance et
dans l'ordre leurs clans. La résistance lithuanienne
et prussienne venait surtout de la religion ; c'était une
lutte entre les derniers représentants du paganisme
en Europe et le christianisme.
Les chevaliers , après une guerre d'extermination
qui dura cinquante années , finirent par conquérir la
Prusse presque entière. De pauvres moines , ils de-
vinrent alors seigneurs féodaux; leur grand-maître
prit placé comme prince dans la dièfe impériale; il
osa plus d'une fois défier les excommunications des
papes et les menaces des empereurs. Cependant Tor-
dre fut déjà miné par la corruption, et, au moment où
il disposait de la plus grande puissance militaire qui
ait jamais agi dans le nord de TEuropc, lorsqu'il
pouvait mettre sur pied quarante mille hommes de
346 l'ordre TBLTONIdVE.
troupes régulières, qu'il était en possession de grands
trésors , dans ce moment même il fut intérieurement
atteint et destiné à périr. La discipline se relâchait ,
et l'esprit qui animait ce corps s*en relirait. L'ordre
religieux devient conquérant et attaque la Pologne. Il
opprime les pays catholiques, perdant de vue sa des-
tination première. Les deux ordres, celui des^ Forte-
Glaive et celui des Chevaliers se réunirent , et, peu
à peu y ayant dévoré une grande partie des popula-
tions lithuaniennes et prussiennes , ils introduisirent
un élément étranger au centre des pays slaves,
et donnèrent naissance à la principauté de Livonie,
de Courlande , et au royaume de Prusse.
Une partie de ces populations plus éloignée de la
mer, moins exposée aux invasions des Normands ,
excit;ée par les luttes entre les Prussiens et les Che-
valiers , sortit tout d'un coup de ses forêts , de ses
marais, et se^t connaître sous le nom de Lithua-
niens ; population peu nombreuse qui devait' deve-
nir plus tard un empire et résoudre -la question capi-
tale de la prépondérance entre les Slaves du Midi et
les Slaves du Nord, les réunir et les fondre en-
semble.
Mais avant que ce temps arrive , les Lithuaniens
sont ennemis acharnés des Slaves ; ils poussent leurs
conquêtes vers les terres de la Russie , ils pillent
d'abord les villes et les territoires des riches villes
marchandes de Novogorod, de Kiew, de Smolensk,
de Riga. Plus tard ils s'avancent vers le Midi ; ils en-
vahissent la Russie Rouge ; ils font presque chaque
LKI LITBVAMIBNS. 347
année des excursions en Pologne, et ils couvrent ce
pays de sang et de flamme.
Un danger, plus terrible encore, c'est Tinva*
sion Mongole, dont nous avons déjà donné une
idée générale. Les Mongols arrivaient sous le com^
mandement de Battou-Khan, neveu de Gengis^-Kban ,
s'avançant vers le pays du Midi , à la poursuite deB
hordes de Polowtzi , voulant persuader aux Russes ,
selon leur habile politique , qu'ils n'avaient affeire
qu'aux peuples des steppes. Cependant les ducs de
Russie, prévoyant le danger, se réunirent aux Polowtzi.
Ils livrèrent aux Mongols une bataille malheureuse;
ils furent détruits. Les princes de la Russie centrale
et finoise, située derrière les forêts, ne prirent au^
cuue part à cette lutte. Les Mongols descendirent
côtoyant le Dnieper vers la mev Noire, et selon leur
haute stratégie coupèrent par cette marche et en en*
veloppant toutes les hordes des steppes, les délruisi-
rent complètement. Après quoi ils se retirèrent vers
l'Asie. Mais plus tard Battou revint et marcha sur les
grandes villes, détruisant Resan, Kostroma, Sousdal,
Wladimir, Moscou etTorjok, il s'avança jusqu'à No-
vôgorod. Enfin sa troisième expédition était dirigée
vers la Pologne et la Hongrie; elle détruisit le royaume
hongrois ; le roi de ce pays fut obligé de chercher son
salut dans une ile de T Adriatique. Dans le même
temps, un autre roi , un souverain de l'Asie, le puis-
sant sultan de Corassan , se sauvait également sur
une tle de la mer Caspienne poursuivi parles troupes
du même souverain mongol.
348 INVAMON MO?I04>I.E.
Le8 princog rii680H,aprë8 avoir perdu deux grandes
batailles y ho gouinirent aux MongoU ; les princes
de la Russie Hnoise cherch/^rent les premiers à se
sauver par les traités. Ils se rendirent dans le camp
des Tartares; ils prirent l'investiture des mains du
Khan; ils commencèrent à régner au nom du Khan.
Ils trouvèrent leur point d'appui ; une question fut
résolue pour eux; dans leur tendance vers Tunité
qui commençait à poindre dans les contrées Anoises,
ils s'attachèrent à la puissance mongole et exploi-
tèrent cette puissance dans leurs intérêts. Désormais
rien no peut plus résister à leur marche régulière î
il ne s'agit plus d'en appeler, ni à Topinion du
peuple, ni aux assenddées des villes; pour gouverner
il faut obtenir la protection du Khan. La tente du
Khan devient le cabinet politique où se traitent toutes
les affaires du Nord de l'Europe, comme aussi il s'y
traitait de toutes les affaires de l'Asie.
Les princes russes, d'abord obéissants et humbles,
entrevoient peu à peu la possibilité de briser le joug ,
et pendant cent ans , ils méditent leur délivrance
et emploient, avec beaucoup d'adresse, tous les
moyens pour diviser la puissance des hordes et
pour profiter de chaque malheur qui arrive aux
Mongols.
Mais on pouvait croire pendant quelque temps qu'il
n'y aurait plus de puissance indépendante parmi les
peuples slaves. Les Bohèmes , qui conservaient leur
unité , qui paraissaient appelés à jouer un rôle prin-
cipal , cherchaient à imiter l'Allemagne , et dans
LA POLOGNE ET LES 1I0NIU)LS. 349
leurs institutions et dans leur marche polilique.
L'aristocratie et la souveraineté , entraînées par
la civilisation de TEurope , désavouèrent leur pro-
pre nationalité et devinrent allemandes : le peuple
n'eut aucun moyen légal de résister à Tenvahisse-
ment des Allemands , protégés par les souverains et
par la haute noblesse.
La Pologne , divisée et menacée de tous les côtés
par les Allemands^ par les Mongols et même par les
Bohèmes, semblait être destinée à périr. Et pourtant
•la division môme de la Pologne entre plusieurs prin-
cipautés assura son avenir. Les seigneurs , consultés
par leur souverain , siégeant toujours dans leur con-
seil, s'attachèrent à la cause nationale. Obligés de dé-
cider entre les prétentions des ducs et des princes, ils
prirent l'habitude d'en appeler a l'opinion publique
et à Topinion de la noblesse. La noblesse entra ainsi
dans la vie politique, et une caste nombreuse de guer-
riers se forma dans le pays ; cette caste regarda l'Etat
comme sa propriété ; chacun fut ainsi intéressé à le
conserver, à le défendre.
Depuis lors, plusieurs fois, nous voyons les chefs des
provinces avec la noblesse entreprendre des guerres ,
résister aux Mongols et aux Allemands en combat-
tant en leur propre nom, sans en demander la
permission aux princes. Cette vie politique, très lar-
gement développée et fortement agitée, sauva la Po-
logne , parce qu'elle intéressa une grande population
à la cause publique; elle facilita les progrès de la
civilisation, et bientôt la Pologne, réunie à la Li-
350 hk FOLOGNC RT LKS MONGOLS.
Ihu^nie, se trouva supérieure en lumières, en liberté
à tous les peuples du Nord^ et, quoique resserrée
dans ses frontières , elle devint maîtresse des desti-
nées d'une grande partie des peuples slaves.
TINGT-TROISIEME LEÇON.
^tat litténiire, politique ei moral des Slaves du nord apr^s le ui* siè-
cle. — Formation de Tempire moskowiie ; Mslislawitcb. — De*-
trocikm de Tempire rasso-normaiul. — Les Ffaois, leur poMo. —
Développements de Tempiie moskomite. — Les clironiqiieors lUfes
du nordapr^ le xii* siècle. La Pologne an xm* siècle. — Fqr-
matioa de l'empire polonais idéaL — Liitëraiore polonaise an iiii*
siècle.
Mardi, 23niani84l.
Nous sonimes entré dans le xir siècle. Trois grands
iails dominent Fépoque. La poésie cesse ; les an-
nales s'arrêtent ; les esprits sont absorbés par le
mouvement politique. Il est facile d'expliquer celle
cbute de la poésie et de Téloquence, si nous nous
rappelons les grandes discordes dans lesquelles ce
pays était plongé depuis le commencement du u*
siècle. Les événements sesuiventetM panusseot pas
352 FORMATION DE
s'enchatncr ; riiistoire ressemble à la lutte de ce&-«
insectes microscopiques que Ton voit s'enlredéchirer—
et renaître à chaque moment. Peu à peu , vers le mi —
lieu du xii* siècle, ce mouvement commence à pren-_
dre une direction constante.
Le prince Georges, surnommé Longue-main ^ fui«
le créateur de la nouvelle Russie, ou plutôt du dij^
ché de Moskowie ; s'étant séparé de la race slave ^
même éloigné de son territoire , à l'aide de la rac^^
finoise, il commença à réagir contre le Midi et contT«
le Nord.
Dès ce moment Thistoire devient claire. Nous voyons
la lutte , d'abord entre les princes et leur dynastie ,
ensuite entre la dynastie de ces princes et toutes les
dynasties slaves du IVJidi et du Nord. La dynastie de
Georges fait une guerre de destruction à ses compa-
triotes. Cette guerre commence par le sac de la grande
ville de Kietv , vers le milieu du xir siècle , et elle
finit par le massacre de Novogorod, et la destruction
complète des républiques du Nord.
Au XV* siècle , cet Qmpire nouveau de la Moskowie
se trouvera constitué sur les ruines de tous les élé-
ments slaves.
Après le prince Georges, son fils André, un homme
doué d'une énergie rare, un guerrier vaillant et qui
savait employer la ruse là où il ne pouvait pas vaincre
par la force , fixa la politique des princes russo-finois.
Ses descendants transportèrent leur capitale àMoskou,
et sous la protection des Mongols , consommèrent la
politique de leurs ancêtres. Mais cette tendance nou-
velle des princes de Moskou rencontra des résis-
l'empire moskowite. 35$
tances terribles dans la religion, dans les coutumes,
dans les constitutions des villes , et même dans quel^
ques individualités puissantes. Il est facile main*
tenant de savoir pourquoi les patriarches et les
cvêques faisaient la guerre à ce mouvement, que nous
appellerons déjà moscowite , et qui part du pays fo-
restier, de Wladimir. Nous voyons la preuve de
cette résistance dans les annales.
L'Église orientale était subjuguée complètement
par les princes normands, cependant on respectait
la vie et les personnes du clergé. Les princes de
Wladimir , lorsqu'ils rencontraient une résistance
quelconque de la part des évoques, les accusaient
d'hérésie et les chassaient de leur territoire. Un
certain évoque Léo, qui s'opposait aux envahisse*
ments^ du prince André, fut déposé et chassé
comme hérétique. On l'avait convaincu d'avoir mangé
de la viande les jours de Noël et de Pâques.
Jusqu'alors, on divisait entre les cadets de la
famille des apanages; les princes dépossédés cher-
chaient à se réconcilier avec le grand-duc et obtenaient
de lui de nouvelles terres ou quelques pensions.
Maintenant les ducs du pays forestier, de Mos-
kowie, changent de système. Ils chassent leur famille,
ils la repoussent de la Russie. On ne parle plus d'a-
panage. La coutume très ancienne des pays slaves
voulait que toutes les fois que l'on consultait les guer-
riers , après la mort du prince , sur le choix de son
successeur, on commençât à demander l'opinion des
grandes communes, des communes anciennes. On
avait un certain respect pour les anciennes villes à
I. 23
334 MStlgLAflTCH.
cause de leur vieillesse respectable. Ainsi , dans 1^
territoire même des ducs de Moskou , certains petite
villages jouissaient de ce privilège d'ancienneté. Le —
Slaves n'attachaient pas d'importance légale à uni^
opinion partie de Wladimir^ de Souzdal y de Kosk
Iroma , et plus tard de Moskou , villes dont les noim^
même sont étrangers au slave. Maïs cette résistano<
fut à la fin vaincue par l'habileté des princes régnan ts
et par la force.
Quelques descendants de la famille de Rourik se
mirent à la tête du mouvement national pour dé-
fendre la pensée des pays slaves. Le plus bril-
lant, le plus célèbre de ces princes de l'antique Rus-
sie, de/la Russie normande , est un certain Mstislaw
Mstislawitch, dont la carrière commence une quin-
zaine d'années avant l'invasion des Tarlares et finit à
la bataille de Kalka. Ce prince , vrai chevalier errant,
possédait quelques petites terres dans le nord de la
Russie, aux environs de Polotsk et de Smolensk,
dans cette contrée où les anciennes coutumes se sont
conservées le plus longtemps. Il sut inspirer la con-
fiance aux guerriers, et il parcourait, suivi d'une
troupe de chevaliers, toute la Russie, défendant les
villes contre les usurpations des princes, déposant les
princes , en appelant d'autres à les remplacer. Il
punissait les villes rebelles. Nous le voyons à Nowgo-
rod occupé à organiser le pays; un mois plus lard,
on le retrouve aux environs de Wladimir, Il combat-
tait et humiliait le pouvoir de princes forestiers.
Enfin il fut appelé de nouveau dans le pays de la
Gallieie, vers les frontières de la Pologne; là, il di-
figea pendant quelque temps le gouvernement^ et
fut chargé de la tutelle du jeune prince de ce paysw
Enfin , sur le bruit de l'arrivée des Tartares, il courut
vers le Don, où il finit sa carrière. Cependant This-'
toire l'accuse d'avoir compromis les intérêts de la
Russie par son orgueil; il négligea, à ce qu'il paraît,
d'attendre l'arrivée de plusieurs princes , et livra le
combat de Kalkà avec des forces insuffisantes ; il fui,
dit-on, cause de cette épouvantable déroute. Pourtant
il est plus probable que les princes de Moskou tout
d'abord , comprenant les avantages qu'ils pourraient
tirer des Mongols , n'avaient aucune envie de prendre
part à la guerre des Slaves contre l'invasion des
Batou. Avec Mstislaw finit la Russie normande.
Résumons. Nous avions vu dans cette contrée du
Nord les populations finoises, qui s'étendent depuis
la mer Blanche jusqu'aux monts Ourals, les Finois
piétons qui touchent par delà l'Oural aux Finois ca-
valiers; nous avons vu , dis-je , dans les temps an té-
historiques , probablement dans les iv* et v* siècles ,
ces populations conquises et désorganisées par les
Slaves. Les Normands arrivèrent , dans le ix» siècle,
et établirent leur forme de gouvernement. Cette con-
trée devint une Russie normande. \ l'époque à la-
quelle nous sommes parvenus, l'esprit normand est
déjà étouffé , et nous voyons s'élever un empire nou-
veau , où les Slaves , jadis dominateurs des Finois, et
plus tard compagnons et sujets des Normands, sont
subjugués en même temps que les Normands , non
pas par une race nouvelle , mais par un esprit nou-
veau , par une royauté , par une principauté qui re-
356 LES FiNOfft*
présente l'esprit iiAois et l'esprit slave confondus
ensemble.
On ne doit pas accuser, comme le font quelquefois
les historiens 9 les ducs de Moskow de tous les mal-
heurs qui arrivent à cette époque.. Ce n'est pas leur
individualité ni leur talent qui furent la cause de cet
immense changement. leur politique, toute d'égoïsme
et d'envahissement y ne venait pas seulement de leur
propre volonté. L'esprit finois, après la désorganisa*
tion de cette race, subsistait toujours. On voit dans
l'histoire souvent des exemples de pareilles transfor-
mations. Un peuple cessant d'exister politiquement
s'infiltre dans celui qui le remplace et donne nais-
sance à une société nouvelle. Ainsi l'esprit du peuple
breton influa puissamment sur les Saxons , et plus
tard sur les Normands, qui avaient remplacé la race
saxonne. De même, leFinois , dans ses rapports con-
tinuels avec les Slaves , dans ces pays du Nord , qui
devinrent le siège de l'empire nouveau, le Finois s'al-
lia intimement aux Slaves ; et si vous vous rappelez
ce que nous avons dit précédemment du caractère de
c^ peuple, vous concevrez facilement quel sera l'ave*
nir d'un empire où ils entrent pour beaucoup. Le
Finois, sombre et malheureux, né pour Tobéissance
ou la destruction , rencontra dans le Slave un être
supérieur, qu'il dégrada par son contact. Le Finois ,
individuellement pris^ est toujours esclave ; employé
comme instrument par une force supérieure, il de-
vient despote et destructeur. C'est une grande perte
pour l'histoire que celle des chansons des Finois du
Nord ; les seuls de leur race, ils chantaient quelque^
LES Fmois. Ï57
ibis. Le Mongol , c'est-à-dire le Finois cavalier , n'a
pas de poésie. Quelques restes des chansons de ces
Finois du Nord , conservées par la tradition popu-
laire russe , nous donne une idée de ce que devait
être ce peuple à une époque reculée. Je parle des quel-
ques chansons de Ja grande Russie portant un carac-
tère évidemment finois. Dans Tune d'elles j il est
question d'une amante trahie et délaissée qui pro-
pose une espèce d'énigme à ses amies. Elle leur dit:
« — Jesui« trahie dans mon amour^ je suis abandon-
née , et cependant j'ai trouvé le secret de me reposer
sur mon amour. Je me revêts de mon amour, je
m'orne de mon amour, et je m'éclaire de mon
amour. »
Pour comprendre cette énigme , il feut savoir l'u-
sage que font les Finois de l'extrême Nord, du
r^ifère. Ces peuples mangent la chair des régni-
fères; ils font de leur peau un habit, et en emploient
la graisse pour foire des lampions. La femme fl-
noise avait égorgé son amant, et traité son cadavre
conmie les Laponais traitent celui des régnifères.
Elle avait préparé sa lampe avec l'huile qu'elle
avait tirée du cadavre de son amant! C'est le sens de
cette espèce d'énigme de cannibale.
Si on compare une telle poésie affreuse , qui sent
l'Amérique et le pays des Caraïbes , avec les chansons
si tendres et si gracieuses des Serbiens, dont nous
avons lu quelques échantillons , on verra alors toute
la différence entre la race rousse, les Finois, et les
Slaves, C'est cette race qui agissait et avait la pré»
'd58 FORMATION
pondérance dans le nouveau duché, et qui établit là
jie siège de l'empire.
Les dues de Russie , Georges et André y n'ont feit
qu'évoquer l'esprit étouffé de la nation iinoise , puis
ils n'ont eu qu'à se mettre à la tête du mouvement.
Ils trouvèrent dans le pays slave une certaine sym*
jpathie, presque tout le monde désirant se réunir;
mais ce qui^ chez le peuple, ét^it le désir de l'union^
ne fut chez les princes que le désir de conquérir et
de subjuguer. •
Après les premiers princes dont la politique hé-
site souvent, contrariée qu'elle est par les villes, leç
coutumes, les individus, vient une autre série de sou:
verains déjà soumis aux Mongols. Ces souveraimi
avaient transporté leur capitale à Moskou , tels que
Jean, surnommé la Besace , son fils et ses descen-
dants. Ces princes passent leur vie dans le camp des
Mongols ; ils étudient là les secrets politiques de la
horde , et cherchent en même temps à faire prévaloir
en Russie leur puissance. Le fils de Jean, homme ha-
bile et rusé , se fait intermédiaire entre les Mongols,
et les Slaves ; il se charge de prélever le tribut de
tous les pays de la Russie et de le payer aux Mon*
gols au nom des Russes. Il se fait ainsi percepteur
général de toute la Russie. C'est le premier pas que
les princes de Moskou font vers la puissance unitaire
et despotique. Ils commencent par s'emparer des.
finances du pays. Ils sont chargés par les Khans de.
lever et de payer les impôts. Plus tard ils punissent
le6 rebelles ; Us sont chargés par le Khan d'adminis*.
DE l'empire M0!»K0W1TE. 359
trér la justice. Ils se font les grands justiciers de la
horde. Enfin ils finissent par se substituer aux
Khans.
. Après trois cents ans de cette lutte tantôt ouverte^
tantôt sourde, le souverain de Moskou , JeanlII^
prend le titre de roi, de Czar^ qu'il emprunte aux
Tartares (c'est ainsi que les Slaves appelaient le khan
tartare); alors commence une nouvelle époque de
l'histoire russe. ,
Les dates les plus importantes sont : ,1 1 ^0, nous
voyons Georges, surnommé Longue-Main y former
d'abord sa principauté et se séparer des pays slaves*
Cent ans plus tard, pour prendre des nombres rondsi
vers 1250, les Tartares occupent toute la Russie. C'est
l'époque des travaux de la dynastie de Georges pour
tromper d'tm côté les Tartares et de l'autre pour subju-
guer les Russes. Cent ans encore plus tard, en 1 350, la
dynastie est établie à Moskou et essaie déjà ses forces
contre les Tartares. Quelques années après , leprin<^
Dimitri remporta même une victoire sur les Tartares^
Il ne chercha pourtant pas à poursuivre ses avan^
tages; de nouveau il se soumit et paya le tribut, atten<»
dant une circonstance plus favorable. Enfin, un siècle
encore plus tard, vers 1450, les princes de Moskou
. prennent un titre nouveau de roi, et l'empire mos*
kowite est constitué. Après cet immense changement,
^ nous verrons le centre de la Russie se développant
d'un côté vers l'Oural, et réagissant contre les
Mongols , cherchant à les diviser et à les détruire ;
d'un autre côté détruisant avec une haine encore plus
360 POIl>IAT10?(
lortc que celle qu'elle portait contre le» Monfjoln;
détruisant la Russie du midi <le Kiew^ de la (falliciu;
enfin sacharnant contre les républicfues de Nowgo-
rod^ pour former do ces conquêtes un empire nou-
veau.
Celte histoire longue est assez difficile à recon-
struire faute de monuments; les annalistes^ nous
l'avons déjà dit, cessent d'écrire dans les premières
années du xiii* siècle. Ne pouvant plus rien com-
prendre à ce mouvement si complexe, étourdis par
les événements, ils s'accrochent à quelques dates,
à quelques faits particuliers , sans entrer dans aucun
jugement , dans aucune discussion.
Comme exemple de leur style et de leur manière,
je lirai seulement quelques lignes d'un des continua-
teurs de Nestor ; toutes les chroniques sont compo-
sées de cette manière.
« La pieuse princesse Hélèncj transporta le corps
du prince Jaropolk d;ins l'église Saint-André. — Mort
de Jean dans la mémo année. — Le métropolite
Michel se rendit à Constantinople. — Les princes se
portèrent au secours des Polonais contre d'autres
Polonais qui guerroyaient entre eux. — Cette année
le feu prit a Kiew. — Wladimir marcha sur la
ville de Priluki qu'il prit d'assaut. — Wsewolod
se joignit à ses frères, et se dirigea sur Wla-
dimir. »
Ainsi de suite.
On ne sait pourquoi les Polonais se faisaient la
Çuerre; (|uel ét^it le |iarti que les 4iics appuyaient;
f
DE l/£MPinE MOSKOWHE. 361
purquoi ces princes se réunissent si souvent entre
€ux y se jurent amitié^ et une année plus tard se dé«-
fruisent mutuellement. Le chroniqueur ayant ra-
conté avec le même calme y la même simplicité ^ les
crimes les plus atroces d'un prince^ ajoute : «Cette
année un tel prince^ bon^ généreux et pieux , finit
sa vie. »
Cependant les historiens modernes trouvèrent le
moyen de découvrir au fond de ces phrases confuses
certains faits capitaux.
Ainsi, dans ces quelques lignes que je vais lire^
toute rhistoire de la Moskowie est enfermée.
<cL'an 1162, le prince André , voulant rester
maître absolu dans Souzdal, expulse Tévéque Léo,
ainsi que ses trois frères, puis ses deux neveux,
ainsi que les principaux courtisans qui avaient servi
sous son père. »
Cette phrase , tous les historiens Tout remarquée
parce qu'elle raconte des événements inouïs : ou
chasse un évéquo ; le prince expulse ses parents, et
même les partisans de ses parents. Chacun a expli-
qué ce récit si simple à sa manière. Les historiens
russes (entre autres Karamsin, qui n'a fait que
paraphraser les chroniqueurs ) y virent une conspi-
ration de ces princes contre l'État. Or l'idée de l'État,
qui sert de base à l'histoire de M. Karamsin, n'exis-
tait pas encore. Cet écrivain voit dans le moyen âge
la Russie de Saint-Pétersbourg : le prince qui gou-
verne, les citoyens turbulents qui conspirent, et
Içs t^ibuRaux qui punissent.
362 LA POLOGNE
Les historiens polonais , au contraire , expliquè-
rent ^ à ce qu'il me parait ^ très bien ces mot» : Le
prince André voulant rester le maître absolu^ en y
voyant le changement de la politique russe; mots
qu'on ne trouve que cette fois seulement dans les
x^hroniqueurs. Seule phrase où l'on parle du pouvoir
absolu ! Les continuateurs de Nestor, la littérature
des chroniques et des histoires , la législation des
codes et des collections de lois : de tout cela il n'existe
que quelques phrases ; elles ne peuvent servir, comme
certaines inscriptions anciennes, comme des mé-
dailles qu'on découvre dans la terre, que pour
fixer les dates des événements; c'est tout leur
jnènie.
r Pendant que le duché de Moskou marche vers des
destinées nouvelles, en Pologne nous voyons un
mouvement également rapide , mais qui porte cette
population dans un sens tout à fait opposé. Après la
mort du prince Boleslas , le pays est divisé entre plu-
sieurs princes; la nouvelle Pologne devait naître de
cette division. L'ancienne Pologne réagissait souvent
par l'Église qui cherchait à conserver F État ancien,
et par les individus forts et puissants qui s'obstinaient
à entraîner la Pologne dans un mouvement euro-,
péen. L*Église appuyait d'abord les aînés de la fe-
raille , selon la coutume reçue à cette époque dans
toute la chrétienté. Le prince aîné de la famille, lié
avec les empereurs d'Autriche, les empereurs ro-
mains, cherchait à introduire le féodalisme , c'est-à-
dire à organiser la Pologne dans la vue de la rendre
AU Xlir 81ÈCLE. 30d
forle et puissante. Sa femme , une Allemande de
beaucoup d esprit^ détestant le désordre slave ^ con»
jurait son mari de mettre ftn à ces troubles , et lui
rappelait le beau spectacle qu'elle avait vu & la cour
jde l'empereur d'Allemagne. L'aîné de la femille ,
<}ui s'apelait Ladislas, se décida à chasser ses frères ^
cherchant à expliquer par les raisons d'État sa con-
duite ^ et comptant sur la sympathie du clergé. Ce-
pendant la violence qu'il avait tentée offensa le clergé,
et le peuple ; elle révolta surtout les seigneurs déjà
puissants. Le prince perdit bientôt ses terres ^ et fut
obligé de chercher asile chez l'empereur.
Après lui, son frère, homme habile ', surnommé
Miecxyslas le Vieux j suivit aussi sa politique; mais ^
n'osant plus essayer de la violence, il cherchait à
gagner les cœurs par la persuasion , en exposant la
nécessité où se trouvait le pays d'avoir un seul
chef. Quatre fois il s'empara du pouvoir , quatre fois
ses frères réunis le chassèrent de sa capitale. Il
ne put réussir à ramener la Pologne au pouvoir uni-
taire.
Les grands seigneurs de cette époque s'cg[)puyaient
toujours sur le testament du roi qui faisait la loi de
l'État, et c'est en défendant ce testament qu'ils re-
poussaient la prétention des aînés de la femille; ils
pressentaient d"in8tînct que la division de ce pays
entre les princes finirait par créer un pouvoir intermé-
diaire, une espèce d'oligarchie et de sénat. C'est
pourqud la haute noblesse et le clergé s'attachèrent
avec le temps au cadet de la famille.
364 LA POLO€?(C
Le temps confirma ce changemenl de dynastie, et^
ainsi que nous Tavons vu en Russie, le sceptre de la
Pologne passa à la branche cadette; mais la branche
cadette russe absorbe de plus en plus tous les pou-
voirs, tandis qu'au contraire , les princes de Pologne ,
' pour se maintenir, sont obligés d'accorder des privi-
lèges à la haute noblesse , au clergé , et plus tard à la
petite noblesse.
En Russie , tout s'est foit d'abord au nom des ducs
et puis des Mongols ; on exécute les ordres du kan.
En Pologne , on discute les intérêts de l'État; Fidée
de la patrie commence à cette époque à poindre. La
patrie, ce n'est pas une principauté. En Russie, le
chroniqueur raconte des événements qui arrivent
dans le territoire qu'il habite , et, par parenthèse seu-
lement, il parle des autres principautés. Ces princi-
pautés ne l'intéressent qu'autant qu'elles sont gou-
vernées par la famille de Rurick ; ils ne connaissent
aucun autre lien moral do toute la Russie normande.
En Potogne, au contraire, plusieurs princes se
détachent de la branche royale ; ces princes ne sont
pas dans des- rapports féodaux avec leur souverain;
ils ne lui paient pas d'impôts, ils ne lui obéissent
pas, ils ne lui jurent pas même fidélité. Quelquefois
même ils entrent comme princes féodaux dans des
rapports avec les souverains des autres pays. Cepen-
dant, Topinion publique les regarde toujours comme
appartenant à la Pologne. L'unité est créée et con?
struite par l'Eglise. L'idée de l'unité, en apparence
$i simple , est partout difficile ^ cf éer l L'Église ,'
AU Xlfl^" SIÈCLE. 36S
eik couronnant le prince polonais j résuma déjà dans
sa personne l'Ëtat. Le roi, en entrant dans la famille
des princes chrétiens , se regardait déjà comme re-
présentant d'un pays dont il commençait à corn-*
prendre l'unité; plus tard , pendant les divisions, les
évoques n'ont cessé de se réunir pour former le sy-
node. Au milieu des querelles des princes , de leurs
luttes , de leurs guerres , les évoques et les seigneurs
se réunissaient et entraînaient même les princes pour
former le synode. Ce synode devenait une représen-
tation de la Pologne morale qui n'existait pas comme '
un gouvernement, mais dont tout le monde sentait
l'existence comme d'une personne morale.
Ainsi les évoques de la Poméranie , après la révolte
des princes poméraniens , venaient toujours siéger
sous la présidence des primats polonais pour discuter
les affaires polonaises ; comme le firent plus tard les
évoques de la Silésie et même les évêques de plusieurs
provinces de la Prusse , sous la primauté de l'évêque
de Gnesen.
C'est ainsi que s'est formée l'idée morale et in*
destructible d'un empire polonais.
Dans ces synodes on faisait aussi des lois. Les lois
russes organisent les rapports sociaux entre le maître
et l'esclave, entre le maître et le prince. Les lois po**
lonaises organisent les rapports entre les États ; ce
sont des lois politiques. Les Russes n'ont qu'une légis-
lation civile et criminelle ; les Polonais, à cette épo-
que , ont déjà une législation politique. Le synode
prend sous sa protection l'agriculteur ; il défend aux
dfiA LA POLOGSE '
Qourtiâaiïs^ c'est-à-dire aux serviteurs du prince^ dër
lever des impôts arbitraires de toute nature ; il régu-*
larise les jugements, et chacune de ces lois finit ]()ar la
formule religieuse : Que celui qui violera cette loi soit
frappé d'anatlième.
. Ces lois obligent toute la Pologne ; elleè sont censées
obliger les princes indépendants de la Poméranie, les
princes de la Silésie plus tard^ et enfin la noblesse de
la province de la Gallicie qui entre de plus en plus
en rapport avec la Pologne.
La juridiction passe 9 en Russie , des communes ^
entre les mains des administrateurs nommés par les
princes : au contraire, en Pologne elle est toujours ad^
ministrée par une espèce de comice où les guerriers
s'assemblent et devant lesquels on évoque chaque
eausede haute gravité , soit criminelle^ soit civile;
le magistrat préside seulement ce comice sans avoir
une voix décisive.
Tout marche en Pologne vers la liberté; en Russie
vers le pouvoir unitaire. Des deux côtés des dangers
différents menacent ces deux États, la Russie se trou-
vant sur le chemin du despotisme, la Pologne sur
la pente de l'anarchie. Les historiens polonais de
cette époque, tant de fois critiqués par les Alle-
mands , sont bien autrement intéressants que ceux
des pays russes du xm« siècle. Autant les uns sont
stériles, monotones, autant les autres sont çaracté-^
ristiques , chacun dans son genre.
Après la grande époque des chroniqueurs saints
et religieux, après l'époque de Ditmar, puis après
AU %iw »ÈciE. 36T^
celle de Gallus , vient à présent l'ëpôqne des chro^
niqueurs politiques ; ils font de l'histoire pragma-?
tiqae et même ce sont les premiers et les plus an-
ciens historiens pragmatiques de l'Europe. Leur style,
quoiqu'ils écrivissent en latin , est éminemment po^
louais; c'est une langue slave couverte d'un voile
léger de latinité. Â chaque moment , on peut retrou-
ver non seulement les phrases y mais quelquefois les
proverbes et les rimes polonaises. La marche générale
de leur style ressemble à quelques documents russes
de cette époque, conservés dans les archives. Le»
documents russes diffërentdu style des chroniqueurs.
Dans ces monuments on voit la .simplicité , la gra-»
vite qui caractérisent le poème du chantre d'Igor. Un
de ces monuments est le testament du grand duc
Monomach; en voici quelques fragments; il parle
de ses occupations, de la manière dont il avait
gouverné son pays, et il donne des conseils à son
fils:
a J'avais mis au nombre de mes devoirs l'inspection
des églises et des cérémonies sacrées de la religion,
ainsi que celle de mes biens , de mes écuries , des
vautours , des foucons, de mes véneries, fai conclu
dix-neuf traités de paix avec les Polowtzir j'ai feit
prisonniers au moins cent de leurs princes ; j'en ai
£ait mettre à mort plus de deux cents en les faisant
précipiter dans la rivière. »
Ensuite il parle longuement de ses chasses royales :
a Que de fois je fus renversé par des buffles , firappé
du bois des cerfs, foulé aux pieds de élans ! un san-
36S LA rOLOGNE
glier furieux déchira une fois ma cuisse; mon bras
fut déchiré par un ours.
» Que de chutes de cheval n'ai-je pas faites dai^s
ma jeunesse où^ sans songer aux dangers auxquels 3-6
m'exposais, je me brisais la tête, je me blessais autx
pieds , aux mains. » ,
Il conseille cependant à son fils de l'imiter; de ne
craindre ni les ours ni les chefs de Polowtzî.
Quelle immense différence entre ce récit et les
chroniques sèches de cette époque? C'est que le récit
appartient à la vie domestique, à la vie intérieure
encore slave , et que la chronique touche déjà à un
état nouveau ; elle parle déjà de la principauté dans
laquelle il n'y avait rien de slave.
Les chroniqueurs polonais sont frères de Fau-
teur de ce testament. Leur style a la même simplicité
et surtout le même sentiment profond de la nature.
A chaque momentce sont des métaphores tirées de
la nature , de l'histoire des animaux : quelquefois ,
tout un discours politique e^t composé de fobles et
dapologues.
Je vous ai parlé de la guerre qu'avait suscitée, du
vivant de Boleslas , son frère né hors du mariage lé-
gitime. Ce frère , fait prisonnier dans un combat, est
jugé par le conseil du prince. Le chroniqueur intro-
duit les conseillers parlant , les uns contre le prince ,
et les autres le défendant.
Voici comment Taccusateur commence son dis-
cours :
« C'est une triste plante que celle dont la racine
AU XIII* SIÈCLE. 369
est Miîgée par un ver. Si on ente un poirier sur un
saule, le fruit en sera amer. Tout le monde sait qu'une
panthère est née d'une tigresse et d'un lion , et que le
loup-garou naît d'une lionne et d'un tigre. Le carae-^
tère de l'accusé ressemble à celui d'un basilic ; il a
quelque chose de la ciguë ; il me paraît de plus sem-
blable à un serpent à cornes. Le basilic fescine et
tue par la puissance de son regard; la ciguë, plus
elle est douce , plus elle est vénéneuse ; quant au
serpent à comes, on ne peut nier qu'il y ait cpiel-
que chose de royal et de majestueux dans son
aspect. »
Pour comprendre toutes ces phrases , il faut con-
naître les opinions populaires sur l'histoire naturelle
qui circulaient à cette époque , et qui sont conservées
jusqu'à présent par la tradition chez Jes peuples sla-
ves, sur la naissance, par exemple, des panthères,
sur les qualités du loup-garou , du serpent à cornes,
reconnu même dans l'antiquité comme roi de tous
les reptiles.
Par ces allusions aux traditions populaires , avec
cet apologue , l'accusateur attaque la naissance illé-
gitime du prince accusé ; puis il parle de son édu-
cation :
« Un tel caractère se trouva formé par les soins
des Allemands et par les maximes des savants de
Prague. »
Il paraît que ces savants jouissaient en Pologne
d'une mauvaise réputation.
« Qui ne connaît les maximes des savants de
Prague !»
3ïO LA POLOGXK
Suit une grande liste de proverbes populaires de
Bohôme.
« Tendez la main y 6 mon fils ^ mais en même temps
tendez des pièges.
» Voulez-vous tuer quelqu'un avec certitude? Pré-
sentez-vous chez lui en qualité de médecin.
» Un homme inutile est comme un arbre sans
fruit.
» N'épargnez pas les promesses^ cela oblige beau-
coup de monde et cela ne vous oblige à rien. »
Une vingtaine d'autres proverbes.
Le même chroniqueur commence ainsi le quatrième
livre 9 où il parlera de l'ambition démesurée du prince
dirigé par sa mère.
« Il y a un oiseau très singulier qu'on appelle
Vranitza; il vit solitaire^ il ne se laisse approcher
d'autres oiseaux de son espèce qu'une fois par an.
Il choisit des nids sur de hauts arbres pour chacun
de ses petits , autant de nids qu'il a de petits. D'ail-
leurs il oblige d'autres oiseaux à élever ses petits ^
de même que le coucou; le petite à peine sorti de
l'œuf, laisse là ses compagnons d'enfoncé^ et, confiant
dans la force de ses ailes , il s'élance par-dessus les
arbres, par-dessus les montagnes, plonge dans le
ciel , se perd dans les airs et s'enferme dans les
nuages. Quelquefois les vents l'empêchent de des-
cendre pour trouver sa nourriture, il meurt de feim,
et finit ainsi sa vie aérienne. »
Ceci veut dire que la mère du prince était ambi-
tieuse comme cet oiseau; qu'elle avait élevé dans
les idées d'ambition son fils, et qu'il est mort sans
AU XIII* SIÈCLE. 371
pouvoir entrer dans les besoins réels de la vie pra-
tique.
Les critiques se sont beaucoup moqués de ce style;
cependant rien de plus national, déplus slave, de
plus vrai que cette manière de s'exprimer. Plus tard,
oa retrouvera, dans les discussions les plus graves
des diètes, le même langage ; on en verra même àei
traces jusque dans les écrivains des derniers temps.
VINGT-QUATRIEME LEÇOF-
Les détracteurs des chroniques slaves. — Caractères de ces chroniques.
Les chroniqueurs polonais, — Vincent. — Style des lois slaves com-
paré à celui de la Bulle d'or. — Caractère de la législation polo-
naise. — Rapports entre les divers Étals polonais. — Comment les
Polonais s'appliquèrent à reproduire la forme romaine. — Le Veto.
— - La Bohême au xv* siècle. — Les rois Jean et Charles IV. — • Le
chroniqueur Dalemil. — Lutte de la nationalité bohème contre
le germanisme. — Wiclef. — Jean Hnss et sa doctrine. — Ziska ,
ses guerres destructives. — Fin de la lutte des Mussites contre les
catholiques. Pi ogres des Moskowites et des Lithuaniens. — Réu-
nion de la Lithuanie à la Pologne.
Vendredi 2à mars 18^1.
Le style étrange des chroniqueurs polonais de
ce siècle et de leurs contemporains , admiré par les
Slaves , fut sévèrement jugé par les étrangers. On
sait que les Allemands rejettent la partie mythique de
l'histoire de Pologne, n'y trouvant ni dates ni don-
nées géographiques. Ces savants, qui cherchaient
l'impossible en voulant trouver les mythes enregistrés
et arpentés, s'étonnaient à plus forte raison de la
forme de récits mythiques. Hommes de bibliothè-
LES TKADtXTEtUS DES LIVRES SLAVES. 373
que^ comme Lengnich^ Schlœtzer, et dernièreuient
Voigty comment auraient-ils pu rien comprendre à
cette manière d'écrire , où l'on parle si souvent le
langage des insectes, des animaux? Ce style parait
emprunté aux conversations intimes du règne ani-
mal; mais les Slaves parlaient ainsi : c'est la langue
de l'époque où les rois passaient leur vie à chasser ,
où la noblesse et le clergé même aimaient passionné-
ment ce plaisir. Nos seules traditions consistent dans
les contes populaires : voilà pourquoi Ton trouve tant
d'allusions à ces contes. À chaque moment les chroni-
queurs disent on sait, en parlant de choses que l'é-
tranger ignore et qui sont déjà oubliées même
dans les pays slaves. Par exemple , en parlant de l'o-
rigine dos animaux, ils disent : «Tout le monde sait
x> que lorsque le lion est trahi par sa femelle, il se re-
» tire parmi les loups et épouse une louve. » Mille
choses pareilles.
Les chroniqueurs russes , si secs dans leurs récits
historiques , s'animent quelquefois quand ils racon-
tent des anecdotes , ce qui leur arrive rarement. Dans
les ouvrages des quatre continuateurs de Nestor on
ne trouve qu'un seul épisode de ce genre : c'est l'his-
toire du mariage du prince Wladimir avec une prin-
cesse de Polotzk. Le chroniqueur insère ce ré-
cit dans son histoire, d'après une ancienne tradi-
tion.
Le prince Wladimir envoie un ambassadeur pour
demander la main de la princesse Rognéda. Rogvolod,
son père, à la réception de ce message, crut devoir
interroger sa fille; elle répondit: «A Dieu ne plaii^e
374 LES TUADUCTEURS
que je consente à déchausser le itls d'une esclave.
— C'était le devoir des femmes slaves de déchauisser
leurs maris. Il est bon de savoir que Rogvolod était
d'origine varègue, qu'il était venu par mer à Polotzk,
et que Wladimir était né d'une femme slave. Piqué
donc par cette réponse, il envahit Polotzk, tue Rog-
volod et enlève sa fille. 11 arriva plus tard que
Wladimir eut beaucoup d'autres femmes. Un jour
qu'il dormait , Rognéda voulut le poignarder ; mais
Wladimir s'étant par hasard éveillé lui arrêta le
bras. Alors elle se lamenta et dit : — «Tu as tué
mon père, tu t'es emparé de son pays, et voilà que
tu n'aimes plus ni moi ni ton enfant.» — Wladimir
lui ordonna de se vôtir de ses ornements royaux et
de se coucher sur un lit de parade. Cela fait, il se dis-
posait à la tuer. (C'est ainsi qu'on exécutait les mem-
bres de la famille régnante.) Rognéda remplit les
ordres qu'elle a reçus ; cependant elle met une épée
nue dans les mains de son fils qu'elle tient caché.
« — Quand ton père entrera, alors montre-toi à demi
et dis-lui : « Veux-tu vivre tout seul ou te crois-tu
«immortel? Prends cette épée et plonge- la dans
» mon sein , je ne veux pas être témoin de la mort de
» ma mère. ^ — »
Dans cette anecdote , il y a des détails précieux sur
des coutumes de la Russie ; le style en est simple et
bien différent du style officiel des chroniqueurs.
Plusieurs écrivains français ont suivi la méthode du
spirituel auteur qui inventa la poésie illyrienne sans
l'avoir jamais lue; ils inventèrent dans le siècle
passé l'histoire slave. MM. Lévêque et Leclerc ,
DES LIVRES SLAVES. 375
dont Tun était resté longtemps en Russie , et Tautre
prétendait connaître la langue slave , publièrent de
véritables romans, en s'appuyant seulement sur quel-
ques récits historiques et en complétant le reste k
Taide de leur imagination. On crut lire tantôt un nn
man ou une idylle de Florian , tantôt un système
philosophique du dernier siècle revêtu de formes
slaves.
Le dernier traducteur de Nestor, M. Paris , fetigué
par les récits monotones des chroniqueurs , cite les
histoires de MM. Lévéque et Leclerc. Il n'y a rien de
plus comique que leur style d'académicien et de philo-
sophe. Je ne vous en citerai qu'un seul exemple.
C'est un passage où il est question de l'invasion des
Varèguesy Normands, dans le pays russe. Les chronir
queurs slaves sont très avares de détails; ils se
contentent de dire que des Slaves, ne pouvant plus se
gouverner, appelèrent les Normands ; l'auteur fran-
çais donne à ce récit une forme idéale, il cherche à
Torner.
« Un vieillard slave, dit-il, jouissait de beaucoup
de considération parmi ses compatriotes. Ses cheveux
blancs (l'auteur connaît même la couleur de ses che-
veux), ses grande biens, ses bonnes intentions, plus
encore que ses lumières , donnaient du poids à ses
avis. Il s'avisa, un jour de fêté chômée , de rassembler
autour de lui tous ses concitoyens, et leur dit : « — Nous
» ne formons pas un peuple , nous supportons toutes
» les charges d'une association sans en posséder les
» avantages. Nous avons eu des rois ; on sait qu'ils^
» nous ont indignement trompés, peul-étrc parce
376 LES TRÂDLCTtUnS
» que nous les avons reçus de la main du hasard; es-
» sayons d'un roi de notre choix.-»-» Puis il parle asse^i
longuement du prince varègue Rourik qui , selon lui ,
était possédé de la manie d'être quelque chose et de
faire parler de lui.
Ce Rourik, toujours selon l'historien français, eu-
voie des émissaires pour intriguer et trouver des par-
tisans parmi les Slaves.
Toute l'histoire de Lévéque et Leclerc est compo-
sée de cette manière.
Les chroniqueurs polonais, tout en cherchant à
s'exprimer dans le langage de l'époque, savent pour-
tant bien apprécier le caractère des personnages
qui agissent; ils expliquent naturellement les ressorts
politiques qui faisaient mouvoir l'époque. J*ai déjà
dit que, sous ce rapport, Vincent peut être regardé
comme le premier historien pragmatique de la chré-
tienté. Il retrace le caractère du prince Ladislas, il
explique sa politique , et il nous donne une idée nette
de la lutte entre les monarques qui cherchaient à in-
troduire ou le système féodal ou le pouvoir monarchi-
que pur, et la noblesse et le clergé, qui s'appuyaient
sur la tradition vivante du peuple et qui défendaient
sa liberté. Ce qui frappe déjà, c'est l'influence de la
culture occidentale, des écrivains latins dont nous ver-
rons plus tardl'influence sur les événements politiques.
Après les chroniqueurs vient la littérature légis-
lative. On commence déjà à écrire les constitutions.
A la mémo époque, on publia en Allemagne la fameuse
Bulle d*or qui servit de base au droit public alle-
mand; ce fut vers la lin du xiv« siècle»
DES UYKË8 SLAVES. 377
Les auteui*s slaves, en comparant ces deux législa-
lions, accordent la supériorité à la constitution
slave. Réellement la forme, du moins, est plus soi-
gnée; elle ressemble même au style des constitutions
des temps présents. Un je ne sais quel esprit mo-
derne anime cette législation. L'esprit d'une loi y est
vivement senti par le légistateur, et ce besoin est par-
faitement exprimé, nettement formulé. On voit clai-
rement le but de chaque loi. 11 y a seulement un pas à
faire pour s'approcher de la perfection du style des
lois romaines de l'époque de Justinien , ou bien du
style même du Code moderne français. Au contraire,
la Bulle de Charles IV, empereur et roi de Bohême,
débute par des considérations mystiques , religieuses
et astronomiques ; elle parle de la constellation hié-
rarchique du ciel impérial ; l'empereur en est le so-
leil, et lés électeurs sont comparés aux corps célestes
qui tournent autour de cet astre. Toute la forme de la
Bulle est dans ce goût, extravagante et bien étrangère
à celle qu'on donne maintenant aux constitutions. Ce-
pendant , il faut avouer qu'il y a plus de vie intime,
plus de force dans la législation allemande. La même
différence que nous avons vue entre la poésie slave ,
l'épopée servienne, et les fragments de 1 épopée al-
lemande des Niebelungens, se retrouve ici égale-
ment. Le poète des Niebelungens marche toujours
couvert par lés nuages et poussé par je ne sais quel
esprit mystérieux, tandis que les Serbiens sont tou-
jours clairs dans leur exposition et paraissent recon-
naître les bornes de leur forme. Aussi l'épopée aile-
378 CARACTÈRE
mande a réussi à former un tout bien autrement
intéressant que celui des poètes sorbiens.
C'est dans cette partie mystérieuse et inexplicable
que réside la force progressive de la législation. Oa
se rappellera que les anciennes lois de Rome ^ les lois
du temps de la république , étaient également ob*
scures , remplies de symboles j et avaient besoin
d'être expliquées.
La législation de l'époque de Justinien devint plug
claire , mais elle achevait déjà la marche de la civi^
lisation législative de Rome. Cette clarté tant louée
du style des constitutions polonaises, trahit une es-^
pôce de vieillesse précoce ; on voit fecilement que
le royaume de Pologne aura besoin d'une force nou--
velle pour se relever.
L'idée générale des lois polonaises est fecile à
saisir; il y a quelques feits principaux d'où découle
tout r ensemble. D'abord on accepte une royauté qui
est dans la Camille nationale de Piast; mais le clergé
et la noblesse peuvent choisir parmi les membres
d'tine nombreuse famille. La milice , c'est-à-dire la
noblesse , jouit des privilèges qu'elle avait reçus des
rois ; elle lutte contre le pouvoir souverain pour main-
tenir ses privilèges. Le clergé est particulièrement
appelé à fixer les rapports mutuels entre la noblesse,
la royauté et le peuple. Les èjèments de cette légis-
tion si claire sont pourtant mystérieux. On demande
d'où vient le pouvoir royal , qui a formé la noblesse,
comment se recrute cette noblesse , d'où elle a pris
ses privilèges? Toutes cçs questions, le législateur ne
DE LA LÉGISLATION POLONAISi;. 379
s'en occupe pas* Ce sont des faits acceptés par tout
le monde , et qui donnent à la monarchie la vie et
runité. La liberté se développe à son tour par la
manière dont on fixe les rapports entre les États» Or
la marche des Polonais dans cette voie du dévelop-
pement parait très rapide dans le xiii'' siècle. Les
réonions continuelles en diète, du clergé et de la
. noblesse, les lois nombreuses qu*on promulgue en
éclaircissant les rapports mutuels, affaiblissent le
pouvoir des États. La royauté antique est presque
déjà détrônée.
Après la mort du roi Casimir, la noblesse appelle un
roi de Hongrie comme roi de Pologne, et impose par
force à ses successeurs des conditions dures. Cette
réaction contre le pouvoir royal ne venait pas seule-
ment de sources locales , elle était encore augmentée
par rinfluence étrangère ; influence venant des deux
côtés, de l'Allemagne et de l'ancienne Rome, par
i'enfaremise des écrivains latins. Le féodalisme alle-
mand a été repoussé pour toujours , et brisé dans la
branche atnée de la femille Piast. Mais lés idées
païennes influaient de plus en plus sur la vie réelle
des l^ves. Chose étrange, la renaissance païenne,
qui ne commence dans TOccident que dans le wi""
siècle, on en trouve déjà des traces dans le xiu' siècle
chez les Polonais! c'est que les pays de l'Occident
reçurent un mouvement trop fort et trop violent du
moyen âge pour pouvoir retourner vers le paganisme.
Les héros du moyen âge se sentaient trop supérieurs
aux Césai* et aux Alexandre pour vouloir seulement
les imiter, et les hauts barons ne cherchaient pas,
380 GARAOTÈHË
n'avaient pas besoin de chercher dans TUe-Live et
Cîcéron l'explication de leurs droits et de leurs de-
voirs. La vie occidentale, germanique et chrétienne
puisait dans sa propre tradition toute la vigueur de la
jeunesse. Les Slaves n'avaient pas dans leur passé
une histoire héroïque aussi merveilleuse que les
Croisades. Ils commencent à apprendre le latin,
non pas dans leurs chroniques nationales, non pas.
dans les livres de l'Ëglise, comme on le faisait dans
l'Occident, mais dans les historiens, dans les ora-
teurs latins classiques : déjà Vincent et ses contem-
porains commencent à voir l'histoire de Pologne à
travers les idées romaines. Ils retrouvent à Rome
leur sénat, ordo senatoriiiSy leur noblesse, ordo
equestris; il leur paraît que cette noblesse ressemble
beaucoup aux chevaliers de Rome, ils traduisent
les titres potonais de façon à leur conserver un
cachet romain. Le premier sénateur polonais, le
castellan de Cracovie, est princeps senatus. Us se
rappelleront plus tard qu'Auguste était princeps se-
natus. Les députés, ne trouvant pas dans la latinité
un mot qui exprime leurs devoirs, s'appellent tri-
buns, tiibuniy et, dans Fhistoire de Tite-Live, ils
ont l'exemple des Gracques, de Marins, etc., etc.
On se rappelle que dans la commune slave , lors-
qu'il s'agissait des questions importantes, on obU-r
geait la minorité à voter avec la majorité ; on em-
- ployait quelquefois la force pour détruire l'opposition;
c'était une coutume antique parmi les Slaves. Déjà
les politiques savants l'expliquent en se rappe-
lait l'intercession des tribuns ù Rome, qui uvaiepf
DE LA LltGISLATION POLONAISE. 381
\et droit d'opposer leur vélo aux décisions du sénat.
On raisonne ainsi en latin sur les constitutions
polonaises y et on établit légalement les droits des dé-
putés de rompre la diète et de suspendre Texercice
de lois.
Cet élément étranger^ qui agit encore en théorie
dans les xiiP et xiv* siècles , entre déjà, dans le xv%
dans la vie pratique , ce qui cause ensuite de grands
malheurs à la république. Le mot même de républiqiie
augmentait la confusion. On sait que le moyen âge
n'avait pas d'autre mot pour désigner TËlat que
celui de république, res publica; on appelait ainsi
l'empire germanique , et même l'empire turc ; mais
les Polonais, trouvant beaucoup de rapport entre
leurs institutions et celles des anciennes républi-
ques , ont recours jusqu'aux théories d'Âristote pour
modifier leurs constitutions nationales d'après les
idées antiques.
Cependant la Pologne petite, qui avait alors à peu
près le territoire du duché de Varsovie du temps de
Napoléon, s'est trouvé attaquée de tous les côtés par
les Allemands, par l'ordre Teutonique, par lesTar-
tafes, et menacée par les Lithuaniens. Elle paraissait
destinée à devenir la proie d'une de ces nations, ou
à être réunie à la Bohême. On appelait précisément
de la Bohême un roi , dans la nécessité de s'appuyer
sur une force quelconque extérieure. La Bohême ^
comme nous l'avons précédemment dit, jouissait
d'un repos et d'un bonheur matériel inconnu à cette
époque aux autres peuples. Le roi Otokar , de la
famille nationale de Piast, ayant étendu ses conquêtes
382 ^ LA bovAms
du cAté (In la Hongrie et de la Polôjiïe , ayant pénétré
jusqu'en Prusse, laissa à ses descendants un vaste
royaume qui comprenait une grande partie de TAu-
triche, laSilésie, dont les princes devinrent vassaux
du roi de Bohème, et même quelques parties de la
Prusse. L'empire germanique voulait élever ce roi au
trône. Ses descendants n'ont rien perdu de leur
puissance. Après la mort du dernier, le royaume
passa à la famille de Luxembourg. Le roi Jean oc*
cupa le trône ; c'est une époque glorieuse pour la
Bohême : le roi Jean passait sa vie à guerroyer.
C'est le môme qui périt dans la bataille de Crécy,
en combattant contre les Anglais dans l'armée
française.
Après le roi Jean, son ftls, Charles IV, l'au-
teur de la Bulle d'or, occupa l'empire et le
royaume de Bohême. Il fonda l'université de Prague,
la plus ancienne et la plus célèbre après celle de Pa-
ris. Il appela a sa cour les étrangers de tous les côtés.
Savant lui-même , bon , sage et magnifique, il était
aimé de ses sujets, respecté, célébré par tous les
• écrivains de T Europe. Il voulait attirer Pétrarque
à sa cour. Il donnait des pensions aux savants anglais
et français, et cherchait à les placer à l'université de
Prague. Cette université comptait jusqu'à huit mille
écoliers. Le petit pays de Bohême était le plus peu-
plé, le plus riche, le plus industrieux dans tout
rOccîdent. On comptait dans ce pays cent grandes
villes fortifiées , jusqu'à trois cents petites villes ,
seize milles villages et quinze cents églises pa-
roisç;îales. ï^e roi fonda une grande école de aé-
AU XV' MÈCLE. S83
decine ; il institua la première chaire publique de
droit interaational et de droit constitutionnel à'
Prague.
Il aimait les arts et les artistes. Dans son palais de
Prague il fonda un riche musée ^ dont les débris se
trouvent à Vienne. Les plus célèbres artistes de Té-
cole allemande vivaient à sa cour.
Mais le féodalisme , et avec lui l'Allemagne y pe--
saient sur l'esprit slave et paralysaient ses mouve-
ments. La noblesse parlait avec le prince une langue
étrangère. Et comment aurait-elle pu expliquer en
bohème les rapports étrangers à la vie slave? Com-
ment aurait-elle pu discuter la législation féodale daiià
une langue qui n'avait pas de mot pour exprimer les
idées de vasselage, et les rapports entre le suzerain
et les vassaux? Malgré tous les efforts de quelques no-»
blés qui étaient animés de l'esprit national , malgré la
véhémence avec laquelle la littérature poursuivait les
Allemands^ la langue allemande faisait des progrès
rapides^ continuels. On remarquait la facilité é)i^
trème des Slaves à imiter les étrangers , et les Alle-
mands parlaient avec mépris de la singerie des Bo-
hèmeê, qui prenaient les habits, les mœurs, les
législations étrangères comme s'ils n'avaient rien de
propre.
Et la cause d'une telle singerie, c'est que la no-
blesse bohème n'a pas trouvé en elle-même celte
confiance que sentait la noblesse polonaise. C'est
que la noblesse bohème n'avait pas combattu les
Tartafes, les Lithuaniens; qu'elle n'était pas pério^
38* LA BOnÈME AU XV* SIÈCLE.
diquement appelée à défendre le pays , à en discuter
la législation. Elle cherchait en vain à se donner
une importance factice en se rangeant parmi les
hauts barons des pays occidentaux. Les gens de let-
tres marchaient, appuyés de quelques nobles, à la
tête de l'opposition nationale, et ils consignaient
dans les chroniques , dans les mémoires du temps ,
leur haine contre les envahissements des Alle-
mands.
Le plus célèbre de ces chroniqueurs du xiv' siècle
est Dalemil. 11 a composé une longue histoire com-
mençant par les temps mythiques et finissant au
xiv« siècle. Il marqua cette histoire d'un cachet local
et personnel. Partout où il fait parler les rois et les
princes de Bohême, il leur met dans la bouche ses
propres opinions. Ainsi il fait dire à un roi : « La
langue ne peut vivre si elle ne règne seule dans le
pays. Si je pouvais prévoir qu'un jour la Bohême
parlerait une langue étrangère, je me ferais coudre
dans un sac et jeter dans le fleuve. »
Plus loin : «Je vous laisse , ô mes fils , un grand
royaume et une chose encore plus grande que ce
royaume , je vous laisse une langue nationale. Cher-
chez à défendre Tune et l'autre contre les étran-
gers. Une langue étrangère arrive à petit bruit ; elle
traverse d'abord le pays en cherchant à se fixer ; mais
ayant pris une fois possession du territoire, elle en-
vahit la langue nationale et la détruit. »
Il prédit plus tard, qu'avec la langue, un jour
les Bohèmes recevront aussi le joug des étrangers
WICLEF. JEAN HOSS. 385
et que leurs plos grands dangers viennent de ce côté.
Tout l'esprit slave se réfugiait ainsi dans cette oppo-
sition populaire qui avait contre elle les princes et
la noblesse.
Cela explique la lutte des Hussites contre TËglise
ou plutôt contre le clergé allemand. A l'Université
de Prague , la pluralité des votes, des voix, apparte-
nait aux étrangers. 11 y avait, comme dans presque
toutes les universités , plusieurs langues : la langue
allemande, la langue française, la langue italienne
et la langue bohème. Toutes ces langues votaient
presque toujours contre la langue bohème. On tenta
plus d'une fois de la repousser du conseil académi-
que, mais elle était protégée par les privilèges' et par
le gouvernement.
Or, à cette époque^ on apporta de l'Angleterre le
livre de Wiclef. Les Bohèmes , qui voyageaient sou-
vent en France avec le roi Jean, et qui accompagnaient
une princesse bohème en Angleterre, firent la con-
naissance de Wiclef à Oxford , apportèrent ses ou-
vrages et les introduisirent en Bohème. Wiclef at-
taquait l'Église catholique. Poursuivi plus tard , et
jugé comme hérétique, il trouva des partisans dans
le pays slave. Huss, également célèbre par sa science
et par sa piété sincère , frappé de la nouveauté du
système de Wiclef, commença à s'élever dans la
chapelle royale contre les abus de l'Église. Selon son
système , l'Église n'a pas droit de concéder des terres.
Un prêtre qui est dans le péché, un évèque, ne
peut plus administrer les sacrements ; un prêtre qui
est dans le péché cesse d'être prêtre. La communion
I. 25
386 JEAN IILSS. ZISKA.
doit eire administrée sous deux espèces. Il a traité
d'autres points moins importants.
On lui objectait que de cette manière un magis-
trat qui aurait commis quelque crime ou quelque
faute f devrait être aussi dégradé dans le même ins-
tant ; on lui rappelait que l'Écriture donnait à l'É-
glise le droit d'établir et d'expliquer certains points
de doctrine; mais Huss, tout en rejetant la tradition
et la doctrine ecclésiastiques^ en défendait avec
opiniâtreté certains articles; il soutenait qu'on ne
pouvait se sauver qu'en communiant sous les deux
espèces. Toute cette querelle théologique se confon-
dait avec l'opposition nationale ^ et s'appuyait sur
l'esprit populaire des Bohèmes. L'Église c'est l'Al-
lemagne ; les évoques étaient consacrés par les ar-
chevêques allemands et regardés comme des étran-
gers. Les grands seigneurs , qui parlaient une langue
étrangère , étaient menacés par cette réforme. Ce-
pendant, d'abord, une grande partie de la noblesse
s'attacha à la cause de Huss ; et le roi la protégeait
sous main en prévoyant la prochaine confiscation
des biens de l'Église qui, en Bohême, étaient im-
menses.
Huss fut appelé au concile de Constance , con-
damné et brûlé. "
A la même époque éclata la guerre des Hussites.
Ziska, formé dans la guerre que la Pologne soutenait
contrôles Prussiens, guerrier expérimenté et farouche,
était le chef du parti des Hussites ; pendant vingt ans,
il brava la puissance du pape et de tous les porinces
c|e TAllefiiagne. Il a remporté des victoires décisives
zisKA. 387
sur tes troupes de rËmpirc. Durant quil combat-
tait les Allemands^ lo parti des Hussites se répan-
dit dans toute laSilésie, dans la Transylvanie^ met-
tant tout à feu et à sang. Ziska, ennemi acharné du
clei^é et de la noblesse ^ détruisait les châteaux,
égorgeait les habitants et surtout les prêtres. Toutes
les grandes villes de la Bohême disparurent^ tous les
anciens monuments périrent : l'Europe effrayée ne
savait plus comment résister à cet homme terrible ,
qui y non seulement savait se défendre dans ses mon-
tagnes; mais encore menaçait ses voisins de tous les
côtés.
Pendant la guerre , les luttes intérieures conti-
nuaient entre les Hussites ; on développait le sys-
tème du fonda.teur; il se forma des sectes nouvelles
qui marchaient 9 non seulement vers le rationalisme,
vers le paganisme tout pur, mais on peut dire vers
l'état sauvage.
Uyeut une secte, celle des Âdami tes, contre laquelle
Sska fut obligé de sévir, et qu'il enveloppa avec les
catholiques dajis ses sanglantes exécutions. Après la
mort de Ziska, son successeur continua les ravages.
Cependant le reste de la noblesse , et leë bourgeois
des villes, virent que leur existence était menacée,
et que cette lutte théologique amènerait la destruc^
tion complète du pays r alors les grandes villes cher-
chèrent à se réunir aux catholiques ; on négocia une
trêve f on abandonna des deux côtés quelques articles
moins importants. Les Hussites se bornèrent à de-
mander la permission de communier sous les deux
espèces avec du pain et du vin. L'Ëglise, qirf n'a
388 ' PROGRÈS DES MOSKOWITES
jamais regardé ce point comme étant de dogme^ mais
seulement de tradition , permit aux Hussites l'admi-
nistration des sacrements en cette manière , et on
conclut la paix.
Les Hussites y réunis aux catholiques , détruisirent
les sectes qui s'étaient détachées du tronc principal
de la doctrine, les Orphelins y les AdamiteSj les
Thaborites , et rétablirent pour un moment la paix
dans ce pays.
Mais la grandeur de la Bohême, Tinfluence im-
mense qu'elle exerçait sur les pays slaves était pour
toujours perdue. Il est vrai que dans les premiers
moments la discussion éveillait les esprits, et la lan-
gue se formait; elle doit beaucoup aux Hussites.
Mais cette vie artificielle ne dura pas longtemps.
Un siècle plus tard , nous voyons la littérature en
pleine décadence. Cette lutte mit fin aussi à la chro-
nique nationale. Tous les esprits étaient absorbés
dans la théologie. On finit par former un langage,
dans Fécole , qui n'avait rien de commun avec celui
du peuple, et qui ne pouvait pas prolonger pendant
longtemps sa durée artificielle.
Toutes les espérances que le pays slave fondait sur
la dynastie de Luxembourg étaient ainsi trompées.
Entre la Pologne rétrécie et menacée, la Bohême
tombée dans le désordre et la confusion, et Moskou,
qui étendait constamment ses conquêtes de tous les
côtés, le duché de Lithuanie s'agrandissait toujours.
Nous l'avons vu déjà pousser ses conquêtes du côté
de Novogorod. Les villes marchandes, menacées par
les Russes, cherchèrent des protecteurs parmi les
ET DES LITHUANIENS. 389
princes lithuaniens. Ces princes , contents de prèle*
ver dé riches tributs ^ s'occupaient peu de l'adminis-*
tration intérieure ^ tandis que les ducs de Moskou
saisissaient chaque occasion pour désorganiser com^
plétement l'institution antique de ces villes. C'est
pourquoi Novogorod , Polotsk , Pskow, préféraient la
protection des Lithuaniens.
Les grands-ducs de Lilhuanie, en suivant le Bo-
rysthène , rencontrèrent les Tartares , fraction de la
grande horde asiatique , et commencèrent à lutter
contre eux La grande horde avait beaucoup faibli
en Asie; elle était repoussée de la Chine; elle avait
perdu la Perse. Mais une partie, connue sous le nom
de Horde d'or, errait dans les steppes de la mer
Caspienne; cette horde pesait toujours sur les pays
slaves. Un détachement de cette horde, connu sous
le nom de la petite Horde, occupait la Crimée , d'où
elle faisait des incursions en Hongrie et en Pologne.
Les ducs de Lithuanie , aventureux comme la race
normande , ne se contentaient pas de défendre leur
pays , ils voulaient frapper les Tartares au cœur ;
dans cette intention, le grand-duc Olgerd, parti
presque seul des bords de la mer Baltique, réunit
autour de lui en marchant, les chefs et les principaux
vassaux ; il forma une grande armée avec laquelle il
traversa les steppes de la mer Noire. Il pilla les
villes de la Crimée, et soumit le khan de ce pays à sa
suzeraineté.
Déjà le père d'Olgerd , Gedymin , attaquait les
chevaliers porte-glaive , et obligeait l'archevêque de
Riga à se reconnaître vassal (Ju grand-duché. Dans
390 ~ UÉUMION DE LA LITHUÀNiE
les pays conquis , il laissait pour le représenter ses
fils et ses parents. La force principale des Lithua-
niens consistait en ce qu'ils portaient avec eux une
organisation féodale très simple et très vigoureuse.
D'un autre côté, ayant attaqué la Pologne, ils sou-
mirent les princes mazoviens, qui restèrent dans la
dépendance complète des Lithuaniens sans être leurs
vassaux. La Russie rouge, la Gallicie actuelle qui
sépare le royaume de Hongrie de la Volhynie, se
trouva déchirée par la Pologne et la Lithuanie , et
devint une cause de guerre perpétuelle entre ces deux
pays. Les ducs de Lithuanie formèrent peu à peu
l'empire le plus puissant dans le Nord; ils disposaient
du sort, non seulement de toutes les terres russiennes
qu'ils avaient conquises depuis Kiew jusqu'au Boug,
mais encore de plusieurs- principautés russes et
d'une partie du royaume de Pologne. Païens eux-
mêmes , ils permettaient à leurs parents de se faire
baptiser pour qu'ils pussent gouverner les pays chré-
tiens.
Cependant la famille royale polonaise était éteinte ;
on appela le roi de Hongrie, qui laissa en mourant
deux filles ; une de ces filles fut proclamée reine de
Pologne : c'était une enfant de quatorze ans , d'une
beauté merveilleuse, et dont on admirait la vertu
et la piété. Elle fut appelée à Cracovie , acceptée
par la noblesse et le clergé, et couronnée; les
États pensaient à lui choisir un mari. Elle était au-
trefois fiancée à un duc allemand , jeune , beau et
vaillant. Mais le prince lithuanien , ayant entendu
parler de cette merveille , envoya aussi une ambas-
k LA POLOGNE. 391
sade pour demander sa main. La princesse fut ef-
frayée de cette proposition. On lui représentait ces
ducs de Lithuanie païens^ comme des espèces de sau-
vages. D'ailleurs celui-ci était déjà âgé. Elle lutta
pendant longtemps contre la noblesse, contre tous
ses conseillers. Le clergé lui fit observer qu'en ac-
ceptant la main de ce duc , elle gagnerait à la chré-
tienté des pays immenses ; que ce potentat , le seul ,
le plus terrible des païens qui fût resté dans le Nord,
en se soumettant à l'Ëglise, entraînerait avec lui tout
le Nord; qu'enfin la Pologne gagnerait, non seule-
ment des territoires, mais encore qu'elle pourrait
revoir des milliers de ses enfants faits autrefois pri-
sonniers par les païens, et gardés dans les forêts
impénétrables de ce pays. La reine, vaincue par ces
remontrances , fit le grand sacrifice ; elle accepta la
main du duc de Lithuanie, qui la rendit heureuse.
C'est l'événement le plus important, le plus décisif
de l'histoire du Nord. Les ducs de Lithuanie devenus
Moskowites ou Polonais, il leur fut impossible de
rester plus longtemps païens. Plus puissants que les
ducs de Moskou, ils auraient probablement hérité de
leur pouvoir et se seraient substitués à leur poli-
tique; alors la Pologne devenait leur proie. L'Europe
même courait de grands dangers , car les Lithuaniens
étaient aussi conquérants que les ducs de la Mosko-
vie; et, par leurs rapports avec les Tartares , ils au-
rai^it facilement appris la politique mongole. Or ,
par ce mariage, l'influence de la Pologne l'emportant
sur celle de Moskou , la civilisation polonaise, protégée
par les ducs de Lithuanie , envahit toute cette grande
392 RÉUINiOIN DE LA LITHUAISi£
terro qui sépare le pays de la Vislule du pays du Bo-
rysthène; cette contrée réunit les deux éléments
slaves séparés.
La destinée des grands-ducs de Lithuanie semble
avoir été de devenir maîtres du Nord; eux seuls
étaient conquérants. Le royaume de Pologne n'a
jamais fait de conquêtes. Les ducs de Moskou ne con-
quéraient que leurs propres parents; ils détruisaient
seulement^ ils renversaient le trône de leurs frères ;
ils n'ont , jusqu'alors , twité de s'étendre dans les
pays étrangers. L'idée de la conquête n'était pas dans
l'esprit du moyen âge. La chrétienté ne comprenait
pas la conquête dans le sens du paganisme et dans le
sens des siècles modernes. On cherchait à s'emparer
d'un pays sur lequel on avait des droits réels ou sup-
posés. Les ducs de Russie s'effx)rçaient de faire un seul
corps des diverses nations déjà placées sous la domi-
nation du grand-duc. Ils avaient donc un droit quel-
conque d'établir de nouveaux rapports avec les races
princières. Les rois de Pologne , d'après les tradi-
tions anciennes, se croyaient souverains de tous les
pays entre la Poméranie et le pays du Boug. Plus
d'une fois ayant conquis les terres russiennes, ils se
retiraient chez eux ; ils ne concevaient pas qu'on pût
s'emparer des terres sur lesquelles on n'avait aucun
droit-.
Ces idées expliquent des invasions nombreuses
des Russes en Pologne et des Polonais en Russie, qui
n'ont eu aucun résultat. Les deux parties, ayant vidé
leur querelle, retournaient après le duel chacun chez
soi.
A LA POLOGNE. 393
Les Mongols, eux, étaient conquérants et destruc-
teurs par nature. Les Normands étaient guerriers
par leurs institutions , et poussés aux conquêtes par
leur religion.
Les Normands, fondateurs de l'empire russe, en
ont achevé, dans quelques années seulement, toute
la conquête , et l'ont transmise à leurs descendants.
Les ducs lithuaniens allaient recommencer l'histoire
de Rourik et menaçaient de leurs conquêtes non seu-
lement la Pologne et la Russie , mais la Bohême et
même la Hongrie.
VINGT-CINQUIEME LEÇQN.
Époque des Jagellons. -— Caractère du grand-duc de Lithnanie, devenu
roi de Pologne. —Fusion des Polonais et des Lithuaniens. —Guerre
entre la Pologne et l'ordre Teulonique. — Destruction de Tordre
Teutonique. — Victoires des Jagellons sur les Turcs. — Bataille de
Warna, — Affaire du schisme d'Orient ; rapprochement momentané
des deux églises. — Prise de Constantinople par les Turcs. — Causes
de la chute de Constantinople. — Résumé de l'histoire slave.
Mardi, 30 mars 18^1.
Les temps dans lesquels nous allons entrer peu-
vent s'appeler le siècle des Jagellons , et font époque
non seulement pour la Pologne , mais pour tous les
pays slaves. La Bohême, la Russie , la Hongrie , do-
minant tour à tour les populations slaves , ont leurs
histoires particulières d'un grand intérêt ; mais la
Pologne seule , durant le xv* et le \\v siècle , est
assez forte pour pouvoir produire un système poli-
tique à elle , réfléchi dans une histoire littéraire ; elle
seule exerça alors ur^e influence morale et matérielle
ÉPOQUE DES JAGELLONS. 395
sur les pays slaves. C'est donc avec raison qu'on peut
appeler ces deux siècles l'époque des Jagellons.
Ce qui caractérise l'histoire jagellonienne , c'est
Tesprit chrétien , l'esprit d'honnêteté et de justice :
cet esprit sert à distinguer l'histoire polonaise de
celle de l'Autriche et des peuples germaniques.
Lors de son avènement au trône de Pologne , le
duc de Lithuanie apporta un immense changement
à son caractère et à ses habitudes. Vaillant et cruel,
comme tous les princes ses parents, ilen était le
plus astucieux , et passait pour le plus perfide dans
sa famille. Après avoir épousé la reine de Pologne, il
semble avoir abjuré son ancien caractère. Il s'attache
les. Polonais par sa douceur, par sa clémence, par
l'oubli des injures. Il devient le modèle des princes
chrétiens : ses successeurs s'efforcent de lui ressem-
bler. Durant ces deux siècles , jamais on n'a accusé
un J-agellon d'avoir commis aucun crime, aucune
mauvaise action , dans un intérêt personnel ou dans
intérêt d'égoïsme dynastique.
La réunion du royaume de Pologne avec le duché
de Lithuanie était une affaire grave et très difficile.
Les deux populations parlaient deux langues diffé-
rentes , appartenaient à des races qui n'avaient rien
de commun, séparées par la religion et les tradi-
tions antiques. Des causes politiques les divisaient.
En Lithuanie , le système féodal ; les princes avec un
pouvoir illimité et despotique; chez les Polonais, la
haute noblesse partageant le pouvoir avec le roi. Le
souverain interposait son autorité pour calmer les
diissensions , en obligeant les Lithuaniens à obéir à
396 ÉPOQUE DES JAGELLONS.
ses ordres, et en même temps en désaïmant la mé-
fiance des Polonais. Tous les efforts des princes ja-
gellons tendaient à réunir ces deux peuples, et ils ont
enfin réussi. C'est peut-être le seul exemple , dans
l'histoire, d'une fusion complète* entre deux races,
sans qu'elle ait coûté une seule goutte de sang. Il y a
eu des résistances fortes du côté des Lithuaniens ; les
Polonais aussi plus d'une fois voulaient rompre l'u-
nion, mais jamais on n'a employé la violence. La po-
litique profonde des rois jagellons consistait dans la
patience et dans la douceur.
A la même époque le royaume des Scandinaves
réunit aussi sous un seul sceptre la Suède ,1e Da-
nemark et la Norvège. Les souverains y déployèrent
toute leur énergie pour maintenir le système d'union,,
qui n'a cependant pas duré un siècle. L'unité slave
subsiste jusqu'à présent.
Cependant les nations voisines prévoyaient le dan-
ger de l'union des Polonais et des Lithuaniens. La
maison de Luxembourg mit tout en œuvre pour armer
les Lithuaniens contre les Polonais. L'ordre teuto-
nique pressentait sa fin. Déjà la conversion des Li-
thuaniens rendait cet ordre inutile. Il chercha à
étouffer le bruit qui se répandait en Europe de cette
merveilleuse conversion , il la nia , envoya des ambas-
sadeurs chez le pape pour contredire les rapports des
rois de Pologne. Les chevaliers teu toniques voyaient
clairement que toute leur influence leur échappait.
Leur établissement devenait inutile : il n'existait que
pour la conquête , pour la conversion : il n'avait plus
à convertir des pays déjà soumis au christiajugme;
ÉPOQUE DES JAGËLLONS. 397
aussi les grands-mattrcs , en vrais rois, cherchaient
à appuyer leur force sur la politique , et tentèrent la
guerre en mettant tout leur avenir sur la chance d'une
seule bataille heureuse. S'ils étaient vainqueurs,
alors ils partageaient la Pologne; dans ce but, ils
cherchaient déjà à conclure des traités secrets avec
l'empereur d'Autriche et avec le prince de Silésie.
Ds espéraient en même temps vaincre les Lithuaniens
avec le secours de leurs confrères les Porte-glaive.
Ainsi des deux côtés on s'armait pour une lutte
décisive. Le roi de Pologne appela les Lithuaniens et
les Tartares, qui étaient alors dans la dépendance du
grand-duc de Lithuanie. Les Allemands convoquèrent
tous les princes avec lesquels ils étaient liés par la
parenté ou par la politique. Les deux armées se ren-
contrèrent l'an 1410 en Prusse, entre Tannenberg
et Grùnwald. Jamais dans le Nord on n'a vu des ar-
mées aussi formidables. Les Allemands comptaient,
selon les chroniqueurs polonais , jusqu'à 150,000
hommes ; selon les Allemands, leur nombre ne mon-
tait qu'à 80,000 ; armée immense, pour cette époque,
parfeitement disciplinée , ayant des canons ; cela ef-
firayait beaucoup. Les Polonais n'avaient que quel-
ques milliers de troupes régulières, mais toute la
noblesse, toute la milice polonaise était présente,
aidée des Lithuaniens et des Tartares. D'abord les
troupes lithuaniennes et tartares furent repoussées
par la cavalerie pesante des Allemands , mais la ca-
valerie légère de la noblesse polonaise réussit, après
une longue lutte , à rompre les escadrons des Alle-
mands, écrasa ensuite l'infanterie, et la bataille fut
398 ÉPOQUE DES JAGELLONS.
décidément yagnée. 50,000 Allemands y périrent.
Le grand-maître de Tordre, le grand maréchal, tous
les grands commandeurs et presque tous les cheva-
liers, excepté ceux qui étaient dans les garnisons,
restèrent sur le champ de bataille. On apporta au
roi le collier du grand-maître avec son reliquaire.
L'ordre était détruit à jamais,
Le roi daigna traiter, ne voulant pas abuser de sa
victoire. Il rendit la liberté aux prisonniers et se
montra très fecile lorsqu'on discutait les articles du
traité. Les contemporains , et plus tard les historiens
polonais, n'ont cessé d'accuser ce prince Jagellon
d'avoir été si facile et de ne pas avoir su profiter de
ses avantages. Là clémence royale gagna les cœurs
des Allemands, et plus tard ces mêmes Allemands,
chassant les chevaliers Teutoniques , d'eux-mêmes
vinrent demander la protection du roi de Pologne et
se réunirent au royaume. Ainsi , de ce côté , le pays
slave resta à jamais assuré contre F Allemagne; mais
si la bataille eût été gagnée par les Allemands, alors
l'ordre Teutonique donnait la main à celui des Porte-
glaive ; et depuis la Vistule jusqu'à Riga , et même
on peut dire jusqu'à Pétersbourg, la race allemande
dominait dans le pays slave. Déjà les Allemands pé-
nétraient dans la Bohême : ils menaçaient d'envahir
tout le centre des pays slaves.
Des événements plus importants appelaient le roi
de Pologne du côté des monts Karpathes.
Après la lutte des Hussite^ et des Allemands ,
après la mort de l'empereur, les Bohèmes appelèrent
au trône la famille des Jagellons. Le sénat, ayant Ion-
ÉPOliLC DES JAGELLONS. 399
guemenl discuté le danger de cette réunion, con8eilla
au roi de se contenter de sa couronne de Pologne.
On craignait l'influence des sectes hussites. Le roi
avouait qu'il lui paraissait difficile de gouverner des
états aussi éloignés , aussi grands. Son parent, un
duc de Lithuanie , passa en Bohême et se fit procla-
mer roi. Le roi de Pologne lui défendit de porter ce
titre, et lui ordonna de retourner dans son pays,
trouvant indigne de s'emparer d'un royaume qui,
selon lui , devait appartenir à l'empereur Sigismond.
Cet empereur fut son plus cruel ennemi.
Les Hongrois aussi députèrent vers Jagellon en
lui demandant un prince de son sang pour leur roi.
Le premier des Jagellons était déjà mort; son
jeune fils, couronné roi de Pologne, se décida enfin
après de longs refus, et passa en Hongrie en procla-
mant solennellement qu'il n'acceptait ce royaume
que pour défendre la chrétienté contre les Turcs.
A cette époque les Turcs, ayant renversé le royaume
des Bulgares, et conquis , après la bataille de Kos-
sov^'O, le royaume de Serbie, menaçaient la Hongrie,
la Bohême et tous les pays slaves. Le roi de Pologne
marcha, avec une armée de chevaliers, contre les
Turcs, remporta une grande victoire sur ce peuple
réputé alors invincible , et força le sultan Amurat à
conclure un traité très favorable aux chrétiens. Le
sultan évacuait le royaume de Serbie , rendait toutes
les forteresses et même tous les prisonniers de
guerre : chose inouïe alors. La situation de son
royaume obligeait le sultan à accepter un tel traité.
400 BATAILLE DE WARNA.
Les chrétiens ne savaient pas \es raisons qui faisaien
agir l'empereur des Turcs. Le sultan était menace
par une révolte en Asie : dans l'Occident , le pap^
avait précisément réussi à conclure un traité ave^
plusieurs princes •, il avait expédié une flotte au se —
cours des chrétiens. Cette flotte pénétrait déjà dan. ^
la mer Noire. Les Turcs, menacés par tant de dan-
gers, se hâtèrent de conclure le traité de Segedya.
Mais la nouvelle arrivant de tous côtés , de ces ré-
voltes en Asie , de cette marche des troupes chré-
tiennes, le roi commença à regretter d'avoir si vite
accepté les conditions. Les Hongrois et le despote de
Serbie, qui désiraient tant la paix, partageaient les
regrets du roi. Tout le monde était d'accord pour
recommencer la guerre. On violait le traité ! Le car-
dinal Césarini donna au roi l'absolution. La guerre
recommença. Les Polonais et les Hongrois traversè-
rent le Danube, passèrent par la Bulgarie. L'armée
s'avança vers la ville de Warna.
Le premier jour, les Polonais et les Hongrois
étaient victorieux : ils repoussèrent la cavalerie mu-
sulmane, ils attaquèrent le camp; les janissaires
seuls le défendaient encore. Les Hongrois alors con-
seillaient au roi de Pologne d'arrêter la cavalerie et
d'attendre jusqu'au lendemain pour attaquer alors le
reste des Turcs, avec toutes les forces réunies. Mais
le roi de Pologne, croyant qu'il était nécessaire de pro-
fiter de ses avantages et voulant à lui seul avoir la
gloire de la victoire, tenta une dernière charge contre
r infanterie turque et tomba sous les coups des janis-
BATAILLE DE WAR5A. 40 1
sairos. L'armée^ constornéo après la mort du prince,
«e retira en désordre : l(»s Turcs n\stèreiil maîtres du
champ de bataille.
Depuis cette tentative, aucun prince de la chrétienté
n'a plus osé attaquer les Turcs de Taufrc côté du
Danube. Le sort de l'empire d'Orient était décidé
pair cette bataille. L'empereur Grec , en apprenant
la mort du roi de Pologne, dit à ses conseillers qu'il
voyait déjà les Turcs à Constantinople. .
Cette bataille eut un contre-coup dans l'Occident ;
elle renversa le plan du pape, et empêcha la réunion
des deux églises , d'Orient et d'Occident, l'affaire la
plus importante pour les pays slaves.
• DèsTépoque dTnnocent 111, les papes n'avaient en
vue que la réunion de tous les princes chrétiens, pour
les opposer aux Turcs. Cette politique élevée inspi-
rait Innocent et tous ses successeurs , depuis Gré-
goire IX jusqu'à Martin et Eugène. Les empereurs
allemands, quoiqu(! exposés aux dangers des inva-
sions, ne tentèrent jamais ri<»n dans l'intérêt de la
chrétienté. Le roi de France seul se montrait tou-
jours prêt à condiattre pour la cause de l'Église. Le
pape , dans cette vue , cherchait aussi à lier la Po-
logne et la Russie avec l'empire grec : il ne cessait
d'y envoyer des ambassadeurs. Durant les luttes et
les schismes de TOccident , il rappelait toujours
qu'il y avait une affoire beaucoup plus importante à
terminer , celle qui devait décider de l'avenir de
l'Europe, l'affaire de l'Asie, celle de l'empire d'O-
rient.
Nous avons déjà dit comment le {;rand schisme
A02 AFFAIRK mi S0H1SMK
éclata à Constantinople , cl quelle en était la raison. ,
Le dogme n'y fut qu'un prétexte. La question pour^
les empereurs n'était que de s'emparer de l'Eglise eLJ
de la réduire sous leur domination/ Les patriarches^
d'abord secondaient les empereurs ; plus tard , de —
venus leurs esclaves , ils essayaient à secouer l'auto —
rite temporelle en inventant d'autres schismes. Lei^
empereurs , de leur côté , ayant reconnu le danger ^
voulaient rentrer dans l'église ; mais ils n'avaient plu^
assez de pouvoir pour y contraindre les patriarches
et entraîner les populations à leur suite. Ils s'avisè-
rent d'une autre politique. Ils voulurent fonder une
Église nationale grecque , basée sur le schisme; lis
pensèrent pouvoir rattacher à Constantinople et à
leurs personnes toutes les églises séparées de celle
de Rome. Mais ce projet n'eut aucune suite. Les
Siècles qui se détachaient de celle de l'église orien-
tale , les sectes des Iconoclastes^ des Jacobites, etc.,
haïssaient encore plus l'empereur que les Turcs; en-
fin on reconnut à Constantinople la nécessité abso-
lue de se réunir de nouveau à l'Église de Rome. Les
Paléologue , revenus à Constantinople après les
Croisades, envoyaient des ambassades et allaient eux-
mêmes dans rOccident pour traiter avec le pape et
av.ec les monarques de l'Occident. Jean Paléologue,
dans un de ses voyages , Fan 1349, abjura le schisme
et fit profession publique de foi catholique. Mais
comme il n'avait agi que par politique et qu'il n'ob-
tint pas de secours, revenu à Constantinople, il ne
s'occupa plus d'affaires religieuses.
Manuel son fils revint à Paris, l'an 1400, et passa
Mine année entière à traiter avec le roi de Franee ,
unais il ne put rien obtenir du roi Charles VI ^ feible
<Ie corps et d'esprit. L^empereur Grec écrivait des
lettres contre l'Église catholique ^ et sous main il
traitait avec le pape en lui promettant de rentrer
dans l'Église, mais en demandant d'abord des secours
contre les Turcs. Le pape ne pouvait pas obtenir ces
secours des princes , divisés alors par des intérêts
politiques et par un schisme nouveau qui déchirait
l'Église d'Occident : une lutte entre deux papes.
Entin Jean Paléologue fit une dernière tentative ,
il s'adressa directement au pape. Après de longs
pourparlers , on décida qu'on convoquerait un con-
cile œcuménique , les Grecs n'acceptant pas^ les déci-
sions des autres églises rendues dans plusieurs con-
ciles qui n'étaient pas oecuméniques ou universels ,
attendu que les ambassadeurs grecs n'y avaient pas
siégé. On s'adressa an concile de Bâlc, qui plus tard
fut transféré à Ferrare. L'empereur arriva à Fcrrare
avec le patriarche, plusieurs évoques et les députés
des églises de l'Orient. Depuis longtemps on n'avait
vu un concile aussi respectable. Les ambassadeurs
des patriarches de Jérusalem , de Constantinople ,
d'Antioche, d'Alexandrie, suivis de plusieurs mé-
tropolitains de l'Asie, prirent place à côté du pape et
des évoques de l'Occident ; on discuta avec bonne foi
les différences qui existaient entre les croyances des
deux Églises. Le patriarche espérait cpi'il finirait par
entraîner l'Église occidentale. Après de longues dis-
putes, il s'avoua vaincu. D'ailleurs, on reconnut qu'il
y avait un malentendu, qu'il n'y avait pas de dlffé-
404 AFFAIRE DU SCHISME
rence entre les dogmes; que les Églises étaient sépa^
rées par quelques coutumes différentes et qu'il suf-
Ksait maintenant de préciser mieux certains articles
controversés du dogme commun catholique.
Le concile, transféré à Ferrare, puis à Florence,
aclieva l'affaire de l'union ecclésiastique. On dressa
l'acte , la confession de foi , et tous les évoques , tous
les métropolitains souscrivirent cet acte. Joseph le
patriarche de Constantinople , les délégués de tous les
patriarches de l'Orient et le métropolitain de Kiew,
comme chef de l'Église slave; plus tard, les délé-
gués du patriarche de l'Arménie , du patriarche des
Cophtes et de l'empereur de l' Abyssinie , accédèrent
à cette union : on crut que toute la chrétienté allait
se trouver de nouveau réunie sous un seul chef. On
chanta à Florence le Te Deum dans les deux lan-
gues, en grec et en latin, la messe fut célébrée pai*
le pape et par le patriarche; l'empereur grec, en-
chanté des conclusions de cette affaire , jura fidélité:
il ne prévoyait pas la résistance qu'il devait trouver
parmi les Grecs et parmi les Slaves. Le peuple et le
clergé, longtemps travaillé par le haut clergé, dans
le sens opposé à l'Église de Rome , repoussèrent avec
opiniâtreté toutes les offres de réconciliation.
Un certain Marc d'Ephèse, évêque resté seul dans
l'opposition de tous les schismatiques du^ concile de
Florence, de retour à Constantinople , réunit autour
de lui un grand parti. Il accusa le concile d'avoir
employé la violence et la corruption; il prétendait
être resté seul fidèle à l'Église orientale. L'empereur,
déconcerté de cette résistance , n'osant pas , ne pou-
d'ouient. 405
vant pas combattre ouvertement l'opposition de Marc,
abandonna la grande affaire de la réunion des deux
Églises.
Le peuple était tellement monté contre les Latins
qu'il jura ne vouloir plus aller à l'Église cathédrale
de Sainte-Sophie. On regarda longtemps cette église
de Constantinople comme frappée d'ana thème. L'é-^
vêcjue slave, le métropolitain de Kiew, trouva dans
les pays qui étaient sous le gouvernement de Polo-
gne et du grand-duc de Lithuanie beaucoup de pro-
pension pour les décisions du concile de Florence ;
mais les ducs de Moskou , qui déjà entrevoyaient le
danger politique de cette réunion, et qui cherchaient
à établir chez eux leur propre Église, emprisonnè-
rent cet évêque de Kiew ; il ne dut son salut qu'à
une prompte fuite, et se retira à Constantinople.
Ainsi l'Église slave resta catholique chez les Po-
lonais. Dans les terres russes, elle faisait deux so-
ciétés ; Tune qui suivit les décisions du concile re-
présentée par son chef spirituel, par l'évoque de
Kiew et tous les évêques qui l'assistaient; et l'autre
qui persista dans le système religieux introduit au
IX® siècle par Photius.
L'empereur grec , ayant perdu le dernier espoir
de secours des Occidentaux, resta seul opposé aux
Turcs. Déjà les Turcs occupaient Adrianopole et
entouraient de tous côtés Constantinople. Le der-
nier des Paléologue racheta les fautes de ses pré-
décesseurs par l'héroïsme et la noblesse de son ca-
ractère. Ses prédécesseurs ne manquaient de cou-
' rage ni d'habileté , mais le dernier des Paléologue
406 PRISE 1)Ë COMftTANTlNOPLË.
montra ce dévouement , cette générosité qui étaient
devenus déjà étrangers au caractère grec. Les Grecs
n étaient qu'habiles; le dernier empereur était ré-
signé et dévoué à son devoir. Les Grecs ne faisaient
aucune difficulté de conclure les traités les plus
ignobles ; ils donnaient leurs filles pour enrichir les
harems des Turcs; ils payaient le tribut; ils faisaient
crever les yeux à leurs fils lorsque le sultan turc
l'ordonnait j excusant tout cela par la raison d'État.
Le dernier des Paléologue repoussa Toffre d'un
traité ignoble qu'on lui proposait , et préféra mourir
en défendant la dernière ville de lempire qui lui
restait y d'un empire sans force morale ni matérielle.
La ville de Gonstantinople était encore la plus vaste,
la plus belle y la plus industrielle du monde ; mais
les hommes riches cachaient leur argent et Tempe-
reur était obligé de chercher dans les églises quelque
or pour faire battre monnaie; les industriels quit-
taient la capitale pour vendre leurs secrets aux
Turcs ; les marchands louaient leurs vaisseaux pour
transporter les Turcs de l'Asie en Europe. L'empe-
reur n avec quelques Génois , quelques Vénitiens ,
quelques chevaliers français et allemands et quel-
ques milliers de Slaves , défendaient cette ville im-
mense , occupée de ses propres intérêts industriels.
Après une opiniâtre résistance , Gonstantinople suc-
comba, l'empereur périt ; ce fut environ dix ans après
la bataille de Warna, j^ù déjà le sort de cet empire
avait été décidé.
L'histoire religieuse de Tempire grec et de tous
les pays slaves est intimement liée à l'histoire poli-
PRISE DE CONSTÀNTINOPLE. i07
tique de ce pays. On peut dire que les empereur?
grecs employèrent toute leur habileté à leur propre
ruine et a celle de leurs voisins. Ils désorganisaient
le pays slave dans le but d'arracher ce pays à l'in-
fluence de Rome, ils chassèrent les évoques catho-
liques bulgares; ils réussirent à établir le schisme
dans les pays serbiens; enfin ils donnèrent aux Grecs
de l'Asie mineure la haine profonde contre l'Église
catholiqno , et plus tard ils se trouvèrent dans Tîm-
possibilité de détruire leur propre ouvrage. Les
Grecs préféraient se réunir aux Turcs , en répétant
toujours le cri de guerre des premiers schismatiqucs
constanlinopolitains qui avaient coutume de dire:
Plutôt les Turcs que le pape ! Le même cri de guerre
retentissait chez les .Serbiens. Pas de secours des
Latins ! aussi le peuple cessa-t-il de craindre les
Turcs. L'empire de Constantinoplc resta ainsi seul
<»t tomba victime de la profonde habileté de ses em-
l^ereurs. Elle fut jadis la cause principale des dé-
sastres des Croisés. Les empereurs , ne pouvant ja-
mais comprendre la bonne foi et le dévouement de
ces chevaliers , craignaient toujours leur esprit d#
conquête. Ils cherchaient à détruire leurs armées ou
à profiter de leurs conquêtes , et ne*réussirent qu'à
les irriter en renforçant le pouvoir des Turcs.
Après la mort du roi Ladislas , les royaumes de
Bohême et de Hongrie restèrent pendant quelque
temps ouverts aux prétentions de plusieurs princes
rivaux. On appela un prince Jagellon, qui réunit en-
core une fois la Hongrie et la Bohême. Il périt dans
la bataille de Mongatsch , en combattant contre les
408 llÉStMÉ
Turcs. C'est le dernier de la race des Jagellons quLi
ait paru de l'autre côté des Karpathes.
Résumons maintenant l'histoire du peuple slaves
dont le cours nous a paru plus d'une fois embar —
rassé. L'embarras vient de la vaste étendue et de laj
diversité des territoires que nous avons été obligé de^
parcourir. Jusqu'à présent, personne n'a cherché à_
traiter l'histoire de toutes les races slaves sous ui^
môme point de vue.
Nous avons voulu d'abord prendre notre position
dans le présent. Nous avons examiné la géographie
slave, en indiquant dans la langue, dans la religion
et dans les institutions de ce peuple la preuve de sa
haute antiquité. Il n'a laissé que quelques souvenirs
épars dans les pays de l'Occident, en France, en
Itajie, en Angleterre. Mais, dans les temps histori-
ques les plus anciens , il occupe déjà tous les pays
entre l'embouchure du Kataro et celle de l'Elbe,
jusqu'en Finlande et jusqu'aux steppes de l'Asie. Or,
d'un côté , les peuples finnois-mongols vinrent l'as-
saillir; d'un autre côté, les Celtes, en suivant les
J^ords de la mer Baltique, cherchèrent à y établir des
colonies. Les Finnois, après avoir causé des destruc-
tions, disparur.ent , et les Celtes ne laissèrent que
quelques petits restes de colonies. Les Slaves restèrent
inattaquables dans leurs forêts et dans leurs marais.
Deux positions s'élèvent au-dessus de ce territoire
et exercent une influence continuelle et forte sur
toute la race : d'une part, le Caucase, de l'autre
côté, la Scandinavie, séparés des pays slaves par les
steppes et par la mer. '
i>t: l'histoire slave. 409
Toutes les fois gue les Finnois , les Mongols , les
Scythes, comme on voudra les appeler, se retirent de
ces pays, et que les Celtes restent chez eux, les
Caucasiens et les Scandinaves descendent dans la
plaine, parcourent ce pays, y fondent des princi-
pautés et des royaumes. Ces positions sont habitées,
dans les régions du Caucase, par la race anti-
que , connue dès les temps les plus anciens de la
Grèce sous le nom de Leki , de Jazigues , et dans
le pays Scandinave , par les Varègues , les Nor-
mands. Ces deux populations se rencontrent après
Tère chrétienne , sous le nom de Sarmates et de
Goths, dans les pays slaves. La religion chrétienne
leur donne le moyen de se fondre avec la race slave,
et elles établissent des empires (du vr jusqu'au ix*
siècle). D'abord l'empire Polonais et Bohème , qui
ne fait qu'un dans l'histoire; plus tard, l'empire
des Varègues-Russes , et enfin l'empire des Hon-
grois. Les Russes et les Lechs deviennent Slaves, les
conquérants ayant perdu leurs habitudes et leur
langue au milieu de ces vastes populations. Les
Hongrois seuls, quoique maîtres d'une populatiop
slave, étant venus accompagnés d'un grand nombre
de Finnois, forment toujours un Ëtatdans l'État, une
population séparée et distincte de la race nationale.
Ces royaumes établis et consolidés séparent à jamais
l'Europe de l'Asie, et mettent un terme aux con-
quêtes des Asiatiques , bien qu'ils restent exposés à
leur invasion. Le royaume de Pologne et de Bohème,
et le grand royaume des Russes-Varègues, commen-
cent H suivre des {K)litiqucs diverses , ayant reçu un
410 RÉSUMÉ
esprit divers 9 les uns de rOccidpnt, de RcKme; les
autres de TOrient, de Constaiitinople. •
Le christianisme , agissant d'une manière diverse
sur cette race, produit des événements tout à foit
divers, religieux et politiques. Les Hongrois, au mi-
lieu de cette lutte, conservant leur indépendance na-
tionale, agissent sur les Russes souvent, et subissent
parfois Tinfluence des Polonais.
Pendant que tous ces changements ont lieu dans
les pays de ce côté des Karpathes, les Slaves du côté
d^ l'Èlbe, entre TElbe et l'Oder, sont détruits en-
tièrement par les Allemands, qui poussent leur
glaive jusqu'au Niémen ; les Slaves sur le Danube^
exposés aux invasions des Turcs , subissent leur con-
quête. Dans le xiiP siècle, une nouvelle époque
commence, de nouveaux dangers vont assaillir la
race.
D'un côté l'apparition des Tartaros , d'un autre côté
les progrès dès Allemands, poussés ^arla politique
des empereurs et soutenus par l'établissement d'un
ordre religieux. Les progrès rapides des peuples qui
séparent les Russes de la Pologne (la Lithuanie) pa-
raissent menacer le centre des pa^s slaves d'une
destruction complète , tandis que les Finnois et les
Allemands en détruisent les extrémités. Au milieu
de ces Mangers apparaît la dynastie des Jagellons ,
destinée à sauver cette race. Elle devient polonaise
et relève ce petit État qui allait vers sa destruction ,
exposé non seulement aux dangers qui venaient de
l'extérieur, mais rongé intérieurement par le progrès
trop rapide de la liberté politique. La femille jagol-
DE l'histoire slave. 411
lonne apporte un élément nouveau y mie force nou-
velle; elle appuie les principes conservateurs; ces
princes ont derrière eux un grand État héréditaire.
Les grands seigneurs polonais, qui avaient déjà abattu
la royauté et qui étaient occupés à en partager les
débris^ se trouvent contenus par le pouvoir des grands-
ducs de Lithuanie^ obligés de les ménager, pour ne
pas séparer de nouveau la couronne du grand-duché
de Lithuanie. Les rois, par leur bonté, leur clé-
mence et leur douceur, gagnent les Lithuaniens à la
cause des Polonais. La fusion eut lieu sans aucune
violence.
La Bohême et la Hongrie appellent encore les
Jagellons. Ils réussissent à accorder les Hussites avec
les catholiques. Mais un nouveau danger devait venir
do ce côté, la Réforme de Luther; les Jagellons ne
siî trouvèrent plus assez forts pour le conjurer. Le
royaume de Bohême passe alors à la maison d'Au-
triche. Les pays slaves , durant ce long espace de
siècles, semblent avoir été plus d'une fois divisés et
opprimés pour la sécurité de l'Europe.
Il est sans doute dangereux de foire des supposi-
tions historiques dans le but d'expliquer les voies de
la Providence. La gravité du sujet nous y autorise.
Si cette race restait dans son état naturel , elle
aurait été probablement détruite; si elle était con-
quise complètement par la rjace finnoise , elle serait
devenue un instrument de destruction irrésistible ,
car les Fiimois seuls étaient déjà un danger pour
TAsie et pour l'Europe. Si elle tombait sous la dé-
pendance des ducs de MoscQvie, elle menaçait d'être
412 RÉSUMÉ.
encore plus dangereuse, car cette réunion joignait
la stabilité de la politique normande, l'élément de
l'ordre , à la Constitution slave , et à toute la force
de Télément destructif des Finnois. Si les Polonais
avaient réussi , vers la fin du xii« siècle , dans l'épo-
que brillante de leur histoire, à vaincre les Russes,
alors le pays slave, dans ce mouvement qui s'est
manifesté vers la fin du règne des Piastes , serait
tombé dans le désordre, et aurait été ramené pro-
bablement à l'état où se trouve le pays des Bosnia-
ques, où il y a une aristocratie nobiliaire généreuse,
brillante , oppressive pour les vassaux , et incapable
de se jéunir, de former un État, de réaliser une idée
religieuse ou politique quelconîiue.
Les Serbiens du temps de Nemania menaçaient les
Slaves de les ramener à un état encore plus barbare,
et tel qu'il était avant le temps de Tinvasion des Nor-
mands et des Lechs, vers l'époque qui est représen-
tée par la république de Monténégro.
Nous trouvons dans les pays qui forment mainte-
nant l'ensemble de l'empire slave , tous les degrés
de la civilisation et tous les chapitres de l'histoire de
cette race.
Grâce à la Providence , elle a pu sortir de l'État
des Monténégrins; elle résiste à la politique des sei-
gneurs polonais du temps des Piastes, qui voulaient
l'enfermer dans l'état où se trouve la Bosnie. Elle
repousse la politique de quelques princes qui vou-
laient en faire un État féodal , c'est-à-dire une imi-
tation mesquine de l'Allemagne. Elle brise les prin-
ces qui tentaient uu empire monarchique f une es^
DE l'histoire slave. 413
pèce de Moscovie. Enfin elle trouve dans la famille
<les Jafîcllons, pendant deux siècles, une dynastie
qui [jarantissail l'ordre, et laissait la liberté se déve-
lopper, en tenant en écliec la politique des ducs de
Mosi'ou , en paralysant les pro{jrès de l'empire turc,
en niéinc temps qu'elle repoussait l'irjfluencc alle-
mande.
Durant la première dynastie les rois seuls étaient
jesponsables de tout ce qui se faisait dans cette
contrée. Vers la fin des Piastes, les grands seigneurs
partagent la responsabilité des rois. Sous les Jagel-
lons, les jjrandes masses, un million de citoyens, qui
étaient en môme temps électeurs et éligibles, devien-
nent souverains et par conséquent solidaires des rois
et des grands seigneurs. Tout ce qui se fera mainte-
nant de grand, de beau dans le pays, fera la gloire
de la noblesse polonaise, et de môme on pourra ac-
cuser cette noblesse de toutes les fautes et de tous
les malheurs du peuple slave.
FIN DU PREMIEU VOLUME.
TABLE DES SOMMAIRES.
Première Leçon. — Difficultés de renseignement. — Paris et la
France, centres d'attraction des peuples. — Les Slares. — Dia-
lectes slaves. — Importance de Tétude de la littérature slare. —
Pologne contre Russie : Slaves contre Slaves. — Zaluzianski ,
Ciolek-Vitellio , Nicolas Kopernik. La nation polonaise , le ko-
pernik du monde moral . 1
Deuxième Leçon. — Mission du professeur. — La connaissance
de riiistoire des Slaves nécessaire à l'Occident. — Pierre le
Grand. — Les races du Nord. — Invasion des Barbares. — Ré-
volution slave dans le vi* siècle. — Naissance des empires slaves.
— Les Polonais, les Bohèmes, les Moraves, le duché de Russie.
— Les Goths et les Ostrogoths. — La race mongole. — Gen-
Gis-Khan. — Causes des invasions mongoles. — Lutte de la
lîussio contre la race mongole, et de la Pologne contre les Turcs. 1 .')
Troisième Leçon. — Complément du tableau de la lutte des peu-
ples slaves contre les Mongols et les Turcs. — Les Russes; ca-
ractère ^e leur poésie. — Parallèle entre les Mongols et les
Turcs. — Les Polonais ; leur patrie ; caractère de leur poésie.
— L'Ukraine. — Les Cosaques et leur poésie. — Le poème de
Malczcwski 'lli
Quatrième Leçon. — La Slavie fabuleuse et la Slavît; historique.
— Action de Rome surles peuplades slaves. — Le christianisme
seul parvient à les transformer. — Berceau de la culture slave ;
commencement de son histoire ; le premier de ses dialectes
élevé à la dignité de langue. — Les Serbiens. — Bataille de
Kossowo ; son influence sur la poésie serbienne. — Les Bohè-
mes , leurs erreurs , leur liilérature , leur régénération. —
Analogie entre certains peuples slaves et les nations de l'Occi-
dent, comme forces actives de la chrétienté. — La Pologne et
la France, la Bohème et l'AllemaRrne, la Rnssie et l'Angleferrp. 3r»
ilO TABLE DES SOMMAIRES.
Cjnquième Leçon. —- Réponse à q^uelques obJHClions. — Les dk
verses lUtératures slaves ; leurs caractères dissemblables. —
LiUcîralure russe, polonaise, boliônie. — Développement de la
race slave; ses caractères physiologiques ; son territoire; in-
fluence du monde physique sur sa littérature. — Dogme social
et religieux des Slaves; absence de toute révélation 55
Sixième Leçon. — Difficultés de connaître exactement la religion
des Slaves ; l'absence de révélation la frappe de stérilité. —
Les causes des expéditions des barbares sont religieuses. —
Cul te^ coutumes, colonies, villages slaves ; leur histoire. — Opi-
nions des anciens et des modernes sur les Slaves. — Nom des
Slaves , 67
Septième Leçon. — Ancienneté de rétablissement de la race slave
en Europe. — Etat social des Slaves avant et quelques siècles
après Jésus-Christ. — Avantages que la philologie peut tirer de
l'étude de la langue slave. — Les contes slaves 80
Huitième Leçon. — Importance des contes slaves. ~ Division
de la langue slave eu deux branches principales et en plusieurs
dialectes. - Le russe , le polonais et le bohème. — Premiers
royaumes slaves. — Samo. — Les Awares. — Les Francs. —
Les Lechs et Czechs. — Les royaumes polonais et bohème. —
Les Normands fondent le royaume de Russie. — Les Azes ou
Scandinaves 92
Neuvième Leçon. — Empires des Lechs, des Czechs et des Rus-
ses. — Nouvelle tradition. — Les Popiels et les Piastes. — Les
grands-ducs normands de la Russie. — DuaUté russe et lecli-
czech. —Les capitales russes et lechs-czechs. Avènement du
christianisme dans les pays slaves. — Saint Jérôme, saint Cy-
rille et saint Méthode. — Les églises d'Orient et d'Occident. —
L'unité slave et le panslavisme ^ 106
Dixième Leçon. — Invasion hongroise. — Formation. des dia-
lectes slaves. — Dualité slavo-philologique. — Les plus anciens
monuments littéraires. — Le Jugement de Libussa, poëme
slave du ix* siècle .- 119
Onzième. Leçon. — Découverte littéraire de Wenceslas llanka. —
Le manuscrit de Krolodwor. — Le poème héroïque Zaboï-
Slavoï-Ludiek ; ce que signifie ce poème. — La lutte entre le
christianisme et le paganisme se poursuit encore aujourd'hui
TABLE DES SbUMAIftES. 417
dans la littéraiare. » Le chrislfanisme introduit chez les Statlss
la famille , Tantorlté, renseignement, etc. , et prépare Tanilé
slave 132
DocziÈME Leçox. — Le manuscrit de Krolodwor , suite. — Le
poème de la fille de Koubilaî. — Dualité slavo-religieuse. —
Les barons allemands chez les Slaves. — Les Slaves catholiques
et les Slaves grecs orientaux. — L'Ëglise d'Orient et TÉglise
d*Occident. — Le chroniqueur Nestor et le chroniquetu' Gallus.
— La patrie de Gallus 1^3
Treizième Leçox. — La dualité slave se retrouve dans la littéra-
ture. — Les deux églises chrétiennes chez les Slaves. — La Po-
logne au XI* siècle. — Saint Adalhert, patron de la Pologne ;
son apostolat, son martyre, sou chant national polonais. —
Les rois de Pologne n'ont pas toujours compris leur mission.
— Le chroniqueur nisse Nestor et le chroniqueur polonais
(]allus ; différences entre ces deux écrivains démontrées en les
comparant aux chroniqueurs Dittmar de Mersebourg , et Kos-
mas de Prague ; caractères littéraires de ces quatre écrivains.
— Origine des dialectes. — Les dialectes slaves sont des langues.
—Causes de la formation et de la décadence des langues. . . . 15/i
Quatorzième Leçox. — Les Slaves occidentaux ; leurs destruc-
tions. — Ollio, évêque de Bamberg, convertit une partie delà
Poméranic. — Le poêmc d'Igor. — Boïan 173
•
(}ui>ziÈME Leçon. — Suite du poème d'Igor; caractères litté
raires de ce poème. — Les croyances surnaturelles des peuples.
— Les vampires et le vampirisme des Slaves ; ce que c'est. —
Ii(îs Divcs. — i.cs Bulgares; leurs conquêtes en Serbie; ils as-
si^gelll Conslaiilinople ; leur destruction par l'empereur Basile.
— Les Serbes ; leur gouvernemenL — Bela-L'rosz. — Les Né-
mania. — Llicnne DuszaiL — L'empire serbien 191
Seizième Leçon. — Les Serbieus. — Etienne Urosch ; empire
des Oiecs'tnballiens. — Ixî roi des Serbiens, Lazare. — Asser-
vissement des Serbiens par les Turcs. — Giovani Campislrano
prêche la croisade pour la délivrance de la Serbie. — Diver-
gence sur l'histoire de la Serbie entre les auteurs de Byzance
et les portes serbiens. -— Mythologie serbienne. — Poème do
, 27.
418 TABLE DES SOMMAIRES.
mariage du roi Lazare. — Légende poétique des sainls, — Ca-
ractère de la poésie serbienne. — Les rapsodes serbiens. — Dé-
couvertes littéraires de M. Wouk 209
Dix-septième Leçon. — Poésie serbienne. — Légende de la fon-
' dation des églises en Serbie. — Fragments du poëine de la ba-
taille de Kossowo. — L'épopée païenne et l'épopée serbienne.
— La langue serbienne. — Le Verbe ; son importance dans
toutes les langues. — Les époques héroïque, romanesque et
poétique de la Serbie. — Le roi Marco et ie roi Arthur 230
Dix-huitième Leçon. — Causes de la ruine des Slaves du Danube.
— Les Slaves parmi les Hellènes. — L'empire byzantin ; sa puis-
sance et sa faiblesse ; cause de sa chute. — Les Slaves parmi les
Turcs, les Janissaires et les Mamelucks. — Pourquoi la Russie
a seule profilé jusqu'à présent des embarras de la question
orientale. — Le personnage mystique de Marco n'est autre
chose que l'incarnation de l'histoire des Serbiens. — Le poëme
sur le mariage du fils d'iwan. — Monténégro et les Monténé-
grins ; leurs coutumes, leurs lois, leurs mariages 251
Dix-neuvième Leçon. — Quelques détails sur les mœurs domes-
tiques slaves. — Véritable caractère de l'épopée. — Nature des
relations des Slaves avec les pays orientaux et occidentaux. —
Ce que Venise était pour les Serbiens. — Iwan Zernoyewitsch.
— Poëme du mariage du fils d'Iwan 271
Vingtième Leçon. — Le sentiment de la famille parmi les Slaves.
— Le compagnon d'armes. — Romans poétiques serbiens. —
Contes serbiens 290
Vingt et unième Leçon. — La fiancée du prince Marco et le doge
de Venise. — Chansons serbiennes; comment elles se compo-
saient. — La femme d'Hassan Aga. — M. Wouk à la cour du
prince Milosch ; comment il a formé sa collection. — Encore
quelques mots sur Monténégro 311
Vingt-deuxième Leçon. — Traductions diverses des poésies
slaves. — L'hérédité parmi les Slaves. — Les villes russes dans
le moyen âge. — Kiew ; Novogorod. — La Pologne, la Russie et
la Bohême dans le xii* siècle. — Origine de la Prusse. — L'or-
dre Teutonique ; ses luttes, sa puissance et sa décadence. — Les
Lithuaniens. — L'invasion mongole; la Pologne devant les
Mongols 332
TABLE DES SOMMAIRES. 6t9
Vingt-troisième Leçon. — État littéraire, pdiliqne et moral des
Slaves do Nord après le xii' Jède. — Formation de Templre
moskowile ; Mstislawitch. — Destmction de Tempire msso-
normand. — Les Flnois , lenr poésie. — Développements de
l'empire moskowite. — Les cbroniqiienrs slaves dn Nord après
le XII* siècle. — La Pologne an xiii* siècle. — FormatiMi de
Tempire polonais idéal. — Uitératnre polonaise an xiii* siècle. 351
ViNGT-QUATiiÈME Leçon. — Les détracteurs des chroniques
slaves. — Caractères de ces chroniques. — Les chroniqueurs po-
lonais. — Vincent — Style des lois slaves comparé à celui de
la Bulle d'Or. — Caractère de la légidation polonaise. — Rap-
ports entre les divers Étals polonais. — Conmient les Polonais
s'appliquèrent à reproduire la forme romaine. — Le Veto. ^
La Bohême' au xv* siècle. — Les rois Jean et Charles lY. —
Le chroniqueur Dalemil. — Latte de la nationalité bohème
contre le germanisme. — Wldef. — Jean Huss et sa doctrine.
~ Ziska ; ses guerres destructives. — Fin de la lutte des Uus-
sites contre les catbtUipes. ^ Progrès des Moskowites et
des Lithuaniens. — Réunion de la UthMUe à la Pok)gne . . 372
ViNGT-GiNQDiÈMB Leçon. — Époquc dcs Jafellons. — Caractère
du grand-duc de Lithuanie , devenu roi de Pok^e. — : Fusion
des Polonais et des Lithuaniens. — Guerre entrela Pologne et
Tordre Teutonique. — Destruction de Tordre Teutonique. —
Victoires des Jagellons sur le%jT«rcs. — Bataille de Wama. —
Affaire du schisme d'Orient ; rapprochement momentané des
deux égUses. — Prise de Constantinople par les Tiurcs. — Causes
de la chute de Constantûiople. — Résumé de l'histoire ^ve. . 394
FIN DE LA TABLE DES SOMMAIRES DC PREMIER VOLUME.
AUG 3 0 1956